Mark Carney et la théorie des trois monde

Par Maxime Robert

Dans les années 70, la Chine socialiste avait adopté une théorie qui fut la cible d’un grand nombre de critiques : la théorie des trois mondes.

Selon cette théorie, le monde est divisé en trois : les pays du premier monde, c’est-à-dire les grandes puissances impérialistes (USA et URSS à l’époque), les pays du second monde (Canada, France, Royaume-Uni), des pays impérialistes de moindre force que les USA et l’URSS, considérés comme subordonnés et parfois en contradiction avec les grandes puissances, et enfin, les pays du troisième monde, c’est-à-dire l’Asie, l’Afrique, l’Amérique latine et le Moyen-Orient, les pays les plus exploités et opprimés par l’impérialisme. Selon cette théorie, le second monde et le tiers-monde devaient s’allier contre le premier monde.

C’est cette théorie qui a mené la Chine dans des dérives comme nouer des liens avec le Chili de Pinochet, soutenir des mouvements pro-USA (pour combattre les groupes pro-soviétiques) au tiers-monde, et considérer les USA comme une puissance secondaire avec laquelle s’allier contre l’impérialisme soviétique.

Les critiques de la théorie des trois mondes soulignaient le fait qu’elle minimisait le rôle de l’impérialisme des pays du « second monde » en classifiant certains impérialismes comme progressistes, comme dominés. Elle effaçait également la lutte des classes au sein des pays du second et troisième monde au nom d’une classification des luttes sur une base géopolitique. Au Québec, la théorie des trois mondes a d’ailleurs participé à l’abandon de la lutte de libération nationale par des groupes maoïstes sous prétexte de préserver l’indépendance du Canada, pays du second monde, face aux USA et à l’URSS. La lutte de libération nationale est donc également effacée par la théorie des trois mondes. Les peuples du troisième monde sont également appelés à ne pas mener la lutte de libération face aux pays du second monde, aux impérialismes « secondaires ».

Les critiques de la théorie des trois mondes ont affirmé que le monde n’est pas divisé selon le degré de puissance étatique, mais entre la bourgeoisie et le prolétariat, entre l’impérialisme (même « secondaires ») et les pays dominés. La Révolution est nécessaire dans TOUS les pays impérialistes, sans exception.

Alors quel rapport avec Mark Carney ?

Mark Carney a récemment fait un discours au World Economic Forum à Davos, dans lequel il reprenait (involontairement) les grandes lignes de la théorie des trois mondes : le règne du droit international était partiellement un mensonge, le monde étant en fait dominé par l’impérialisme américain, donnant lieu à un système d’échanges inégaux bénéficiant aux puissants au détriment des pays de moindre envergure. Selon Carney, il y a désormais une rupture entre les USA et les « middle powers » (lire ici le second monde), qui devraient désormais s’allier entre eux et avec le tiers-monde contre les grandes puissances.

Le problème, qui reflète un peu celui reproché à la théorie des trois mondes, c’est que par son discours, Carney passe sous silence la responsabilité de l’impérialisme canadien face aux pays du tiers-monde. Pas un mot sur le pillage des ressources minières de l’Afrique et de l’Amérique latine, et aux dernières nouvelles, aucun changement dans la politique internationale du Canada (collaboration avec Israël, dénonciation de Maduro suivie d’un tiède appel au respect du droit international à la suite de l’enlèvement du président vénézuélien par les USA, etc.). L’impérialisme canadien est minimisé, le Canada étant plutôt présenté comme un pays subissant l’influence et la domination de l’impérialisme américain. Le discours de Carney est essentiellement un appel à restructurer le partage impérialiste du monde, pour que les puissances impérialistes « secondaires » se lient ensemble pour déclasser les Américains, devenus incontrôlables. Les pays du tiers-monde, eux, seront comme toujours appelés à la soumission, mais cette fois au nom de l’unité contre la menace de la superpuissance américaine. Le discours de Carney n’est en rien une remise en question de l’impérialisme comme système, simplement un remaniement.

Malheureusement, certains militants progressistes, voire même certains marxistes autoproclamés, étaient en pâmoison face au discours de Carney (particulièrement dans l’anglosphère, et, pour une raison X, dans les groupes de militants de Québec solidaire sur les réseaux sociaux), parlant d’un discours historique, d’un discours d’« homme d’État », passons en. On peut donc encore davantage apprécier l’entrée d’oxygène de lucidité de Michel Roche (1) et Mohamed Lotfi (2) en pleine Carneymania. C’est entre autres à eux que nous joignons notre voix.

Nos gauchistes convertis aux enseignements du grand timonier Carney semblent oublier que la lutte des classes a encore lieu au Canada. La société est encore divisée entre classes sociales aux intérêts irréconciliables de par l’exploitation d’une classe par l’autre. La classe ouvrière en démord sous le régime capitaliste néolibéral de Carney et de ses mesures antisociales. Un rappel à la réalité serait de mise. Ce paradigme du Canada comme résistant anti-impérialiste fait oublier non seulement les contradictions entre l’impérialisme canadien et les pays du tiers-monde exploités, mais les contradictions internes mêmes du Canada. La lutte de classes est oubliée, ainsi que les luttes pour l’autodétermination des peuples Autochtones, Québécois/Canadiens-français et Acadiens. Ces luttes ne sauraient être mises sur pause au nom de l’unité contre l’impérialisme américain (même si les dérapages du Parti Québécois et de PSPP sur la menace jaune-rouge de la « dictature totalitaire communiste » chinoise ainsi que son aplaventrisme devant l’impérialisme yankee méritent de très sévères critiques), pas plus que la lutte de la classe ouvrière.

Le discours de Carney est essentiellement un réchauffé du nationalisme canadien de Trudeau père, avec ses velléités d’indépendance face aux USA et une politique internationale en apparence progressiste (reconnaissance de la Chine populaire, relations cordiales avec Cuba socialiste) qui ne l’ont cependant jamais empêché d’être une puissance impérialiste qui, dans les faits, n’est pas l’ami du tiers-monde mais son exploiteur.

En conclusion, nous en appelons aux militants progressistes et patriotes à continuer la lutte de classes et la lutte de libération nationale : la classe ouvrière doit s’affranchir de la domination bourgeoise, et la nation québécoise se libérer à la fois du colonialisme canadien et de l’impérialisme américain.

Notes :

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2) https://www.facebook.com/share/p/1D5L8dCjmE/

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