Les sirènes de l’immigration sonnent à nouveau dans le Québec. « Le bateau coule, la maison déborde, criminels et fondamentalistes nous infiltrent » : toutes les images sont bonnes pour que l’on se jette, à la recherche d’une réponse forte, dans les bras de nos maîtres. Mais le réel plaide plutôt que cet enjeu soulève d’autant plus les passions qu’ils ne le règleront jamais. Manque de volonté politique ? Sont-ils au moins capables d’une volonté ? Sommes-nous au niveau d’une conscience nationale qui se traduise par un Nous agissant sur son milieu ? Ou n’assistons-nous pas à un énième spectacle d’impuissance politique projetée dans ce qui, des voleurs de ressources naturelles, des escrocs financiers et des politiciens incompétents n’a pas encore désintéressé les nationaleux: l’existence d’un Autre. Un Autre à aimer sans réserve ou à rejeter ; un Autre, l’immigrant, appelé à s’intégrer mais que l’on garde constamment à distance par opportunisme politicien.
À bien y regarder, rien ne change au Québec. Qu’il s’agisse d’immigration ou de quoi que ce soit qui mobilise les fondements d’un peuple. Ce qui nous sert de conscience nationale se bute à des impasses cycliques. Nous sommes constamment renvoyés au mur de deux tendances essentielles l’une à l’autre : le perpétuel aller-retour entre l’esprit du Parti libéral et de l’Union nationale. Avec le privilège, aujourd’hui, d’être notifié en temps réel des dernières braillardises de Mathieu Bock-Côté et de Marie-Ève Cotton.
Ce dualisme est dépolitisant. Et de quelle aide est l’option indépendantiste? PSPP, toujours une larme en réserve dans le coin de l’œil, nous tiendra responsable de censure si l’on s’épuise de débattre de façon aussi sénile de ce qui occupe nos médias depuis toujours. On nous a proposé, dans l’épisode du chemin Roxham, de surmonter l’adversité de l’Autre et de réaliser l’indépendance par une clôture bien placée. Probablement trop content de ne pas avoir eu à le faire lui-même, la fermeture de ce chemin a assuré au camp péquiste qu’il lui restera d’autres enjeux pour abandonner l’indépendance au moment opportun. Plus sérieusement, le paysage intellectuel et politique québécois nous condamne à un immobilisme historique. Notre impasse, dans ce cas, fait partie du système. Elle reflète toutes les ambiguïtés du néo-colonialisme canadian. Du point de vue québécois : c’est la politique sans le pouvoir, système qui entretient le coma de notre vouloir-vivre.
Incapables de parvenir à la conscience d’un Nous, la figure de l’Autre que l’on entretient dans le migrant, comme dans chaque exploité que nous pointons du doigt, ne sert qu’à nous convaincre que nous ne sommes pas totalement rien, tout comme on stimule un mourant en CHSLD par le bain hebdomadaire qui lui revient. Ce qui est bien loin d’être par la capacité de combattre l’Autre, le Canada, qui organise cette disparation dont on attribue le poids collectif à ceux qui ne nous ressemblent que trop…
Revenons à un peu de pragmatisme. Je veux bien qu’il n’y ait pas assez de logements pour accueillir chaque migrant. Mais qu’attendent donc nos politiciens pour saisir les innombrables tours à condos dont nous savons qu’elles resteront vides, qu’elles ne serviront qu’à diversifier le portefeuille d’un profiteur résidant probablement hors du Québec et qui pourraient bien loger quelques malheureux en exil? D’ailleurs, les sangsues de l’immobilier n’ont pas l’œil rivé sur les statistiques du ministère de l’Immigration pour entretenir la rareté du logement et pour exproprier les pauvres en toute universalité.
J’entends bien que l’immigration servirait à faire baisser les salaires. Mais le patronat est bien trop organisé et conscient de ses intérêts pour attendre le prétexte d’un surplus de travailleurs qui lui permettrait de faire la guerre aux salaires. On supposerait alors que la classe ouvrière québécoise, débarrassée de ses « éléments impurs », entrerait dans un rapport suffisamment harmonieux avec ses maîtres pour leur faire voir raison. Ce serait, en plus de frôler les rhétoriques fascisantes, complètement déphasé avec l’histoire du Québec.
Argument final : les migrants participent à l’anglicisation. Mais s’ils parlent anglais, c’est souvent comme langue seconde et surtout comme langue de transition vers celle de leur nouveau chez soi. C’est inévitable lorsqu’on travaille en français, se fait soigner en français, quand on envoie ses enfants à l’école française et vit d’une culture francophone. Qui donc anglicise ces foyers d’intégration ? Qui donc signe des chèques en blanc à McGill pendant que nos écoles croulent, qui anglicise nos soins, qui donc entretient le sentiment d’infériorité de notre culture et la marchandise vers la « réussite », soit l’anglais?
En somme, si « l’immigration menace la nation », je veux des politiciens qui donnent un but à cette nation, une utopie, un ailleurs où nous puissions nous dépasser et commencer à exister plutôt que survivre comme peuple. Ces opportunistes qui citent le fameux « je ne veux pas savoir d’où tu viens, mais où tu vas » de Falardeau ne daignent même pas reconnaître que le migrant puisse aller quelque part. Ils le réduisent à son origine, au danger qu’il fait peser sur nous. On ne peut attendre de quelqu’un qu’il se responsabilise face à l’avenir d’un peuple en l’infériorisant. Et surtout en abandonnant chroniquement la seule cause – l’indépendance – qui puisse faire de ce peuple autre chose qu’une distinction à la dérive du continent américain.
À mes camarades, je veux que nous avancions sur ce terrain non pas avec des modes, des écœurements, de la lassitude et des peurs, mais avec des principes. Le premier : aucune division entre les travailleurs du Québec. Il faut avoir une idée bien basse de son peuple pour lui proposer, comme l’a fait Jean-François Lisée, de parquer des migrants dans des autobus et de les envoyer je ne sais où. N’avons-nous pas été le cheap labor facilement remplaçable des mêmes patrons ? Des voleurs de job au Massachusetts, en Nouvelle-Angleterre alors que l’on volait nos terres ? Ne sommes-nous pas en tant que Québécois des exilés ici même, ne sommes-nous pas l’Algérien, l’Haïtien, le Salvadorien ubérisé à l’os, forcés de déboucher des toilettes en bilingue, de vendre des beignes ontariens de nuit, de remercier des touristes américains ?
Et à ceux que les envolées de nos politiciens séduisent, je dis que lorsqu’arrivera le temps de vous battre pour vos salaires, vos écoles, vos logements, lorsqu’arrivera le temps de soigner vos parents, de nourrir vos enfants, de nettoyer nos bâtiments, le migrant risque fort bien de vous serrer les coudes dans l’adversité. Vous comprendrez alors que l’Autre, l’indésirable, le crotté, le délinquant, le pocqué, celui qui est toujours trop gâté même s’il n’a rien, l’Autre : c’est vous, Québécois et migrants.
Vous, constamment dévalorisés en votre être, exilés en histoire et dans votre langue. C’est vous cet être majoritaire qui s’exaspère et s’efface dans son impuissance de génération en génération. Vous, quotidiennement menacés et agressés dans un pays gravé en votre langue, vos mains, vos paysages et traditions qui ne vous reconnaissent plus, que personne ne vous a volés si ce n’est de ces forces anonymes de l’Histoire. C’est la majorité en vous quotidiennement méprisée, culpabilisée de ne pas être à la hauteur de la réussite en anglais, refoulée dans le chacun-pour-soi de votre vie de banlieue, réfugié dans la self-defense historique d’une réserve culturelle espérant que le rouleau compresseur du rêve américain vous épargne. C’est vous qui vous dispersez dans un combat global – cette indépendance qui vous recomposerait – mais que chacun retourne contre soi, comme une épuisante et douce schizophrénie, incapable de trouver le lieu véritable de son combat. C’est nous qui luttons si furieusement en nous, contre nous. Un immigrant n’attend pas l’autre que l’on se hait toujours plus. D’échec en échec dans notre histoire, nous n’en finissons pas de redécouvrir l’intolérable exil de tous les jours et la lourde tâche de devoir tout recommencer ce que nos politiciens sabotent. Nous perdons de vue qu’à force de fabriquer des immigrants à répétition pour forger l’alibi sur lequel ils assoient leur pouvoir, nous nous rendons incapables de créer des pionniers plutôt que d’éternel étranger en leur terre. Nous nous rendons incapables de dire Nous contre l’Autre véritable qui nous refuse depuis toujours ce droit.