[…] le colonialisme ne se contente pas d’imposer sa loi au présent et à l’avenir du pays dominé. Le colonialisme ne se satisfait pas d’enserrer le peuple dans ses mailles, de vider le cerveau colonisé de toute forme et de tout contenu. Par une sorte de perversion de la logique, il s’oriente vers le passé du peuple opprimé, le distord, le défigure, l’anéantit.
Frantz Fanon, Les damnés de la Terre
I
Nous ne sommes jamais plus québécois qu’en retrouvant, en face de soi, la misère sourde qui nous habite. Je parle d’un silence qui s’étouffe comme pas dans la neige. De la misère de constater l’inanité de son histoire dans les yeux de son peuple. De se retrouver en histoire comme au fond des âges. Et de leur silence qui nous prend à la gorge. Le Québécois est au bout de toute cette histoire, son histoire. Et pourtant, il ne se sent nulle part. En hiver comme poursuivant cette âme qu’il ignore entre ombre et silence.
***
Les petits peuples sont prompts à réaliser l’impossible. Comment avons-nous traversé les siècles avec la certitude de notre permanence alors que nous possédions si peu de levier pour assurer notre existence? Comment un peuple parti de si loin assure, aujourd’hui, tous les leviers de son existence sauf celui qui lui garantit sa permanence dans le temps? Ces contradictions ont souvent été perçues comme une anomalie que l’Histoire universelle, si elle s’en souciait, ne parvenait pas à expliquer. Le danger : s’en satisfaire. S’en remettre à ceux qui nous disent que tout est déjà possible et réalisé. Ce qui revient à perdre la mémoire de notre existence pour les institutions de notre survivance. À s’encadenasser collectivement dans l’impossible et les compromis reproduisant nos cycles d’impuissance. Celui où l’on tente de réaliser toutes nos dimensions à mesure que l’on se refuse et s’oublie progressivement comme peuple. Ou bien, si l’on s’assume comme peuple, à fuir la seule exigence qui fasse de nous autre chose qu’une distinction à la dérive sur ce continent, ne nous reliant à aucun pays. Ce qui revient, enfin, à confondre un destin domestique avec celui du monde que nous n’influençons guère.
De religion et de langue, nous avions cru nous assurer une vie à notre image. Nous nous étions seulement assurés de ne pas mourir. Nous avions le passé pour nous convaincre de notre place au monde. Nous avions des origines dans la défaite de la Conquête et la séparation d’avec notre mère patrie. Une gloire, en somme, que nous ne rejoindrions jamais et vers laquelle il fallait tout de même tendre continuellement. Et tout cet orgueil du bon colon affairé à sa terre et à la foi s’est retourné contre nous-mêmes, justifiant les curés et notre humanité dans la mise à l’écart. Un passé donc, mais pas de mémoire sauf celle que les institutions voulaient bien autoriser.
Or, la mémoire, par nature, se préoccupe de l’avenir. Elle réécrit sans cesse. Chaque génération se penche sur son passé pour refaire le chemin qui mène jusqu’à elle. La mémoire inventorie ses héros, elle les met au monde. Elle se révèle des lignées contre les régimes et leur prétention d’avoir mis fin à l’Histoire.
Nous avons quelques souvenirs institutionnalisés, au plus. Des souvenirs de défaite ou de « rendez-vous manqué », pour éviter bien sûr de libérer quelques martyrs de leur mort et qui pourraient surprendre la conscience des générations futures. Non, il n’y a désormais que les partenaires respectables de ceux qui nous combattent, des partenaires ayant tenté leur chance honorablement – le plus important étant de constater cette chance avant les conséquences de la défaite. Et nous oublions… Comme s’il en allait d’une marque de commerce que l’éducation nationale ne manque pas de perfectionner. Comme pour adapter ce peuple au ratage continuel de sa condition.
Nous sommes condamnés à être libres, disait Sartre. Nous demeurons malgré tout condamnés à l’existence. Condamnés, oui, comme satisfait et s’épuisant de ne pas mourir, évacuant par le fait même tout goût de liberté de notre conscience. Par nécessité de survie. Sinon comment mettre fin consciemment à une destinée qui nous appellerait par l’effort de tant de luttes. C’est impossible. Ce ne peut être la volonté consciente d’un peuple que de s’abolir. Il nous faut donc un régime d’oubli collectif. Où l’on se rendrait à ce point désuet qu’il ne manquerait plus qu’à se mépriser. Un régime à tuer les légendes. Où la culture cherche à tâtons les formes de notre empêchement, dans des formes toujours plus empruntées d’ailleurs.
Sur le plan politique, nos représentants n’ont, quant à eux, l’unique passion de ce qui les attend déjà. Ils fixent des bornes, mobilisent une ingénierie considérable pour donner sens à notre surplace historique. Les politiciens québécois, plus que quiconque, préfèrent aux risques d’un avenir véritable, la répétition qui n’en finit pas de leur scène d’échec, à savoir celle du nationalisme. Perdre dans l’affirmation dit-on. Ils ont compromis un destin, aussi absurde soit-il, en flouant la mort même tout en faisant pied de nez à la vie. L’histoire connue d’avance a fait de ces notables les garants tantôt de la Race, tantôt de la Foi, aujourd’hui de la société distincte et des bouts de papier à valeur constitutionnelle.
Dans la situation politique qui est nôtre, où notre vouloir-vivre dédie ses énergies à ne pas s’assimiler – ce qui est l’envers d’une vie – nous avons besoin de ce théâtre à peu de frais. C’est la seule chose qui puisse rendre supportable et taire notre angoisse de naufragés. On se paie l’illusion d’exister. Le tour de force de la CAQ aura été d’échouer à la scène où tout lui était soufflé : le préarrangement funéraire, pour reprendre l’expression de Christian Saint-Germain, qu’elle nous proposait en guise de politique constitutionnelle, promettant aux Québécois les plus hauts standards de fin de vie, aura manqué sa mort même. Le repos que ce gouvernement nous proposait s’est reconnu à ce qu’il était vraiment : un assassinat. Ancien indépendantiste des plus pressés dit-on, François Legault a voulu, dans l’orgueil, s’abolir tout en signant, d’un même geste, son certificat de décès. Soldé en véritable surplace constitutionnel, la répétition manquée de cet autonomisme bâtard a non seulement échoué à mener le combat pour ses miettes, mais, en dépouillant l’État comme il l’a fait, a mis à nu la maigre conscience qui assurait la survie de son peuple désormais plus conscient de sa précarité.
À l’instar du Canadien-français, le Québécois s’est complètement extériorisé. Et pourtant, il se sent déjà de trop lorsqu’il veut se prouver qu’il peut s’appartenir comme peuple. Comme incompréhensible à lui-même. Malgré les champs d’interventions accrus de l’État québécois dans les domaines de son existence, il végète en dehors des élans qui déterminent sa vie[1]. Hier comme aujourd’hui, la mémoire lui fait défaut. Il est en face de son histoire comme d’un étranger. Son histoire, comme le poids d’un silence sous ses yeux fatigués. Véritable dette ambulante de la modernité dont il ne sera jamais à la hauteur, le Québécois traîne son histoire comme une ombre trop encombrante sur les sentiers de son oubli.
II
Pour un peuple comme le nôtre, la politique se fait toujours ailleurs, par des forces anonymes. L’Histoire à laquelle nous semblions promis depuis l’avènement du Québec moderne n’a elle aussi été qu’une destinée intérieure, domestique, dans laquelle nous avancions sans faire avancer l’Histoire. Ainsi, pour s’y reconnaître dans ce destin d’absence prolongée, il nous faut, avec toutes les mythologies dont on nous abreuve, des politiciens plus petits que nature pour remplacer l’Église, plus petit que ce qu’un homme peut normalement accepter pour compenser plus fort. En somme, des hommes petits pour donner un contour de septième ciel à ce qui est une dérive de l’Histoire. Pour le reste, tout dans le prestige de leur apparence relève du décor. Et malgré cela, ils nous ressemblent terriblement. Ils regardent avec nous l’Histoire défiler. Aux poètes, qui n’ont point le luxe de se payer l’exil à peu de frais de la collaboration et du semblant de gouvernance, ils avancent dans les rêves cernés de silence ne sachant plus révéler ce peuple à lui-même. Voilà peut-être le sens du mal être dont tant de nos artistes ont souffert, quelque chose en eux ne voulait pas croire que rien dans la mémoire ne témoigne pour eux.
Et l’homme dans tout ça? Nous sommes moins éligibles à l’homme moderne qu’à l’homme tout court. Trop facile, comme on l’a tant fait, de confondre l’homme nouveau avec la mort de l’homme d’ici. À nous imaginer révolutionnaires enfin arrachés aux derniers repères qu’il nous reste. Face à la tentation de la mort qui nous guette dans notre engourdissement quotidien, il s’agit de s’agripper à l’existence. D’habiter son milieu, de le signifier, d’avoir envie de soi-même pour reprendre Pierre Perrault. La modernité dont on tente de nous convaincre aujourd’hui n’est qu’un relent passéiste des anciennes missions providentielles. Notre tâche n’est pas d’envisager la nouveauté que de reprendre le cycle d’une existence comme en suspens de l’histoire.
Un peuple doit trouver confirmation de son existence dans la permanence. Non pas des permanences qui nous figeraient, mais des formes de certitudes. C’est le sens tragique des poètes dans ce Québec qui semble se détourner (ou se satisfaire) de la fatalité à laquelle nous semblons confinés dans le choix de l’inexistence politique. Par-là, j’entends qu’ils ont le goût du Tout ou du Rien. Ils ne peuvent plus voir leurs aspirations avalées par cet éternel entre-deux dont nous mourrons, mais pas tout à fait. Ils réclament la simplicité d’un projet dans le cafouillage des mesurettes quotidiennes où s’y égarent tant le pouvoir que les forces d’oppositions, tantôt revendicatrices aussitôt satisfaites et collaboratrices ; bref, où tous participent à ce mouvement qui nous égare, dont chacun, accroché à leur petit bout de peuple québécois, veulent incarner sa conscience et son être dans des voix toujours plus réduites, diffuses et bruyantes, démesurément bruyantes, pour compenser dans l’impuissance ce silence déposé en nous comme une croix[2] lorsque vient le temps de revendiquer ce projet immense et pourtant tout petit[3] d’exister.
Le poète est par nature clandestin. Il ne lutte pas au péril de sa vie. Plutôt quelque chose qui précède. Au péril du désir même de vie. Mais le temps presse trop contre eux, il faut couper court à toute forme de culture comme s’il avait à craindre cette liberté. Nous expulsons nos générations en dehors du territoire de notre dernière neige honteuse à l’arrivée des printemps à n’en plus renaître. Elles ne doivent plus rien sentir du vertige d’avoir un nom à leur trousse. D’un nom à chanter pour confirmer que nous sommes toujours là dans nos gestes oubliés. Ils doivent plutôt être Netflix, ils doivent être déficit zéro. Ils doivent être trotskystes, tantôt anarchistes. Piste cyclable et pacifistes. Salaire minimum et soins de fin de vie. PME et transport en commun. Végan, libéré sexuellement, taux directeur… Toute cette modernité qui veut notre bien, je sens pourtant qu’elle ne peut rien. Comment croire à la réalité de tous ces itinéraires aujourd’hui qui vont partout quand l’homme d’ici est terriblement absent de ce qui l’entoure.
III
Un projet immense et tout petit parce qu’il y a, chez nos politiciens et artistes, toutes les misères du monde qui coupent court à notre existence. Il faut éprouver toutes les causes comme si notre salut en dépendait alors que nous avons fait le choix de n’exercer aucune influence sur le cours de ces dernières. Toutes les misères du monde nous arrivent avec des solutions et des idoles d’ailleurs. Et nous oublions que les grandes révolutions mêmes ont offert à l’humanité le sentiment d’une universelle responsabilité, car elles ont enjoint les peuples à devenir eux-mêmes et non pas à s’abolir derrière des slogans, des hymnes et des idéologies qu’ils n’ont pas façonnés de leurs mains. Tandis qu’ici, nous cherchons par notre adhésion forcenée aux causes à la mode, filant entre nos doigts comme les âges, la garantie d’une dignité et d’un simulacre de responsabilité dans notre absence. Oubliant alors qu’un peuple qui fait le choix de vivre n’a rien à prouver. Il est tout simplement là. C’est en s’appartenant à lui-même que le monde lui revient.
Nous vivons par procuration, à la traîne du monde qui nous informe par, et seulement par le grillage de notre État provincial, interposé entre nous et l’avenir, un État que nos politiciens brandissent comme la finalité en soi de leur action et le garant de notre existence qui n’a pas eu lieu. Alors qu’il n’a, en réalité, rien à voir avec l’avenir cet État. En nous coupant de l’Histoire, il nous dissocie aussi de notre histoire. Il nous prive de tout dynamisme, de cette capacité à engager notre transformation tout en restant nous-mêmes[4], il n’offre la chaleur d’aucune solidarité, car il n’engendre aucun peuple.
Nous étions déjà-là, avant, avec nos solidarités aussi imparfaites fussent-elles. Nous étions tout aussi coupés du monde, mais nous avions développé nos signes, nos systèmes de compréhension, quitte à le craindre l’avenir et tous les risques de la liberté depuis 1839, mais d’une façon bien à nous. Ainsi, si nous survivons toujours à l’heure actuelle, nous n’avons pas commencé à le faire hier. Ce qui nous plombe depuis « cet hier », depuis l’avènement du « Québec moderne », c’est cette tendance, ou plutôt cette arrogance de l’oubli[5] qui justifie notre abandon et nous fait mâcher des mots de conquérants et où se rejouent les capitulations avec des rois nègres toujours plus nombreux, se payant la fierté de faire de la politique sans le pouvoir.
Conquis, nous l’avons été, nous le sommes encore. La chose qui a changé consiste en la façon de ne pas le dire. Il faut le taire pour rester en vie dans ces conditions. Nous ne pouvons consentir à être éternellement qu’une masse égarée dans une patrie impossible, à la dérive de nous-mêmes. Avec les mille misères du monde. Et la peine de ne pas savoir en dire une seule véritablement.
[1] Patrick Chamoiseau, Écrire en pays dominé
[2] Serge CANTIN, Ce pays comme enfant, l’Hexagone, 1997, p. 25.
[3] Pierre PERRAULT, De la parole aux actes, l’Hexagone, 1991, p. 369.
[4] Serge CANTIN, loc.cit., p. 81
[5] Pierre PERRAULT, Irréconciliabules, dans L’Action Nationale, 1995, p. 136.