Le texte suivant est un rassemblement de textes de L’Aut’ Journal, constitué d’extrait du livre « L’autre histoire de l’indépendance » de Pierre Dubuc. Nous considérons que c’est un document essentiel à une analyse critique du mouvement marxiste-léniniste au Québec dans les années 70 et leur position sur la question nationale. Pierre Dubuc, à l’époque, était membre de l’Union bolchévique, l’une des seules organisations « M-L » à avoir appuyé le camp du Oui. Dubuc, malgré son éloignement du marxisme-léninisme, maitrise encore brillement les positions de Lénine et Staline sur la question nationale, qui ont été dénaturé par les groupes « M-L » québécois des années 70.
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Introduction
Le point de départ de ce livre est l’année 1972 où nous retrouvons la genèse des grands courants politiques qui marqueront la vie politique du Québec des trente dernières années. C’est en 1972 que Pierre Vallières publie L’Urgence de choisir, livre dans lequel il tire les leçons de la Crise d’Octobre et de l’expérience felquiste. Prenant la mesure du rapport de force entre le pouvoir et les groupes révolutionnaires, de l’assassinat des leaders des Black Panthers, de Martin Luther King et de Che Guevara, Vallières prône l’abandon de la théorie du « foyer » révolutionnaire, une voie sans issue, devenue l’objet des manipulations policières.
Vallières proclame que la lutte de masse au Québec emprunte la voie électorale et il préconise l’entrée de la gauche dans un Parti québécois en plein développement où est en train de se cristalliser l’alliance entre les souverainistes, le mouvement syndical et les membres des comités de citoyen, ce qui ne manque pas de jeter la frénésie dans le camp fédéraliste. Vallières écrit que « le mouvement indépendantiste québécois a un contenu objectivement progressiste et révolutionnaire » et que « le PQ constitue la principale force politique stratégique de ce mouvement indépendantiste ».
1972 est également l’année de la publication de Pour le parti prolétarien de Charles Gagnon. Conçu à l’origine comme une réponse à Pierre Vallières, le pamphlet de Charles Gagnon deviendra l’acte fondateur du mouvement maoïste québécois dont les principaux protagonistes seront le groupe En Lutte et la Ligue (marxiste-léniniste) du Canada qui prendra par la suite le nom de Parti communiste ouvrier (PCO). Les deux groupes feront du Parti québécois leur principal ennemi et appelleront à l’annulation lors du référendum de 1980.
Enfin, c’est aussi en 1972 que Claude Morin, grand mandarin de la fonction publique québécoise, adhère au Parti québécois pour en devenir le stratège en chef. Il vend d’abord à René Lévesque, puis à l’ensemble du Parti québécois, la stratégie de « l’étapisme » dont l’objectif est de repousser le plus loin possible dans le temps le moment où le peuple québécois pourra se prononcer sur son avenir constitutionnel. Vingt ans plus tard, il sera révélé que Claude Morin était un agent rémunéré des services secrets canadiens.
Nous allons suivre les destins de ces trois hommes et l’impact de leurs idées sur l’évolution de la situation politique du Québec et qui se répercutera bien au-delà de la période où ils ont été actifs. Nous plongerons dans les débats qui ont traversé la gauche québécoise et qui ont déchiré le Pari québécois. Des débats qui prennent tout leur sens dans le contexte de l’intense chassé-croisé entre le Québec, le Canada et les États-Unis, où se glisse également la France. Les intérêts des différents intervenants sont mis en lumière, les alliances et les revirements d’alliances expliquées.
Cet ouvrage est sans doute l’essai d’interprétation historique le plus élaboré sur toute cette période et les leçons qui en sont tirées devraient être au cœur du débat qui s’amorce sur la reprise de la lutte du peuple québécois pour son émancipation.
Quand Pierre Valllières fait paraître dans Le Devoir des 13 et 14 décembre 1971 de larges extraits de L’Urgence de choisir, il s’agit d’une véritable bombe politique. L’auteur de Nègres blancs d’Amérique effectue un tournant majeur. Tirant les leçons de la Crise d’Octobre, mais également des revers du mouvement révolutionnaire américain et latino-américain, Vallières condamne le recours à la théorie de la « violence révolutionnaire ». Prenant également acte du développement fulgurant du Parti québécois, créé trois ans auparavant, il propose à la gauche d’y voir une force potentiellement révolutionnaire et d’en joindre les rangs. Tout un revirement pour quelqu’un qui avait jusque-là dénoncé l’électoralisme et voyait dans le développement du nationalisme « petit-bourgeois » québécois poindre l’ombre du fascisme.
Pierre Vallières s’était rendu célèbre avec la publication de Nègres blancs d’Amérique – Autobiographie précoce d’un « terroriste » québécois. Ce livre synthétisait la colère et les idées de toute cette génération de jeunes révoltés de la fin des années 1950 qui allaient, au cours de la décennie suivante, s’identifier au mouvement révolutionnaire de décolonisation – plus particulièrement à la révolution cubaine – et promouvoir une solution révolutionnaire à la question du Québec. On retrouve dans Nègres blancs l’interprétation que se faisait cette génération de l’histoire du Québec, perçue comme une colonie de porteurs d’eau et de scieurs de bois. S’y élabore également le projet d’un Québec socialiste, encore rudimentaire et fragmentaire, dont curieusement les références ne sont pas Marx ou Lénine, mais les économistes Baran, Sweezy et André Gunder Frank de la revue américaine Monthly Review qui avaient, à cette époque, beaucoup d’influence sur la gauche québécoise.
Cependant, les plus belles pages de Nègres blancs sont sans conteste celles dans lesquelles Vallières relate son enfance à Ville Jacques-Cartier, dans ce bidon-ville de Coteau Rouge où les maisons étaient en tôles et les égouts à ciel ouvert. Tout le génie de Vallières est d’avoir brillamment résumé notre histoire et notre condition de Québécois dans ce si beau titre de Nègres blancs d’Amérique. C’était l’envers, dans un effet miroir, du discours de l’oppresseur anglophone et de son arrogant « Speak White ». Vallières avait saisi l’essence même de notre « américanité », dirions-nous pour employer une expression à la mode. Une américanité bien différente du mythe, que certains essaient de propager, du Québécois, émule du colon américain de la Frontier.
Les conditions de la rédaction de Nègres blancs ne sont pas étrangères à cette perspective. Le manuscrit a été rédigé en prison, au Tombs, la sinistre Manhattan House of Detention for men où la très grande majorité de la population carcérale était composée de Noirs. Pierre Vallières et Charles Gagnon y ont été incarcérés à la fin de 1966 et au début de 1967. Le livre a été écrit après une grève de la faim de 29 jours.
Vallières et Gagnon y ont été emprisonnés pour avoir manifesté devant les Nations unies les 25 et 26 septembre 1966 pour réclamer le statut de prisonniers politiques pour leurs camarades incarcérés à Montréal et faire connaître au monde entier la lutte de libération nationale du peuple québécois. Vallières et Gagnon s’étaient réfugiés à New York auprès de groupes de militants des Black Panthers après la dislocation par les forces policières du réseau felquiste qu’ils venaient de mettre en place.
Vallières et Gagnon s’étaient connus à l’Université de Montréal au début des années 1960. Ils avaient tous les deux participé à la revue Cité Libre animée par Gérard Pelletier et Pierre Elliott Trudeau. En 1964, les deux rompent avec Cité Libre et créent la revue Révolution québécoise où ils prônent l’indépendance du Québec, mais critiquent le nationalisme et mettent de l’avant les luttes ouvrières. À l’automne 1965, ils optent pour le FLQ et la clandestinité.
Après une série d’actions violentes dont le dépôt de bombes à l’usine Lagrenade et à la Dominion Textiles lors de conflits de travail, le réseau est démantelé par la police; Vallières et Gagnon se réfugient à New York.
Dans la revue clandestine L’Avant-garde, publiée en 1966, Vallières et Gagnon avaient jeté les fondements idéologiques de cette nouvelle vague du FLQ au contenu plus social que la première nettement plus nationaliste. Dans Le FLQ : un projet révolutionnaire, Lettes et écrits felquistes (1963-1982), sont reproduits les principaux écrits de cette époque. S’inspirant de la Guerre de guérilla de Che Guevara et de Révolution dans la révolution de Régis Debray, Vallières et Gagnon proposent une véritable guerre de libération. Dans un texte intitulé « Le combat du FLQ, son but, ses moyens », Vallières écrit qu’il s’agit de « fournir au peuple l’occasion, les motifs et les moyens matériels a) de se soulever contre l’autorité établie, b) de conquérir le pouvoir de l’État et, finalement, c) de substituer un « ordre nouveau » aux anciennes structures, la conquête du pouvoir ou l’indépendance ne devant être qu’une étape sur la voie de la transformation politique, économique, sociale et culturelle du pays. »
Plus loin, dans le même texte, il résume ainsi les buts tactiques de cette guerre de partisans : « 1) affaiblir l’infrastructure coloniale, son système de communications, son économie, son gouvernement, ses institutions; 2) désorienter les forces de répression, les diviser, les disperser, les démoraliser et les désorganiser complètement; 3) enfin, gagner le soutien de la population, obtenir sa confiance en lui prouvant qu’on est une force sur laquelle elle peut compter pour remplacer l’ordre établi et se libérer efficacement ».
Vallières identifie trois phases à cette lutte de libération : « 1) conquête d’un soutien populaire suffisamment étendu à l’idée d’indépendance; 2) ouverture d’une période d’actions directes dans le but de provoquer une première brèche dans l’ordre établi, d’exalter les passions populaires, d’obliger le régime à se révéler publiquement tel qu’il est et de saper le moral des adversaires; 3) enfin, l’offensive générale ».
Vallières et Gagnon considéraient que la situation au Québec commandait l’ouverture de la deuxième phase.
De plus, « pour intégrer les masses à la lutte de libération nationale », les deux auteurs donnent au FLQ le mandat de susciter la création de « comités populaires de libération » sur l’ensemble du territoire. Vallières donne des exemples possibles de l’activité de ces comités : s’emparer d’une scierie fermée et la faire fonctionner sans l’assentiment de ses propriétaires; regrouper les éléments les plus dégourdis de la population d’un quartier populaire comme Saint-Henri et les amener à aller saisir les équipements scolaires et sportifs de Westmount; voler un camion de Steinberg pour assurer la distribution de vivres à des travailleurs en grève; pour régler le problème du logement, rénover et « exproprier » les logements rénovés. Ces actions devaient se faire sous la protection armée du FLQ. Toutes ces formes d’action étaient inspirées par celles mises de l’avant par les Black Panthers aux États-Unis.
Vallières résumera dans Les Héritiers de Papineau la perspective qui était alors la leur : « Comme les radicaux du mouvement noir américain (SNCC, Black Panthers), nous avions le sentiment de participer par notre action à la construction d’une avant-garde continentale et multiraciale ».
Ce bref résumé nous aide à comprendre l’orientation générale du FLQ de Vallières et Gagnon. Soulignons, au passage, que les cellules Libération et Chénier en 1970 partageaient les mêmes visées.
Difficile aujourd’hui de relire ces textes sans s’étonner de la naïveté de leurs auteurs. Mais, il faut se replacer dans le contexte de l’époque où régnait une grande agitation sociale et politique, au Québec mais également aux États-Unis, en Amérique latine et dans l’ensemble du monde. « Il était doux, en ce temps-là, écrit Vallières dans Les Héritiers de Papineau, de se raconter des histoires, de croire la révolution socialiste « imminente » un peu partout dans le monde et de penser que l’empire américain, embourbé au Viêt-nam, était sur le point de s’effondrer ».
Difficile également d’imaginer aujourd’hui l’influence considérable de la révolution cubaine et encore plus du mythe de cette révolution. Une douzaine de barbudos menés par Fidel Castro avaient débarqué à Cuba et quelques trois années plus tard ils prenaient le pouvoir. Le mythe passait évidemment sous silence qu’ils avaient eu le soutien du Parti communiste cubain et avaient bénéficié de circonstances exceptionnelles.
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Après quatre mois de détention au Tombs, Vallières et Gagnon sont libérés pour être aussitôt kidnappés par les autorités canadiennes et incarcérés à la prison de Bordeaux. Après une année d’attente, Vallières subit finalement son procès sous l’accusation d’homicide involontaire de Thérèse Morin, secrétaire à l’usine Lagrenade, tuée lors de l’explosion de la bombe placée par le FLQ. Son attitude, ses paroles et ses écrits lui valent une condamnation à perpétuité le 5 avril 1968.
Soulignons que des accusations de sédition furent alors portées contre Vallières pour la publication de Nègres blancs d’Amérique. Sur l’ordre du ministère de la Justice, la police saisit tous les exemplaires du livre en librairie et en stock, y compris l’exemplaire déposé par l’éditeur à la Bibliothèque nationale. Furent également poursuivi pour sédition Gérald Godin, Claire Dupond et les Éditions Parti Pris pour avoir publié le livre et Jacques Larue-Langlois pour avoir contribué à sa diffusion.
Un an plus tard, la Cour d’appel ordonne la tenue d’un nouveau procès, au terme duquel la sentence est commuée à trente mois de prison. Le 26 mai 1970, Vallières obtient sa remise en liberté provisoire après quarante-quatre mois de prison.
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L’itinéraire militant de Vallières nous aide à comprendre le formidable changement de cap prôné dans L’Urgence de choisir. Dans ce texte, il tire les leçons des Événements d’Octobre 1970, évalue le rapport de forces et prend ses distances avec le volontarisme guévariste. « On ne provoque pas, écrit-il, au nom du peuple l’armée du pouvoir en place quand on ne possède pas soi-même une armée dans laquelle un peuple peut se reconnaître, s’intégrer consciemment, et par un combat politique, s’acheminer vers la conquête du pouvoir politique et la réalisation de ses objectifs sociaux ». Et Vallières sait pertinemment que le FLQ ne constitue pas et n’a jamais constitué une telle armée. « Il n’y avait au Québec ni organisation révolutionnaire ni véritable mouvement de libération nationale », écrira-t-il plus tard dans Les Héritiers de Papineau.
On ne provoque pas le pouvoir sans raison d’autant plus si celui-ci, écrit Vallières dans L’Urgence, « recherche un affrontement qui, espère-t-il, lui fournira l’occasion d’écraser par la force le peuple québécois en détruisant les organisations qu’il s’est données pour s’affranchir : le PQ, les centrales syndicales, les comités de citoyens. La crise d’octobre 1970 a fourni au pouvoir l’occasion d’une « répétition générale » de ce scénario classique ».
La conjoncture internationale des dernières années amène Vallières à une réévaluation de la stratégie à déployer. Dès 1967, rappellera-t-il dans Les Héritiers, l’assassinat à Oakland de Bobby Hutton, l’arrestation de Huey P. Newton et l’exil algérien d’Elridge Cleaver, personnalités marquantes des Black Panthers, annonçaient l’effondrement et l’échec du mouvement révolutionnaire américain. Dans le même ouvrage, Vallières ajoute que « la mort du Che en 1967 marquait de façon spectaculaire et tragique l’échec de la lutte armée révolutionnaire coupée des masses et uniquement fondée sur le radicalisme impatient d’une avant-garde en colère ».
L’analyse proposée dans L’Urgence est beaucoup plus fine et complexe que ce simple constat du véritable rapport de forces entre l’impérialisme et les forces révolutionnaires. Vallières y va d’une analyse fort pénétrante de l’impérialisme américain et de ses relations avec le Canada et le Québec sur la question de l’indépendance du Québec. « Il faut se garder, dit-il, de l’illusion d’une indépendance facile. La bourgeoisie canadian, l’impérialisme américain et leurs valets autochtones vont résister avec la dernière énergie à notre volonté d’indépendance ».
Il poursuit : « Trop d’illusions sont encore véhiculées au sujet des avantages que les États-Unis pourraient trouver à l’indépendance du Québec comme si le Canada tel qu’il est constitué présentement ne servait pas au maximum leurs intérêts impérialistes ».
Deux référendums plus tard, cette analyse tient toujours la route. Que les États-Unis aient exprimé à l’occasion un certain soutien aux revendications nationalistes du Québec – comme la fameuse déclaration d’un membre de la famille Rockefeller en faveur du français au cours des années 1970 – pour obliger le gouvernement Trudeau à mettre en sourdine ses velléités nationalistes, cela ne constituait certes pas un soutien à l’indépendance du Québec. Que Washington se soit servi de la déception des nationalistes québécois au lendemain du référendum de 1980 pour faire adopter le libre-échange – l’appui du gouvernement Lévesque au « beau risque » du Parti conservateur de Brian Mulroney – n’est pas non plus synonyme d’un appui à la souveraineté du Québec.
La réflexion de Vallières va beaucoup plus loin que le jeu politique à trois entre le Québec, le Canada et les États-Unis. Il aborde ce qui constitue l’essence même de l’impérialisme, c’est-à-dire la division entre nations oppressives et nations opprimées où le Québec est bien évidemment dans le camp des nations opprimées.
Pour lui, la domination impérialiste s’exerce principalement sur les secteurs-clés de l’économie et suffit « pour influencer directement l’ensemble d’une collectivité, surtout d’une collectivité colonisée ». Il en tire la conclusion capitale que, dans le cadre d’un tel système, « l’édification d’un capitalisme national par une société comme le Québec, même avec l’aide d’un État souverain, est une impossibilité économique et politique ». Il prend alors le contre-pied des « marxistes » de l’époque qui attribuaient au PQ le noir dessein « de faire accéder la moyenne bourgeoisie à la position de bourgeoisie nationale ».
Cette question soulevée par Vallières est fondamentale à l’établissement de toute stratégie politique. Malheureusement, elle a été complètement escamotée au cours des décennies suivantes. En fait, fort curieusement, fédéralistes et souverainistes partagent aujourd’hui la même conception d’une économie québécoise « moderne et normale », exempte d’oppression économique.
Que les fédéralistes tiennent ce discours n’a rien de surprenant. Ils ont toujours nié l’oppression nationale. Le retard économique du Québec s’explique, selon eux, historiquement par la présence de l’Église et de forces obscurantistes. La Conquête britannique est toujours présentée comme un facteur de progrès, de la même façon que les impérialistes soutiennent aujourd’hui que la voie de l’émancipation des pays du tiers-monde réside dans leur ouverture au marché mondial et l’adoption des mesures prônées par le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale.
Au cours des années 1960, les souverainistes – et de façon plus large les nationalistes – reconnaissaient l’infériorité économique du Québec et en faisaient reposer la responsabilité sur la domination du Canada anglais et des États-Unis. À défaut de la présence d’une bourgeoisie nationale signifiante, l’État québécois était perçu comme l’instrument privilégié pour redresser la situation. C’est à cette fin que furent créées une multitude de sociétés d’État comme Hydro-Québec, la Caisse de dépôt, la SGF, Rexfor (forêt), Sidbec (sidérurgie), Soquia (agriculture), Soquip (pétrole) et autres.
Plusieurs des initiatives prises en ce domaine par le gouvernement du Québec se sont butées à l’opposition des monopoles et des milieux d’affaires étrangers et n’ont pu être menées à terme. Puis, les dirigeants souverainistes se sont convertis au cours des années 1980 au discours ambiant favorable aux privatisations. Plusieurs sociétés d’État ont été privatisées au profit d’amis du régime ou sont passées carrément en des mains étrangères. Les ténors souverainistes ne jurent plus que par la mondialisation. Jacques Parizeau prononce des conférences dans les départements d’économie des universités québécoises dans lesquelles il célèbre la mort des économies nationales ! En fait, les souverainistes ont adopté le discours des fédéralistes et des impérialistes.
Le problème est qu’aucune étude sérieuse sur l’économie du Québec n’a été produite depuis belle lurette. Les historiens, les économistes et les autres chercheurs potentiels ont tous adopté le discours libre-échangiste et néolibéral dominant selon lequel le Québec est une société « normale » d’où a disparu toute référence à l’oppression nationale. Chaque semaine, nous voyons des entreprises québécoises passer sous contrôle étranger, mais cela ne semble avoir aucune importance aux yeux des nationalistes québécois. Curieusement, au Canada anglais, de nombreux volumes étaient publiés pour dénoncer la vente aux enchères du Canada et la mainmise américaine sur l’économie du pays. Tout cela témoigne de l’état lamentable de nos sciences sociales où sont produites très peu de recherches indépendantes, mais où il y a toujours de généreuses subventions pour d’inoffensives recherches de « modélisation ».
Vallières proposait une toute autre perspective que le continentalisme et la mondialisation. « Il ne fait aucun doute, affirme-t-il, que pour tirer la société québécoise du sous-développement et du marasme, il faut que l’État québécois s’approprie, entre autres, le marché intérieur et l’élargisse par un bouleversement radical des formes d’appropriation, par la substitution de la propriété collective à la propriété privée (dans les secteurs-clés), seul moyen non seulement de libérer le pouvoir d’achat des masses ainsi que leur bien être social et culturel en fonction de leurs besoins et de leurs aspirations, en tenant toujours compte cependant du potentiel réel de production et des débouchés qui lui sont offerts. »
Sur la base de cette analyse économique de la domination impérialistes sur le Québec, Vallières développe ses nouvelles conceptions politiques. Il reproche à la gauche de ne pas apprécier à sa juste valeur la « portée politique stratégique fondamentale » de la question de l’indépendance du Québec et de donner l’impression « de considérer le droit à l’autodétermination seulement comme un droit juridique abstrait et sa revendication, comme un soutien au nationalisme « bourgeois » ». Il invite la gauche à considérer le PQ « comme un instrument de libération, forgé par des Québécois pour les Québécois ».
Mais quelle appréciation portée sur les dirigeants du Parti québécois ? « Ils seront contraints, écrit Vallières, d’adopter un comportement plus révolutionnaire, à cause d’une part, de l’hostilité des milieux d’affaires (anglo-américains et assimilés) au projet indépendantiste et surtout à toute politique québécoise de développement économique autonome (ne fût-ce que sur la base d’une « intervention » mitigée de l’État dans le système économique actuel) et, d’autre part, de l’ampleur des transformations sociales exigées par la population dans son ensemble ».
Mais, encore faudra-t-il que la gauche appelle et apporte son soutien à ces « transformations sociales » profitables à la population. Nous verrons plus loin qu’elle les a plutôt dénoncées !
Vallières appuie son analyse du rôle appréhendé des dirigeants péquistes sur l’exemple de la Révolution tranquille. « À la fois au plan politique, au plan économique, au plan social et au plan culturel, la révolution tranquille provoqua des transformations dont la réalisation, même sous la forme mitigée qu’elles ont parfois revêtue, révéla et exacerba des antagonismes dont même les promoteurs les plus nationalistes ne soupçonnèrent pas, au début, la profondeur et les potentialités. »
Mais Vallières sait que toutes ces considérations politiques stratégiques échappent ou n’intéressent tout simplement pas une bonne partie de ses interlocuteurs, affairés sur le terrain des luttes sociales et économiques, et qui confondent lutte politique et lutte économique. Aussi, dénonce-t-il l’économisme, le trade-unionisme, d’une certaine gauche qui « réduit la lutte politique à une suite de revendications économiques et sociales sans portée politique stratégique ».
Puis, sachant que ces mêmes personnes « opposent au nationalisme québécois, l’unité abstraite des travailleurs québécois et des travailleurs ontariens et/ou américains », il rétorque que « la « pure conscience » que peuvent avoir des socialistes de la nécessité de cette unité ne la fait pas exister pour autant ».
Poursuivant son analyse de l’impérialisme, il rappelle avec raison que « la classe ouvrière de la nation dominante est intégrée au système monopoliste qui l’a associée à ses bénéfices dans une proportion suffisante pour qu’elle ait intérêt à le soutenir et à le défendre ». Comme le « pauvre blanc » du Sud revendique l’asservissement du « Nègre », le pauvre anglophone exige qu’Ottawa mette les « french pea soup » à leur place, écrit-il avant de mettre de l’avant la seule véritable base d’unité entre les travailleurs anglophones et québécois : « La reconnaissance par les travailleurs anglophones du Canada (et du Québec) du droit pour la société québécoise de constituer un État national indépendant est la condition sine qua non de leur unité avec les travailleurs québécois »
Mettant au rancart ses critiques passées sur l’électoralisme, Vallières réalise que la lutte de masse au Québec emprunte la voie électorale et il prône l’entrée de la gauche dans un Parti québécois en plein développement où est en train de se cristalliser l’alliance entre les souverainistes, le mouvement syndical et les membres des comités de citoyen, au grand désespoir des forces fédéralistes. Vallières affirme que « le mouvement indépendantiste québécois a un contenu objectivement progressiste et révolutionnaire » et que « le PQ constitue la principale force politique stratégique de ce mouvement indépendantiste ».
Cependant, l’appel de Vallières ne sera pas entendu. La gauche radicale boudera le mouvement de libération nationale. Elle prendra une voie sans issue, se marginalisera avant de se faire hara-kiri. La responsabilité première de l’échec de cette stratégie retombe sur les épaules de Pierre Vallières qui s’est défilé sans chercher à mettre en pratique ce qu’il prônait. Dans Les Héritiers de Papineau, il raconte qu’une semaine avant la parution de L’urgence de choisir, il écrivait à René Lévesque pour le rassurer en précisant qu’il « n’adhérait pas au PQ en tant que porte-parole d’une faction radicale, mais simplement en tant que citoyen parmi d’autres. »
En fait, Vallières a abandonné la lutte de libération nationale pour la contre-culture (l’alcool, les femmes, la drogue, la musique). Il va s’installer à Mont-Laurier pour travailler dans une coopérative, financée par des fonds du gouvernement fédéral, où il est complètement coupé de la vie politique.
Toujours dans Les Héritiers de Papineau, il écrit : « Il fallait CHOISIR. Choisir entre libération individuelle et libération collective, entre révolution culturelle et révolution politique, entre révolte et guérilla. J’avais, quant à moi, opté pour la lutte armée… sans pour autant renoncer au choix de ma liberté personnelle ni à l’affirmation de ma sensibilité singulière, de mes désirs « privés » et songes intimes. Même si je m’étais donné totalement à l’action, je poursuivais en secret autre chose, une sorte d’Ailleurs à la fois inaccessible et tout proche ».
En fait, Vallières avait déjà choisi « autre chose » que la lutte de libération nationale. Il avait choisi la libération individuelle, la contre-culture, le « Peace and Love ». Il abandonne la révolution sociale pour un « utopisme social qui rejoignait celui prêché par la revue Mainmise, née au début de 1970 » et dont « les auteurs plus ou moins anarchistes et libertaires favorisaient la formation à travers tout le territoire québécois d’unités de vie communautaires et non hiérarchisées, pluralistes et innovatrices ».
Bien entendu, la création d’un État national indépendant devenait beaucoup moins urgente, car, comme il le rappelle dans Les Héritiers, « la révolution culturelle n’avait pas de frontières. Elle pouvait affirmer partout ses valeurs positives, indépendamment des régimes politiques et des différences linguistiques. Elle n’avait pas besoin, pour être, du secours de l’État ».
Pourtant, dans L’Urgence de choisir, il avait de façon fort à propos critiqué cet esprit libertaire et ses effets sur le mouvement de libération nationale. « Les contestataires d’octobre 68 ne doivent pas oublier qu’après avoir sabordé les associations étudiantes (L’UGEQ, l’AGEUM, l’AGEL, l’AGEUS, etc.) au nom de l’utopie libertaire et de la révolution culturelle instantanée, ils ont favorisé la montée du « je m’en-foutisme » galopant en milieu étudiant plutôt que le développement de la conscience politique et la radicalisation de l’engagement politico-social ». Quelques mois plus tard, c’est Vallières lui-même qui « sabordera » le mouvement de libération nationale « au nom de l’utopie libertaire et de la révolution culturelle instantanée ».
Cependant Vallières avait bien perçu les transformations en cours. Dans Les Héritiers de Paineau, il écrit que, peu avant Octobre 1970, « je m’intéressai à deux phénomènes qui me frappaient alors beaucoup : 1) la profonde mutation des valeurs et des styles de vie en train de s’effectuer dans la société québécoise; 2) l’embourgeoisement rapide des « parvenus » de la Révolution tranquille (dont une majorité d’ex-socialistes et d’indépendantistes ».
Vallières savait pertinemment que ces deux phénomènes n’étaient pas particuliers à la société québécoise. Ils venaient directement du sud de la frontière et constituaient les réponses de la classe dirigeante américaine au puissant vent de contestation émanant du mouvement des Droits civiques des Noirs américains et du mouvement d’opposition à la guerre du Viêt-nam et dont la jonction risquait de créer une situation révolutionnaire.
Dans son Histoire populaire des États-Unis, Howard Zinn écrit qu’un rapport confidentiel du FBI adressé au président Nixon en 1970 révélait que, selon un sondage, « près de 25 % de la population noire a un profond respect pour l’action du Black Panthers, et cela est particulièrement vrai pour 43 % des Noirs de moins de vingt ans ». Une situation qui ne manquait évidemment pas d’inquiéter les autorités américaines et appelait une réplique immédiate. Celle-ci emprunta une forme éprouvée : le bâton et la carotte.
Ce fut d’abord la répression. Des dirigeants du Black Panthers Party furent froidement assassinés dans le cadre du COINTELPRO, le programme du FBI. Cela, nous l’avons vu précédemment, alimenta la réflexion de Vallières. Mais, plus significatif encore fut l’assassinat en 1968 de Martin Luther King au moment précis où celui-ci, radicalisant son discours, s’emportait contre la guerre du Viêt-nam et la discrimination basée sur les classes sociales. Dès lors, il était devenu une cible privilégiée du FBI. King planifiait une nouvelle grande manifestation à Washington, sous la forme d’un « campement des pauvres » mais cette fois-ci sans le consentement paternaliste du président comme cela avait le cas lors de son célèbre discours « I have a dream » de 1963.
Avec le bâton vint aussi la carotte. Dans le cadre du programme de la « Great Society » de L.B. Johnson, on tenta de faire avec les Noirs, ce qu’on avait fait de tout temps, avec les Blancs : intégrer un petit nombre d’entre eux dans le système en offrant des avantages économiques. Plus de Noirs eurent accès aux collèges et aux universités et on assista au développement d’une petite bourgeoisie noire.
Howard Zinn révèle dans son livre que la Chase Manhattan Bank et la famille Rockefeller qui la contrôlait s’attachèrent plus particulièrement au développement du « capitalisme noir ». Il rapporte les paroles de David Rockefeller qui tentait de persuader ses collègues capitalistes qu’il était nécessaire « de créer un environnement dans lequel ces entreprises pourraient continuer à faire des profits pour les quatre, cinq, voire dix années à venir ».
Aujourd’hui, bien qu’on note une plus grande stratification de la société noire, l’inégalité raciale demeure béante. Dans le livre, The Anatomy of Racial Inequality, l’auteur Glenn Loury démontre l’ampleur de la discrimination à l’égard des Noirs avec des dizaines de pages de statistiques sur les salaires, les taux de chômage, les revenus, la richesse, la santé, l’emprisonnement. Par exemple, l’espérance de vie d’un homme blanc né en 1998 est de 74,5 ans contre 67,6 pour un homme noir. Il est de 80 ans pour une femme blanche, comparativement à 74,8 ans pour une femme noire. Le revenu médian des hommes blancs était en 1999 de 40 100 $ contre 30 900 $ pour les hommes noirs.
Les choses se passèrent sensiblement de la même façon au Québec. Les felquistes, comme les Black Panthers, bénéficiait d’un soutien populaire important comme les gouvernements furent surpris de le constater après la lecture du Manifeste du FLQ en octobre 1970. Le gouvernement fédéral réagira avec la Loi des mesures de guerre et cherchera à briser le mouvement de libération nationale. Cela se poursuivit par la suite avec les manœuvres d’infiltration et de diversion dans les mouvements de gauche et dans le Parti québécois.
Mais il y eut également la carotte. Le gouvernement Trudeau parlait de « Société juste » et n’hésitait pas à s’endetter massivement pour favoriser par différentes mesures le développement de la classe moyenne à laquelle fait allusion Vallières quand il parle de « l’embourgeoisement des parvenus de la Révolution tranquille ».
Progressivement, la société québécoise se stratifia elle aussi. Elle n’était plus la masse uniforme de la fin des années 1950 où 95% de la population gagnait à peu près le même salaire. Une société où même les postes de contremaîtres étaient réservés à des anglophones. D’ailleurs, la progression des francophones dans l’échelle sociale fut facilitée par le départ des anglophones par suite de l’arrivée au pouvoir du Parti québécois en 1976 et l’adoption de la Loi 101.
La classe dirigeante anglo-saxonne emprunta à Rockefeller son idée d’un « capitalisme noir » pour les Nègres blancs. Ce fut la glorification du célèbre Québec Inc. dont on oublie généralement de mentionner que l’expression vient du livre de Matthew Fraser publié initialement en anglais à Toronto. De nombreuses concessions furent accordées à la bourgeoisie francophone, particulièrement lors du référendum de 1980.
Dans un livre paru en 1998 intitulé L’entreprise québécoise à la croisée des chemins, Yves Bélanger rend compte du phénomène, sans toutefois en fournir d’explication politique. « Avant les années 1960, écrit-il, les prises de contrôle d’entreprises se résumaient presque invariablement au passage de firmes sous direction francophone à des entreprises sous contrôle anglophone ou étranger. Après 1976, le processus s’inverse : Provigo achète Loeb, Domtar passe sous la gouverne de la Caisse de dépôt, la Unity Bank est acheté par la Banque provinciale, Dale est acquise par Sodarcan et Sullivan met la main sur Dickension Mines. Dans des secteurs traditionnellement dominés par les grands intérêts anglo-canadiens, quelques partenariats avec des entreprises du Québec, voient le jour, comme celui qui donne naissance à Brascades (Caisse de dépôt et Brascan). »
Bien entendu, cette bienveillance de la bourgeoisie anglo-saxonne allait prendre fin une fois le péril passé, c’est-à-dire avec l’échec du référendum de 1980. Et Bélanger note en 1998 que le mouvement s’est rapidement inversé et il constate déjà à cette époque « la vente de plusieurs firmes francophones à des intérêts étrangers : DMR, le Groupe Hamelin, Prévost, Canstar, F.F. Soucy, GEC Sidbec, Reno-Dépôt, le Groupe Commerce, Urgel Bourgie, La Place Dupuis, Nova Bus, Circo, Craft, MIL, Sodarcan. » Depuis, le mouvement s’est considérablement accéléré.
Malheureusement, contrairement aux États-Unis à propos de la question noire, nos sociologues et nos intellectuels ne semblent nullement s’intéresser à la situation économique et sociale réelle des Québécoises et Québécois. Sous l’influence d’intellectuels soi-disant « marxistes », la question de l’oppression nationale a été complètement éradiquée du champ des sciences sociales. Aux dires de ces pseudo-chercheurs, le Québec est maintenant une société « normale » où ne subsistent que les inégalités de classe.
Parfois, la publication de certaines statistiques laisse entrevoir une autre situation. On apprend tantôt que le taux de locataires est beaucoup plus important au Québec qu’en Ontario ou dans le reste du Canada. Une autre fois, c’est la Régie régionale de la santé de Montréal qui – tout en nous informant de la grande pauvreté de Montréal par rapport aux autres grandes villes canadiennes – nous indique une différence d’espérance de vie de 13 ans entre Westmount, habité majoritairement par des anglophones, et Hochelaga-Maisonneuve, majoritairement francophone. Puis, un ministre du Revenu révèle que 40% de la population du Québec ne paie pas d’impôts sur le revenu parce que trop pauvre ! Mais nous n’avons pas de portrait d’ensemble qui nous permettrait de comparer, sous différents critères, la situation des Québécois francophones par rapport aux autres nationalités établies au Canada. Parions que, là aussi, il n’y a pas de budgets de recherche pour ce genre de travaux !
L’autre « phénomène » évoqué par Vallières, soit « la mutation des valeurs et des styles de vie », est un sujet tabou sur le terrain politique. C’est celui des « nouvelles valeurs » issues de Mai 68 en France et de mouvement hippie aux États-Unis, le fameux « Peace and Love » auquel Vallières et tant d’autres gens de son âge ont adhéré au début des années 1970.
Ces valeurs s’opposaient aux valeurs traditionnelles des années 1950 et se sont exprimées sous la forme d’un formidable conflit des générations avec l’arrivée en scène des baby-boomers. Mais quelle est exactement la signification politique de l’émergence de ces nouvelles valeurs taxées à l’époque de « révolutionnaires »? Nous n’avons pas ici l’intention de faire le tour de la question, mais d’ébranler tout de même certains dogmes.
De façon générale, on a tendance à qualifier Mai 68 et le mouvement « Peace and love » d’événements progressistes. Ce point de vue est contestable. Mai 1968 fut d’abord un mouvement de la jeunesse, qui s’est transformée en grève générale et crise politique majeure. Que Mai 68 ait été l’occasion d’importantes conquêtes sociales en France ne fait aucun doute. Les accords de Grenelle sont là pour en témoigner.
Par contre, d’un point de vue politique et idéologique, les choses sont moins évidentes. Au plan politique, il faut rappeler que Mai 68 s’est traduit par le départ du Général de Gaulle, le seul opposant à la politique américaine au sein des grandes puissances non communistes, et son remplacement par Georges Pompidou connu pour ses sympathies à l’égard de Washington. D’un point de vue idéologique, la principale mouvance de Mai 68 a donné naissance au mouvement maoïste français dont le rôle principal a été de s’attaquer au Parti communiste français et d’apporter un soutien à la politique pro-américaine de la Chine. Plus tard, ce sont d’ex-soixante-huitard et ex-maoïstes qui ont créé des publications comme le quotidien Libération, qui ont été le cheval de Troie de l’influence idéologique des États-Unis en France.
Aux États-Unis, le mouvement « Peace and Love » a pris naissance et s’est développé dans le cadre de l’opposition à la guerre. Ce mouvement, s’il avait pu établir une véritable jonction avec le mouvement noir, était riche de promesses plus significatives que le « Flower Power ». Il était porteur d’une véritable remise en question des institutions politiques et économiques étatsuniennes, d’une véritable révolution sociale.
L’histoire nous apprend que les guerres entraînent l’affaiblissement des pays belligérants et peuvent créer des conditions favorables à l’éclosion des révolutions. La Commune de Paris de 1871 n’aurait pas vu le jour sans la guerre franco-allemande de 1870. La première révolution russe de 1905 a surgi lors de la guerre russo-japonaise et la Révolution bolchévique de 1917 a été enfantée par la Première guerre mondiale. Quant à la Révolution chinoise, elle tire son origine du deuxième conflit mondial.
Est-ce que la guerre du Viêt-nam aurait pu conduire à une révolution aux États-Unis ? Est-ce qu’un leader comme Martin Luther King, dont l’audience dépassait la population noire pour rejoindre les Blancs avec un discours abordant de plus en plus, avant son assassinat, les thèmes de la justice sociale et de la guerre, aurait pu diriger un tel changement social ? Difficile de spéculer, mais il est néanmoins clair que le mouvement de contestation s’orientait vers le mot d’ordre du « défaitisme révolutionnaire », c’est-à-dire la défaite du gouvernement américain dans la guerre contre le Viêt-nam dans le but de produire les conditions pour un changement de régime aux États-Unis
Dans ce contexte, le mot d’ordre de « Peace and Love » était beaucoup plus inoffensif. Comme il était plus tolérable pour les autorités américaines de voir les jeunes fumer du pot et écouter les Beatles que de manifester en criant des slogans hostiles à la guerre. Ainsi, il n’est pas étonnant que les Beatles, dont toutes les chansons, sans exception, sur leur disque fétiche Sargeant Pepper’s sont été des odes à la consommation de drogues, aient été décorés par la suite de l’Ordre de l’Empire britannique. Il est toujours fascinant de constater que les mêmes personnes qui comprennent que l’opium fut introduit en Chine pour asservir la population aient vu dans la propagation des drogues aux États-Unis lors de la guerre du Viêt-nam un instrument de libération !
Il a été révélé que la CIA a introduit du crack dans les quartiers de Los Angeles comme moyen de contrôle des populaires pauvres. Mais personne ne semble s’interroger sur les objectifs de la tolérance, voire de la complicité, des autorités dans la distribution des drogues auprès des membres de la classe moyenne blanche !
Les mêmes interrogations peuvent être posées dans le cas du Québec. Posons seulement la question : où Vallières était-il le plus dangereux pour l’ordre établi ? Au sein du PQ en train d’organiser une faction de progressistes visant à s’assurer que le Parti se développe en véritable mouvement de libération nationale ? Ou en train de « tripper » dans une commune près de Mont-Laurier en lisant Mainmise tout à fait « stone »?
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Dans les ouvrages publiés au cours des années qui ont suivi la parution de L’Urgence de choisir, nous retrouvons un Pierre Vallières écrasé par la puissance qu’il attribue à ses adversaires politiques. Dans L’exécution de Pierre Laporte, Les dessous de l’opération Essai (1977), il va jusqu’à attribuer, sans avancer l’ombre d’une preuve, la mort de Pierre Laporte à une sombre machination fédérale. Que les autorités fédérales aient détourné la crise d’Octobre à leur profit, il est facile d’en convenir. Mais Vallières va plus loin. Il enlève toute initiative aux auteurs des enlèvements et en fait de simples pions entre les mains de tout puissants stratèges fédéraux. Face à un ennemi aussi puissant, nous sommes devant Un Québec impossible, qui est le titre d’un autre ouvrage publié également en 1977. Le même défaitisme se retrouve dans Les Scorpions Associés (1978). À la veille du référendum de 1980, le complot prendra une dimension internationale avec la publication de La démocratie ingouvernable (1979), dans lequel Vallières décrit les projets de domination du monde de la famille Rockefeller et de Zbigniew Brzezinski avec la création de la Commission Trilatérale.
Le problème ne réside pas dans les analyses de Vallières des projets des fédéralistes canadiens ou des impérialistes américains. Elles sont le plus souvent pertinentes. Le défaut provient de sa perspective. Celle d’un homme brisé, pour qui l’ennemi est tout puissant.
Si, après la publication de L’Urgence de choisir, Vallières s’était attelé aux tâches qui découlait de son analyse, c’est-à-dire à la création d’une fraction indépendantiste radicale à l’intérieur du Parti québécois, sa vision des choses aurait été différente. Mais, surtout, une autre voie aurait été envisageable pour ces centaines de jeunes révoltés qui voulaient changer le Québec, changer la société.
En effet, en 1968 et 1969, semaine après semaine, nous avions manifesté dans les rues de Montréal pour la libération des prisonniers politiques en scandant « Libérez Vallières-Gagnon ». Aussi, c’est avec un très grand intérêt que nous avons lu, à la fin de 1971, L’Urgence de choisir et, quelques mois plus tard, Pour le parti prolétarien de Charles Gagnon.
Secoués par le choc des Événements d’Octobre, avec une colère décuplée à l’égard du gouvernement d’Ottawa par suite de l’imposition des mesures de guerre, interpellés par la montée fulgurante du Parti québécois, tout cela dans un contexte de grande agitation ouvrière et sociale, nous étions dans ce genre de période bénie où les gens sont à se faire une opinion, un choix politique qu’ils conserveront pendant des années et qui sera extrêmement difficile à défaire. Nous étions prêts pour un débat, une polémique sur la voie à prendre. Nous attendions la réplique de Vallières à Pour le Parti prolétarien. Elle n’est jamais venue.
Dans un prochain article, nous verrons comment l’abandon pratique de la lutte par Vallières a laissé le champ libre à l’option défendue par Charles Gagnon dans Pour le parti prolétarien et au développement du mouvement maoïste québécois à la grande satisfaction des services de renseignement canadiens et de leur agent, le ministre Claude Morin, qui menait une campagne fort active pour marginaliser complètement la gauche au sein du Parti québécois.
Le 29 octobre 1971, plus de 15 000 personnes participent à une marche de solidarité en faveur des syndiqués du journal La Presse en lock-out depuis le mois de juillet et défie le règlement anti-manifestation du maire Drapeau. En tête du cortège, on retrouve les chefs des trois grandes centrales syndicales, Louis Laberge de la FTQ, Marcel Pepin de la CSN et Yvon Charbonneau de la CEQ. Les manifestants empruntent la rue Saint-Denis vers le sud. Au square Viger, l’escouade anti-émeute, casquée et armée de matraques, bloque le passage vers l’édifice de La Presse. L’air est chargé d’électricité. Lorsque les trois présidents franchissent les barrières, les forces de l’ordre chargent vicieusement la foule avec une brutalité inouïe. Deux cents personnes sont arrêtées, 190 sont blessées et une manifestante, Michèle Gauthier, succombe asphyxiée à la suite d’une crise d’asthme.
« Il s’agit d’un meurtre », affirme Louis Laberge qui, un mois plus tard au congrès de la FTQ, décrira ce qu’il a vu de la façon suivante. « J’ai vu ce soir-là des scènes atroces. Des femmes et des personnes âgées qui, souvent, n’avaient rien à faire avec la manifestation, se faire renverser sauvagement par les motos des policiers. Des hommes battus par trois, quatre ou cinq policiers alors qu’ils tentaient simplement de secourir des personnes tombées et menacées d’être piétinées par la foule. Ce soir-là, les policiers n’ont été rien d’autre que le prolongement de leur matraque, le bras armé du pouvoir du dictateur Drapeau. »
Auparavant, le 2 novembre, le jour des obsèques de Michelle Gauthier – qui a eu droit à des funérailles syndicales émouvantes –, près de 17 000 personnes emplissent le Forum de Montréal lors d’une assemblée convoquée par Michel Chartrand, alors président du Conseil central de Montréal de la CSN. Louis Laberge y prend la parole et déclare : « En dix ans, il n’avait pas été possible de créer l’unité des travailleurs de toutes les centrales. En une soirée, Drapeau y est parvenu. Il a créé une unité que rien ne pourra plus jamais ébranler ». Il ajoute : « À la FTQ, ce soir-là, nous avons fait pas mal de chemin. Nous en avons encore beaucoup à faire, mais on ne pourra plus dire qu’on est en arrière des autres, on est en avant ! » Il poursuit en lançant une petite phrase qui deviendra célèbre : « Ce n’est pas des vitres qu’il faut casser, c’est le régime que nous voulons casser… »
Un mois plus tard, à son congrès, la FTQ opère un tournant majeur. Elle adopte un manifeste, L’État rouage de notre exploitation, qui critique « l’État bourgeois au service du système capitaliste et impérialiste ». Dans son discours intitulé « Un seul front », Louis Laberge appelle à la mise sur pied d’« un front large et unifié de lutte à opposer aux forces de l’argent », un front qui permettrait de « casser le système actuel » et d’« instaurer chez nous un véritable pouvoir populaire », c’est-à-dire un socialisme démocratique et québécois.
Sur le plan électoral, le président de la FTQ pose le problème en ces termes : « Nous devons porter au pouvoir des gens à qui nous pouvons nous fier parce qu’ils sont des nôtres et qu’ils sont mandatés par nous. S’il nous faut appuyer officiellement un parti à Québec (sous-entendu : le PQ), nous devrons le faire; mais cet appui devra être réel et s’enraciner profondément chez nos membres. Et si aucun parti ne satisfait à fond les aspirations de la classe ouvrière, il ne faut pas exclure la possibilité d’en bâtir un à la mesure de nos besoins ».
Autre développement majeur, le congrès vote à une très forte majorité la proposition suivante : « La FTQ proclame son appui au principe d’un Québec détenant totalement son droit à l’autodétermination, y compris le droit de proclamer la souveraineté, sous réserve que ce processus doit s’accomplir en fonction des besoins et des aspirations des classes laborieuses ».
Louis Fournier, dans son volume Histoire de la FTQ 1965-1992, duquel provient la narration précédente, ne manque pas de rapporter le commentaire de René Lévesque dans sa chronique du Journal de Montréal : « Le vote de cette résolution ouvre, pour la première fois, la porte à une action en quelque sorte officielle des syndiqués en faveur de la souveraineté du Québec ».
Avec ce développement, la FTQ rejoignait, dans le camp du radicalisme, la CSN et la CEQ qui publiaient à la même époque leurs propres manifestes, Ne comptons que sur nos propres moyens dans le cas de la CSN et L’École au service de la classe dominante dans celui de la CEQ.
Si la grève de La Presse était un révélateur du profond virage qu’opérait le mouvement ouvrier, elle illustrait également les réalignements en cours au sein de la classe dirigeante pour faire face à la montée de la combativité ouvrière et sa jonction avec le mouvement souverainiste.
Depuis 1967, La Presse était la propriété de Paul Desmarais. Le journal jouait un rôle si important dans la vie sociale et politique du Québec que le gouvernement libéral de Jean Lesage avait adopté en 1961 une loi pour interdire toute vente de La Presse à des intérêts étrangers. Lorsqu’en 1967, la Corporation de Valeurs Trans-Canada, que Desmarais avait acquise en 1965 du financier Jean-Louis Lévesque, voulut se porter acquéreur de La Presse, cela déclencha une enquête gouvernementale. Mais, en 1967, le gouvernement de Daniel Johnson autorisa par législation la transaction.
En 1968, Paul Desmarais prenait le contrôle de Power Corporation qui avait d’importants actifs au Québec, comme la Canadian Steamship Lines, Dominion Glass, Consolidated-Bathurst. En moins de vingt ans, de simple propriétaire d’une compagnie d’autobus en faillite à Sudbury, le franco-ontarien Paul Desmarais était devenu le dirigeant d’une des plus importantes corporations au Canada. Ses talents d’administrateur étaient indéniables, sa facilité à communiquer dans les deux langues un atout, mais il n’aurait jamais pu atteindre les plus hauts échelons de la classe dirigeante sans que de bonnes fées veillent sur sa destinée. Au nombre de celles-ci, la plus importante est sans conteste la Banque Royale, la plus importante banque à charte du pays, qui finança toutes ses acquisitions depuis la Sudbury Bus Lines jusqu’à Power Corporation.
Les visées de la Banque Royale et de Desmarais étaient loin d’être purement économiques. La campagne de Pierre Elliot Trudeau à la chefferie du Parti libéral en 1968 a été planifiée et orchestrée lors de rencontres hebdomadaires, à chaque vendredi soir, dans les bureaux de Power Corporation sur la rue Saint-Jacques à Montréal. Le contrôle d’un journal comme La Presse allait s’avérer un atout important dans le développement de la trudeaumanie. De plus, on se souviendra que l’élection fédérale qui porta Trudeau au pouvoir eut lieu le 25 juin 1968, soit le lendemain de l’émeute de la Saint-Jean-Baptiste. Dans la nuit du 24 au 25 juin, les hommes de Desmarais investirent les locaux de La Presse pour s’assurer que la manchette ferait justice au « courage » du futur premier ministre qui avait affronté les pierres des indépendantistes!
De telles interventions et, de façon plus générale, la volonté des propriétaires de faire de La Presse un organe fédéraliste, ne manquaient pas de créer des conflits avec les journalistes aux convictions souverainistes et socialistes affichées. Pour Desmarais, il fallait crever l’abcès. Le conflit de 1971 en fournissait l’occasion.
Officiellement, le conflit concernait les 350 typographes, clicheurs, photograveurs, pressiers et expéditeurs, membres de syndicats affiliés à la FTQ, dont la sécurité d’emploi était menacée par des changements technologiques. Mais le véritable enjeu du conflit portait sur le contenu idéologique des articles publiés dans La Presse. Les journalistes souhaitaient pouvoir débattre dans La Presse de la place du Québec dans le Canada. Certains voulaient pouvoir faire la promotion de l’indépendance. D’autres désiraient donner une orientation plus socialiste au journal.
Les dirigeants de La Presse décidèrent de se débarrasser de ces journalistes indépendantistes ou socialistes. La stratégie qu’ils adoptèrent était simple. Ils laissèrent traîner les négociations avec les syndicats de métiers et décrétèrent un lock-out. Ils espéraient voir les syndicats déclencher la grève et mettre en place des lignes de piquetage que les journalistes syndiqués à la CSN n’oseraient pas franchir. Les journalistes n’étant pas eux-mêmes en grève, l’administration aurait beau jeu de congédier ceux d’entre eux qui ne se présenteraient pas au travail.
La Presse embaucha des travailleurs non syndiqués, qui reçurent une formation sur le nouvel équipement automatisé et le journal continua à paraître avec un volume réduit et un tirage limité. Mais les lock-outés déjouèrent les plans des administrateurs en n’installant pas de piquets de grève, de sorte que les journalistes n’eurent pas à se compromettre. La Presse décide alors de fermer ses portes.
Pierre Péladeau profite de l’occasion pour ébranler la domination de La Presse sur le marché des quotidiens montréalais. Lancé en 1965, lors d’un autre conflit à La Presse, le Journal de Montréal augmente son tirage quotidien de 25 000 exemplaires.
La stratégie de Desmarais se retournait contre lui. Son entreprise perd de l’argent, la confiance de ses lecteurs et, surtout, de ses annonceurs. De plus, le conflit favorise le développement d’un journal aux sympathies souverainistes – René Lévesque tenait une chronique régulière dans le Journal de Montréal. Enfin, l’affrontement radicalise le mouvement ouvrier et entraîne son rapprochement avec le Parti québécois et son option.
Pour mettre fin au conflit, Desmarais fait appel à un jeune avocat, spécialiste des relations patronales-syndicales, du nom de Brian Mulroney. C’était la première mais non la dernière fois que leurs chemins allaient se croiser. Mulroney achète la paix en accordant de généreux contrats de travail et la sécurité d’emploi aux quatre groupes de syndiqués de la production et de la distribution. Quant aux journalistes, c’est en 1978, à la veille du référendum, lors d’une nouvelle grève, que La Presse leur accordera les meilleures conditions de travail de toutes les salles de rédaction du Canada pour acheter leur collaboration.
Les événements de La Presse de 1971 vont révéler l’état du rapport de forces entre la gauche et la droite au sein du Parti québécois. René Lévesque appelle au boycott de La Presse, mais ne veut pas que son parti participe officiellement à la manifestation du 29 octobre, même s’il sait que bon nombre de ses membres en seront. Il craint la violence, qui compromettrait, à ses yeux, les succès électoraux de son parti.
Depuis la crise d’Octobre, Lévesque fait la guerre aux radicaux de son parti. Au congrès de février 1971, il doit mettre sa tête sur le billot pour faire battre une résolution qui exige l’abolition du secteur scolaire anglophone après l’indépendance. La résolution est battue 541 voix contre 346. Lévesque doit également tout mettre en œuvre pour bloquer une autre résolution qui réclame la libération des ex-felquistes Pierre Vallières et Charles Gagnon emprisonnés lors des Événements d’Octobre. Les radicaux, qui viennent du RIN, du FRAP, des mouvements populaires, des chapelles gauchistes, du mouvement étudiant et des syndicats, forment le tiers du membership du Parti québécois. Ils réussissent à ce congrès à faire élire Pierre Bourgault à l’exécutif du parti. Dans un discours bref et électrisant, Bourgault attaque la respectabilité que Lévesque voulait imposer au PQ. « Hô Chi Minh n’était pas respectable, il l’est devenu, clamait-il devant un Lévesque qui écoute le visage dans les mains. Castro n’était pas respectable, il l’est devenu. Parce qu’ils sont restés fidèles à leurs rêves de jeunesse! Et c’est ce que je voudrais que le Parti québécois fasse, rester fidèle au rêve qu’il a enfanté ».
À quelques heures de la manifestation de La Presse, relate Pierre Godin, dans sa biographie de René Lévesque, celui-ci convoque un exécutif élargi de son parti pour trancher le différend. Le député Robert Burns, ancien avocat de la CSN, est le leader de l’aile gauche. Il se prononce pour la participation à la manifestation. « Le PQ doit être du bord des travailleurs et des exploités, plaide-t-il. Il ne faut pas prendre le pouvoir sous de fausses représentations ».
À 19 heures, au moment où la manifestation se met en marche, le vote est égal. Le président de l’exécutif, Pierre Marois, doit le départager. Il se rallie à son chef. Ulcéré, le député Burns quitte la pièce en claquant la porte si fort que la vitre se fracasse, rapporte Pierre Godin. Il sera le seul de l’exécutif à participer à la manifestation.
Dans les jours qui suivent, Lévesque doit faire face à une levée de boucliers des syndicalistes du parti et d’une douzaine d’association de comtés. Dans une entrevue, Burns se demande si le PQ « n’est pas simplement une aile un peu plus avancée du Parti libéral ». Lévesque réplique en disant que Burns « est libre de partir ».
C’est dans ce contexte de radicalisation du mouvement syndical et d’affrontement entre la gauche et la droite au sein du Parti québécois que Pierre Vallières fait paraître dans Le Devoir au mois de décembre 1971 des extraits de L’Urgence de choisir dans lequel il plaide pour le ralliement de la gauche au Parti québécois. Cependant, Vallières se veut rassurant. Il écrit au chef péquiste pour lui dire : « Je tiens à vous assurer que mon intention n’est nullement d’infiltrer le PQ ». Puis, plutôt que de mettre en pratique la stratégie développée dans L’urgence de choisir, Vallières laisse tomber la lutte de libération nationale, se convertit à l’idéologie hippie et s’exile à Mont-Laurier pour fonder une commune.
Un mois plus tard, en janvier 1972, Charles Gagnon réplique à Vallières dans Le Devoir. Quelques mois plus tard, il fait paraître Pour le parti prolétarien, qui sera l’acte fondateur de ce qui deviendra le mouvement maoïste marxiste-léniniste.
Charles Gagnon n’est pas le seul à dénoncer l’orientation pro-péquiste de Pierre Vallières. Le 19 décembre 1971, un communiqué est émis au nom de la cellule La Minerve du FLQ. Écrit dans le plus pur style maoïste – « le pouvoir est au bout du fusil a dit le président Mao » – le communiqué dénonce Vallières comme traître à la cause.
Dans un communiqué émis le 9 janvier 1978, Francis Fox, le solliciteur général du Canada, reconnaîtra que ce communiqué de la cellule La Minerve avait été rédigé et distribué par des policiers de la GRC. Dans son témoignage devant la Commission Keable sur des opérations policières en territoire québécois, le surintendant principal Cobb de la GRC déclare que les forces policières interprétaient le geste de Vallières comme une manœuvre pour infiltrer des extrémistes au sein du Parti québécois, dans le dessein de prendre éventuellement le contrôle de ce parti. Selon M. Cobb, l’effet poursuivi par le faux communiqué était d’inciter les membres du FLQ à se joindre au groupe animé par Charles Gagnon plutôt qu’au Parti québécois. Son expérience, explique-t-il, le conduisait à estimer que le groupe de Gagnon serait plus facile à surveiller que le Parti québécois.
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Charles Gagnon est né au Bic, près de Rimouski, dans une famille pauvre de cultivateurs et de travailleurs forestiers. Il rencontre Pierre Vallières à l’Université de Montréal en 1962. De 1962 à 1964, ils collaborent à la revue Cité libre jusqu’à ce que Pierre Trudeau et Gérard Pelletier les forcent à démissionner et sabordent la revue, celle-ci étant devenue à leurs yeux trop indépendantiste et trop socialiste. En 1964, Vallières et Gagnon fondent la revue Révolution québécoise et collaborent également à la revue Parti-pris. Au cours des années 1964-65, ils adhèrent au FLQ. Après une série d’actions violentes, le réseau est démantelé et les deux se réfugient à New York.
Rappelons qu’en 1966, Vallières et Gagnon sont arrêtés à New York après avoir proclamé publiquement leurs convictions politiques devant l’ONU. Après quatre mois de détention au Tombs, la sinistre Manhattan House of Detention, ils sont extradés au Québec. Après dix-neuf mois de détention, Pierre Vallières est condamné à perpétuité « pour avoir participé au meurtre de Mlle Thérèse Morin, morte au cours d’un attentat à la bombe survenu le 5 mai 1966, par ses écrits, ses paroles, ses attitudes, etc. ». Il sera acquitté en appel en 1970.
Gagnon doit attendre vingt-sept mois et demi en prison avant d’être finalement jugé. Après un procès de dix semaines, il y a désaccord du jury et on ordonne un nouveau procès. En 1970, on laisse tomber les charges.
Lors de la crise d’Octobre, les deux sont de nouveau incarcérés. L’un et l’autre rompent avec l’idéologie de la violence felquiste. Vallières écrit L’urgence de choisir et prône l’adhésion au PQ, tandis que Gagnon rédige Pour le Parti prolétarien qui donnera naissance au groupe En Lutte. Les deux hommes se séparent.
On se serait attendu à ce que la brochure Pour le Parti prolétarien soit une réplique à L’urgence de choisir de Vallières. Mais ce n’est pas vraiment le cas. Gagnon ne répond pas aux thèses bien articulées de Vallières sur la nécessité pour la gauche de se joindre au Parti québécois et de faire alliance avec les autres composantes du mouvement souverainiste. Contrairement à Vallières, Gagnon nie tout potentiel révolutionnaire au Parti québécois.
La démarcation avec le nationalisme est faite rapidement dans un court chapitre au titre significatif : Le cul-de-sac nationaliste. Les arguments évoqués pour rejeter le nationalisme sont l’expérience de l’Allemagne nazie (sic!), les indépendances formelles des pays africains qui n’ont pas empêché le retour de l’impérialisme sous la forme du néo-colonialisme et le Québec de Maurice Duplessis. Les bourgeois nationalistes « sont les plus dangereux », écrit Gagnon. « Moins puissants, ils devront être plus répressifs. Maurice Duplessis, par exemple, grand nationaliste comme ses prédécesseurs Papineau, Mercier et combien d’autres, nous a appris des choses qu’il ne faudra jamais oublier. À Murdochville, à Asbestos, à Louiseville, à Valleyfield, et ailleurs et toujours, il défendait la ‘‘nation’’ contre Ottawa et contre les travailleurs, ses deux principaux ennemis, tout en s’appuyant confortablement, surtout en période électorale, sur son meilleur ami, l’impérialisme américain auquel il devait, en revanche, livrer en pâture une grande partie du Nord québécois et quelques autres ‘‘miettes’’ de mines et de forêts ». Et pour Charles Gagnon, René Lévesque est pire que Duplessis!
L’analyse est essentiellement la même que celle mise de l’avant par Pierre Trudeau dans les pages de Cité libre, revue à laquelle Gagnon, rappelons-le, a collaboré aux côtés de Trudeau. Gagnon est tout de même conscient des limites de son analyse. Dans l’introduction de son essai, il écrit que la résolution de la question nationale « suppose de la part du mouvement ouvrier, l’élaboration et la mise en application d’une tactique tenant compte de l’existence et de l’action des fractions nationalistes de la petite et de la moyenne bourgeoisie, qui ensemble forment le mouvement nationaliste bourgeois » et, dans une note en bas de page, il nous promet la publication prochaine d’un essai en préparation sur « les contradictions qui fondent aujourd’hui le mouvement nationaliste québécois ». Cet essai n’est jamais paru.
Curieusement, les références aux grands classiques du marxisme-léninisme, Marx, Engels, Lénine et Staline, sont quasi absentes de l’ouvrage de Gagnon. Il cite plutôt le dirigeant vietnamiens Lê Duan, l’albanais Foto Çami et Mao. Si le Viet-nam – toujours victime de l’agression états-unien – est à l’honneur, Cuba, qui était la référence par excellence du FLQ avant la crise d’Octobre, n’a plus la cote. La mort de Guevara dans le maquis bolivien en 1967 avait disqualifié de la « théorie du foco ». De plus, la collaboration entre le gouvernement cubain et le Canada, les relations personnelles amicales entre Castro et Trudeau, qui avaient permis entre autres l’exil des membres du FLQ à Cuba, avaient amené la gauche à prendre ses distances avec Cuba.
Par contre, on retrouve toujours dans Pour le parti prolétarien des références aux théoriciens de la « Nouvelle gauche » américaine, tel Charles Bettelheim, dont l’influence a été très importante sur Vallières et Gagnon.
Qu’il y ait si peu de références aux classiques du marxisme-léninisme et à l’expérience de l’URSS dans un ouvrage qui prône la création d’un parti prolétarien s’explique par les conceptions de Gagnon sur la Révolution d’Octobre 1917 et sur le développement du mouvement ouvrier et de l’idéologie prolétarienne au Canada.
En février 1968, Charles Gagnon signait un article intitulé « Pourquoi la révolution? » dans la revue Parti-pris dans lequel il répudiait tous les modèles de révolution. « La révolution que nous voulons, écrivait-il, personne ne peut dire ce qu’elle sera exactement. Rappelons cependant qu’elle n’a pas pour modèle la Révolution russe ni même la Révolution cubaine. Si on a pu croire que la Révolution russe avait été la première révolution prolétarienne, il semble de plus en plus qu’elle ait plutôt été la dernière grande révolution bourgeoise ».
Quant à l’absence d’idéologie prolétarienne au Québec, Gagnon l’attribue au « développement, jusqu’ici harmonieux, du capitalisme en Amérique du Nord. » Que l’idéologie prolétarienne soit peu développée au Québec, cela tient aux conditions objectives, nous dit-il. C’est d’ailleurs le titre d’un chapitre « Les conditions objectives de l’idéologie prolétarienne ». La domination de l’Église, le McCarthysme, les campagnes anti-communistes, les positions erronées du Parti communiste canadien sur la question nationale québécoise – en somme les conditions subjectives – ne sont pas, selon Gagnon, les principaux facteurs de la faible propagation de l’idéologie communiste au Québec. La cause en est plutôt le « développement jusqu’ici harmonieux du capitalisme ».
Mais, au début des années 1970, les choses sont en train de changer. Le développement du capitalisme devient subitement moins « harmonieux ». Le mouvement ouvrier québécois est en effet en pleine ébullition. Après le conflit de La Presse, c’est la lutte du Front commun de 1972. Le Front commun est un cartel qui regroupe 210 000 travailleurs et travailleuses : les fonctionnaires, le personnel des grands réseaux de la santé, des services sociaux et de l’éducation, ainsi que les salariés des sociétés d’État comme Hydro-Québec. La moitié appartienne à la CSN. Ce cartel va déclencher la plus importante grève survenue jusque-là dans l’histoire du mouvement ouvrier au Canada. Onze jours de grève illégale. Pour avoir défié la loi, les présidents Laberge, Pepin et Charbonneau seront emprisonnés, ce qui déclenchera une flambée de grèves illégales de solidarité en mai 1972. 300 000 travailleurs et travailleuses se mettent en grève partout à travers le Québec. La grève durera plus d’une semaine.
Le mouvement ouvrier fait irruption sur la scène politique comme une formidable force, mais sans direction politique. Encore une fois, René Lévesque s’opposera à son caucus, inspiré cette fois par Camille Laurin, qui veut appuyer la grève générale du Front commun malgré son caractère illégal. « Peu importe notre sympathie agissante envers les travailleurs, déclare-t-il, nous ne sommes pas l’outil des syndicats. Si nous étions au pouvoir, nous n’admettrions pas que les syndicats profitent des négociations pour casser le régime ».
Sa déclaration alimente le schisme qui déchire la CSN. Trois membres de l’exécutif, Dalpé, Dion et Daigle (les trois D), quittent la CSN avec 25 000 à 30 000 membres pour fonder la Centrale des syndicats démocratiques (CSD). Les trois D s’étaient opposés à la diffusion des manifestes Il n’y a plus d’avenir dans le système économique actuel et Ne comptons que sur nos propres moyens, et s’étaient prononcés en faveur du respect de la loi spéciale de Bourassa qui ordonnait le retour au travail des employés du Front commun. Au même moment, les 30 000 fonctionnaires provinciaux quittent également la CSN par un vote serré de 51%-49% pour fonder un syndicat indépendant, le Syndicat de la fonction public du Québec (SFPQ). Ils allaient être imiter par les 9 000 membres des syndicats de l’Alcan.
En dépit de ce schisme, la CSN poursuit sa radicalisation. Au mois d’avril 1972, le Conseil central de Montréal, dirigé par Michel Chartrand, prend ouvertement position pour l’indépendance du Québec faite en fonction des travailleurs et pour le socialisme. Au mois de juin, le congrès expulse les trois D et adopte à la majorité des deux tiers les manifestes de la Centrale, vote à majorité le rapport moral du président et la recommandation de s’engager plus avant dans l’action politique. Conséquent avec lui-même, le congrès se vote un budget de guerre en adoptant un amendement de Michel Chartrand qui propose de rogner 174 200 $ sur les 500 000 $ alloués à l’organisation pour le destiner à l’action politique.
Il n’est pas inutile de citer quelques-unes des principales recommandations adoptées par le congrès.
- Que la CSN se prononce dans le sens d’un rejet du capitalisme.
- Que la CSN se prononce en faveur du socialisme, en tant que système réalisant la démocratie économique, politique, industrielle, culturelle et sociale, dans l’intérêt des travailleurs.
- Que la question de l’indépendance soit traitée comme un des éléments de l’étude sur le socialisme et ne fasse pas l’objet d’un débat isolé du contexte général.
Soulignons quelques chiffres révélateurs de l’ampleur du travail d’éducation effectué. Le document Il n’y a plus d’avenir dans le système économique actuel a été distribué à 32 150 exemplaires; Ne comptons sur nos propres moyens à 76 600 exemplaires. Les sessions d’étude auront permis de rejoindre près de 4 000 militantes et militants.
La critique de la domination impérialiste sur le Québec et des réformes de la Révolution tranquille va très loin. Il est évident que le manifeste du Parti québécois Quand nous serons maîtres chez nous ne peut constituer une réponse aux prises de position de la CSN. D’autant plus qu’il a été conçu et publié en vitesse en 1972 pour se démarquer des manifestes des trois centrales syndicales.
La CSN pose alors ouvertement la question de l’alternative politique au Parti québécois. Marcel Pepin propose la création de comités populaires, devant regrouper des membres des trois centrales, pour œuvrer dans le domaine de l’information, de l’éducation, de l’action électorale et des conflits syndicaux. Plusieurs militants jugent ces perspectives insuffisantes. Pour compliquer les choses, le maraudage et les déclarations de Michel Bourdon de la CSN-Construction sur le banditisme au sein de la FTQ-Construction enveniment sérieusement les relations entre les deux centrales. Rappelons que Michel Bourdon était le conjoint de Louise Harel et était lui-même bien connu pour ses sympathies péquistes. Il sera d’ailleurs élu député péquiste quelques années plus tard.
Autre considération non négligeable : est-ce que la CSN a les moyens financiers de cette politique ? Car, dès janvier 1973, devant les nécessités provoquées par la montée des grèves et la baisse des rentrées par suite du schisme, le conseil confédéral doit couper de 50% le budget de l’action politique.
Il devient vite évident que les chefs syndicaux n’ont pas de perspectives politiques à présenter, au-delà d’une rupture idéologique avec le capitalisme et l’impérialisme. Le socialisme est l’objectif, mais comment l’implanter dans une province de six millions d’habitants qui a des longues frontières ouvertes avec le Canada anglais et les Etats-Unis? Quel est le rapport de forces? Quelles sont les étapes à franchir? Quel véhicule politique faut-il créer? Quels devraient être les liens avec le Parti québécois? Non seulement ces questions demeurent sans réponse, mais elles sont à peine effleurées ! De plus, les sympathies fédéralistes des trois chefs syndicaux pèsent dans la balance.
Rapidement, la FTQ se collera au Parti québécois et se mettra à la remorque des stratégies de René Lévesque et Claude Morin. La CSN et la CEQ poursuivront une politique d’affrontement avec le gouvernement – même après l’élection du Parti québécois en 1976 – sans trop s’enfarger dans des considérations politiques. Si on voulait caractériser leur orientation, il faudrait parler d’anarcho-syndicalisme.
C’est dans ce contexte où de plus en plus de militantes et de militants posent la question de l’organisation politique des travailleurs que paraît Pour le Parti prolétarien. Il suscite l’intérêt, bien entendu, des militants syndicaux qui ne croient pas que le Parti québécois soit le véhicule approprié, mais également des animateurs sociaux issus du mouvement des comités de citoyens actifs dans plusieurs quartiers de Montréal depuis le début des années 1960 sur des questions comme le logement, les espaces verts, les feux de circulation, etc.
La publication de Pour le Parti prolétarien suscite l’intérêt des militants syndicaux, mais également des animateurs sociaux issus du mouvement des comités de citoyens actifs dans plusieurs quartiers de Montréal depuis le début des années 1960 sur des questions comme le logement, les espaces verts, les feux de circulation, etc.
Le rappel de leur parcours politique aide à comprendre la suite des événements. Le 19 mai 1968, plus de 175 d’entre eux avaient participé à une rencontre qualifiée d’historique. Dans le communiqué émis au terme de cette rencontre, on pouvait lire : « Nous avons tous les mêmes grands problèmes. Nous devons sortir de l’isolement, de l’esprit de clocher. Les gouvernements doivent devenir nos gouvernements. Nous n’avons plus le choix, il faut passer à l’action politique ».
Au congrès de 1969 du Conseil central, Michel Chartrand avait invité tous les groupes contestataires, protestataires, révolutionnaires à coopérer avec le conseil central. Au cours de colloques régionaux inter-syndicaux tenus au printemps de 1970, sera mise de l’avant une perspective d’apprentissage lié aux lieux de pouvoirs proches. Des comités d’action politique sont par la suite créés dans les quartiers. À Montréal, on décide de faire la lutte au maire Drapeau lors des élections municipales de l’automne 1970. Militants syndicaux et animateurs sociaux se regroupent au sein du Front d’action politique, le FRAP, présidé par Paul Cliche.
Le scrutin se déroule en pleine crise d’Octobre sous la surveillance de la police et de l’armée. Quatre jours avant l’élection, le ministre Jean Marchand déclare que le FRAP sert de « couverture » (« front ») au FLQ. Drapeau en remet en disant que, sans les mesures de guerre, « la révolution aurait éclaté et le sang aurait coulé dans les rues de Montréal ». Quatre candidats du FRAP sont arrêtés, plusieurs militants harcelés, des listes de membres saisies. La veille du scrutin, un faux communiqué attribué au FLQ proclame : « Nos leaders Pierre Vallières, Charles Gagnon, Michel Chartrand et Robert Lemieux doivent être libérés avant midi le 25 octobre, à défaut de quoi ça sautera et notre cédule d’exécution se poursuivra ». Les dés étaient pipés. Drapeau est réélu avec une majorité écrasante, mais le taux de participation est d’à peine 50%.
C’est la débandade, le FRAP entre en crise. Les éléments les plus modérés, qui se retrouvaient surtout au sein des directions syndicales, se rallieront progressivement au Parti québécois et formeront plus tard sur la scène municipale, le Rassemblement des Citoyens de Montréal (RCM) qui constituera l’opposition à l’Hôtel-de-ville en 1974 avant de prendre plus tard le pouvoir. À Québec, le Rassemblement populaire empruntera une démarche similaire.
Cependant, les éléments radicaux, regroupés dans les CAP, tirent d’autres leçons de l’expérience du FRAP. Ils remettent en cause la voie électorale et se posent la question du « Que faire? ». Certains envisagent comme solution l’implantation dans les usines, sur le modèle de ce qui avait fait dans les quartiers au cours des années 1960. D’autres misent sur une organisation politique des travailleurs issue du mouvement syndical.
Charles Gagnon a beau jeu d’affirmer que ce sont là deux voies sans issue. Il est facile de montrer le cul-de-sac politique dans lequel est placé le mouvement syndical, qui trouve le Parti québécois trop à droite, mais est incapable de mettre sur pied un parti politique. À l’ouvriérisme primaire des partisans de l’implantation, Gagnon oppose des perspectives plus vastes : la création d’une organisation révolutionnaire, le Parti prolétarien. Il propose à la vingtaine d’organisations qui se proclament d’avant-garde de s’unir dans une « pratique commune » pour conquérir la direction du mouvement ouvrier.
À cause d’un certain nombre de références dans Pour le parti prolétarien à l’ouvrage classique de Lénine, le Que Faire?, on pourrait croire que Gagnon invite ces avant-garde à se consacrer au développement de la théorie révolutionnaire, à la définition des objectifs et de la stratégie révolutionnaires qui faisaient si cruellement défaut à la gauche. Il n’en est rien. Au contraire, il décrie le travail intellectuel, s’en prend à plusieurs reprises à ceux qui pensent que « la ligne prolétarienne est une sorte de théorie qui s’échafaude dans la tête de quelques beaux esprits pour être ensuite répandue dans la classe ouvrière ».
Gagnon leur propose de passer immédiatement à l’action pour mener la lutte idéologique qu’il définit comme « la propagation de l’idéologie révolutionnaire au sein des masses ». Quel doit être le contenu de cette idéologie révolutionnaire? Cela n’est pas précisé. Mais, chose certaine, elle doit se démarquer du nationalisme du Parti québécois et de la social-démocratie des bureaucrates syndicaux. Conformément à la conception maoïste alors à la mode, « la pratique est déterminante ». Évidemment, la « pratique » peut conduire à de multiples interprétations au gré des conjonctures, selon les besoins du moment.
Plus fondamentalement, la théorie sous-jacente à l’appel de Gagnon est qu’il faut « stimuler » le mouvement ouvrier, le développement de sa combativité devant produire la théorie révolutionnaire. Avec la fin du « développement harmonieux du capitalisme », le mouvement ouvrier produira par ses luttes, veut laisser croire Gagnon, le développement de l’idéologie prolétarienne.
Alors que dans le Que faire ?, Lénine affirmait que la théorie révolutionnaire était au départ l’œuvre d’intellectuels (de « beaux esprits », selon Gagnon) et que la conscience politique ne pouvait être apportée aux ouvriers que de l’extérieur de la lutte économique, Gagnon prétend, au contraire, qu’elle surgit du mouvement ouvrier lui-même. La formule célèbre de Lénine « Sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire » devient sous la plume de Gagnon « Pas de mouvement révolutionnaire, sans conscience révolutionnaire ». La distinction est fondamentale. La tâche à laquelle Gagnon convie les militants n’est pas d’élaborer une théorie révolutionnaire pour le Québec, mais de développer la « conscience révolutionnaire » du mouvement ouvrier, c’est-à-dire sa combativité dans la lutte économique, en postulant que le mouvement de lutte qui s’ensuivra produira spontanément la théorie qui lui indiquera la voie à suivre.
En fait, l’idée centrale mise de l’avant par Gagnon n’est pas empruntée à Lénine, mais aux théories felquistes de la fin des années 1960. Pierre Vallières écrivait dans Pour une stratégie révolutionnaire publiée en 1969 que « les attentats à la bombe ne font pas partie d’une action militaire contre le système mais d’une action politique. Elles ont pour but de radicaliser l’agitation sociale et favoriser le développement d’une conscience de classe agissante chez les exploités. »
Charles Gagnon reprend dans Pour le parti prolétarien, les mêmes étapes que celles définies par Vallières (d’abord, créer un pôle idéologique), les mêmes objectifs (radicalisation des luttes) et les mêmes formes d’organisation (créer des noyaux actifs à la base). Trois ans après le texte de Vallières, dans un contexte où le marxisme est devenu populaire dans le mouvement syndical, Gagnon propose une nouvelle version de « l’agitation politique de masse ». Les attentats à la bombe sont mis au rancart et remplacés par le projet de publication d’un journal. Ce sera le journal En Lutte dont le premier numéro paraît à l’automne 1973.
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Curieusement, dans le premier numéro, l’équipe du journal En Lutte prévient qu’elle « n’est pas le parti, ni son embryon, ni le groupe de ceux qui veulent créer le parti ». Son unique but est de faire de l’agitation politique de masse pour radicaliser le mouvement ouvrier d’où, espère-t-on, émergera le parti. Cela n’empêche évidemment pas l’équipe du journal de tâter le terrain auprès des autres groupes se définissant comme révolutionnaires par l’invitation à des « pratiques communes » dans le cadre de groupes que l’équipe du journal met sur pied, comme « les groupes amis du journal », « l’atelier ouvrier », le « comité ad hoc », le « projet A ».
Mais le regroupement le plus important est sans conteste le Comité de solidarité aux luttes ouvrières (CSLO) mis sur pied en 1973 pour soutenir la lutte des travailleurs de la Firestone à Joliette et d’autres grèves par la suite. Toute la mouvance marxiste révolutionnaire du grand Montréal s’y retrouve. En Lutte le conçoit même à un certain moment comme plus important que son journal pour rallier les ouvriers à son projet de parti.
Cependant, il faut vite déchanter. Les ouvriers boudent ce comité où se retrouvent surtout, en plus des groupes révolutionnaires, des représentants de la nouvelle génération qui milite dans les groupes populaires de Montréal.
Depuis le début des années 1970, on avait en effet vu éclore une pléthore de groupes communautaires : des associations de défense des droits des assistés sociaux (ADDS), des garderies populaires, des comités logement, des groupes de défense des consommateurs et plusieurs autres. La grande majorité de ces groupes avaient été mis sur pied dans le cadre des programmes Perspectives-Jeunesse et Projet d’initiatives locales (P.I.L.) du gouvernement fédéral de Pierre Elliott Trudeau. Le but visé par le gouvernement était de contrer l’agitation politique découlant du chômage des jeunes. En 1970, le taux de chômage s’élevait à 21% chez les jeunes de 20 à 24 ans.
Que la situation explosive au Québec ait été la motivation première du gouvernement Trudeau se reflète dans le fait que 39% du budget du programme Perspectives-Jeunesse a été dépensé au Québec en1971, comparativement à 21% pour l’Ontario dont la population est supérieure. Il en est de même pour les Projets d’initiatives locales.
Ces programmes furent un véritable terreau pour l’éclosion d’une nouvelle génération de militantes et militants politiques, qui prétendaient détourner les fonds du gouvernement pour lutter contre le gouvernement, utiliser des programmes dont un des objectifs avoués était de « promouvoir l’unité canadienne » pour lutter contre Ottawa. La suite des événements allait démontrer que le gouvernement Trudeau était plus machiavélique qu’eux!
Ces militants formèrent la base sociale du mouvement marxiste-léniniste. Leur présence importante dans le CSLO – et l’absence d’ouvriers – amène Charles Gagnon et son équipe du journal En Lutte à considérer la possibilité de passer à une autre étape. Le CSLO est dissous et En Lutte publie, coup sur coup Créons l’organisation marxiste-léniniste de lutte pour le parti en décembre 1974 et Contre l’économisme en septembre 1975. Suite à l’appel de « Créons.. », cinq groupes marxistes-léninistes de Montréal et deux de Québec rallièrent ses rangs.
En Lutte considère alors plus sérieusement l’expérience de la création du Parti bolchévik par Lénine et publie des textes sur les tâches des marxistes-léninistes qui insistent sur l’importance de l’élaboration d’une théorie et d’une stratégie révolutionnaires et le ralliement de l’avant-garde ouvrière. La direction du mouvement ouvrier était reportée à une étape subséquente et, par le fait même, l’« agitation politique de masse ».
Mais, à peine deux mois après la publication de Contre l’économisme, trois groupes visés par la critique élaborée dans cette brochure créent, en novembre 1975, la Ligue(marxiste-léniniste) du Canada, qui deviendra à l’automne 1979 le Parti communiste ouvrier (PCO). Ces groupes sont le MREQ (Mouvement révolutionnaire des Étudiants du Québec), un groupe d’étudiants basé principalement à l’Université McGill, la COR (Cellule ouvrière révolutionnaire) et la CMO (Cellule militante ouvrière), deux petits groupes implantés dans le sud-ouest de Montréal. Plutôt que de répondre favorablement à l’appel à l’unité de Charles Gagnon, ils avaient décidé de partir une organisation à leur propre compte!
La Ligue (marxiste-léniniste) du Canada, qui deviendra à l’automne 1979 le Parti communiste ouvrier (PCO), entreprend rapidement une campagne de recrutement très agressive auprès des militants implantés dans les usines, les hôpitaux, les quartiers, le milieu étudiant. Les étudiants sont d’ailleurs prestement invités à s’implanter dans des usines et à se transformer en dirigeants ouvriers. L’expérience du CSLO avait démontré que les ouvriers n’étaient pas intéressés à rallier les rangs de nos avant-garde révolutionnaires; qu’à cela ne tienne, la Ligue allait fournir à la classe ouvrière des dirigeants de son crû. Le succès de la Ligue est foudroyant. Nombre de militantes et de militants, désemparés par l’absence d’alternative politique, fatigués des tergiversations d’En Lutte, achètent sans trop poser de questions le discours radical, ferme et assuré de la Ligue. « Enfin, semblent-ils se dire, quelqu’un nous offre une direction claire », sans trop toutefois se préoccuper du sens de cette direction.
Puis, la Ligue entreprend la conquête des organisations populaires pour se les soumettre. Les groupes sont sommés de se transformer en « ADDS de lutte de classe », en « garderies populaires de lutte classe », en « comptoirs alimentaires de lutte de classe ». Tous sont contraints de reconnaître la « ligne juste » de la Ligue et le « rôle dirigeant de la classe ouvrière » qu’elle dit représenter.
Concrètement, cela signifiait pour ces organisations de se transformer en groupes de soutien aux luttes ouvrières sur lesquelles la Ligue voulait établir son hégémonie. Les groupes d’assistés sociaux sont invités à mettre de côté leurs revendications spécifiques pour faire du piquetage sur les lieux des conflits ouvriers et ramasser des fonds pour les ouvriers en grève. Toujours au nom du « rôle dirigeant de la classe ouvrière », la Ligue appuie les mesures de retour au travail forcées des gouvernements à l’égard des assistés sociaux parce que cela leur permettra de « rejoindre les rangs des ouvriers ». Comme si les sans emploi ne faisaient pas partie de la classe ouvrière !
Ceux qui ne se plient pas aux diktats de la Ligue sont harcelés. Progressivement, les garderies qui tombent sous sa coupe deviennent des garderies réservées aux membres de la Ligue. Plusieurs des nombreux groupes du réseau populaire qui constituait une des principales bases de la lutte du peuple québécois pour son émancipation sont détruits sous les assauts répétés de la Ligue.
En Lutte est pris de court par la création de la Ligue et sa campagne « shock and awe » de recrutement de militantes et militants. Pendant de longs mois, En Lutte ne réagira pas. Puis, plutôt que de servir à la Ligue la critique virulente qu’elle mérite et se porter à la défense des organisations populaires, En Lutte, à la stupéfaction générale, légitime l’action de la Ligue et en appelle à l’union, voire à la fusion des deux organisations. Le problème principal de la Ligue, selon En Lutte, c’était son « sectarisme », son refus de l’unité!
Devant les succès de la campagne d’adhésion à la Ligue, En Lutte se mord les doigts d’avoir négligé le recrutement et attribue sa léthargie au « dogmatisme » de ceux qui voulaient d’abord développer la stratégie révolutionnaire. « Cette erreur qui consistait entre autres à envisager le développement de notre ligne politique en serre chaude a ralenti notre intervention dans les masses et affaibli notre action pour guider leurs luttes. Cette erreur a laissé le terrain libre à la Ligue au sein des masses », écrira plus tard En Lutte. La petite fenêtre qui s’était ouverte sur une appréciation correcte des priorités politiques, sur la nécessité de définir une orientation et une stratégie avant de passer à l’action, venait de se refermer définitivement.
La campagne agressive de recrutement de la Ligue bouscule les retardataires et il devient évident que quiconque veut demeurer actif dans la gauche est obligé de se rallier à un groupe existant sous peine d’être dénoncé comme « réformiste irrécupérable ». Ceux qui n’aiment pas les méthodes de la Ligue se tournent tout naturellement vers l’autre grand groupe qu’est En Lutte, qui mène d’ailleurs la lutte contre le « sectarisme », c’est à dire contre le refus de rallier un groupe.
Le mouvement de ralliement gonfle de façon spectaculaire le membership des deux organisations avant même que celles-ci aient défini la direction politique qu’elles entendent emprunter. Mais, de façon quasi providentielle, le gouvernement Trudeau vient à la rescousse d’En Lutte. En adoptant, le 14 octobre 1974, la loi C-73 de contrôle des salaires pour lutter pour contrer l’inflation, Ottawa fournit à En Lutte l’occasion de se déployer autour d’une cause. Les mesures Trudeau provoquent en effet une levée de boucliers sans précédent dans le mouvement syndical canadien. Au moment où la classe ouvrière se mettait en frais de récupérer son pouvoir d’achat grugé par des années d’inflation astronomique, le gouvernement fédéral, appuyé par les provinces, adopte une loi qui gelait, à toutes fins pratiques, les salaires. Six semaines après l’adoption de la loi, une manifestation rassemble 40 000 travailleurs et travailleuses au Québec. Mais le point culminant sera la grève générale de 24 heures, le 14 octobre 1976, initiée par le Congrès du travail du Canada à laquelle participèrent 250 000 travailleurs québécois et, en tout, 1 200 000 personnes à travers le Canada.
Pendant trois ans, En Lutte consacrera l’essentiel de ses énergies à courir derrière la classe ouvrière pour en contempler le postérieur. La lutte contre les mesures Trudeau est élevée au niveau d’une « véritable lutte de classe ». Toutes les autres luttes lui sont subordonnées. Les immigrants menacés d’expulsion arbitraires doivent en priorité, selon En Lutte, se mobiliser contre les mesures de gel des salaires. Il en est de même pour tous les groupes de la société, des femmes aux assistés sociaux, des étudiants aux agriculteurs, des non-syndiqués aux accidentés du travail, des groupes anti-impérialistes aux garderies. La source de l’exploitation ne réside plus dans le capitalisme, mais dans la loi C-73. En Lutte écrit même à l’époque que la « révolution socialiste est commencée »!
En Lutte profite de la lutte contre les mesures Trudeau pour se donner des perspectives canadiennes en ralliant de petits groupes marxistes-léninistes de Halifax à Vancouver uniquement sur la base qu’ils reconnaissent que « la loi C-73 est l’attaque centrale de la bourgeoisie ».
Pour stimuler la combativité ouvrière et proposer aux ouvriers des leaders plus combatifs que ses dirigeants syndicaux, En Lutte met sur pied des « comités de lutte », qui sont une réminiscence du célèbre Comité de solidarité aux luttes ouvrières (CSLO). Le résultat est similaire à l’expérience de 1973. Quand Trudeau retire les contrôles des salaires, mettant fin par la même occasion à la « véritable lutte de classe » et à la « révolution socialiste », En Lutte doit admettre que ses comités de lutte n’avaient regroupé que ses propres sympathisants.
Au cours de toute cette période, En Lutte procédera à des transformations importantes de sa ligne politique pour l’« adapter » à la lutte contre les mesures Trudeau, mais aussi à sa recherche d’unité avec la Ligue communiste (marxiste-léniniste) du Canada, comme nous le verrons maintenant.
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Quand les groupes qui forment la Ligue mettent fin à leurs « pratiques communes » avec En Lutte au sein du Comité de solidarité aux luttes ouvrières (CSLO) et entreprennent de développer leur propre organisation, ils énoncent un principe dont ils savaient pertinemment qu’il acculerait Charles Gagnon à la défensive. Ce principe, c’est que « la ligne politique est déterminante en tout ».
Dorénavant, Gagnon devrait débattre au grand jour plutôt que dans des réunions secrètes. De plus, le fait que la Ligue se proclame ouvertement maoïste – les photos de Marx, Engels, Lénine et Mao figurent en première page du journal La Forge – va également obliger Charles Gagnon à une plus grande utilisation de la terminologie marxiste.
Mais le débat le plus déterminant à l’époque est celui qui porte sur la « contradiction principale » au Canada. L’expression est de Mao Tsé-toung et a pour objectif de définir la voie de la révolution en décrivant la contradiction dont la résolution permettra le triomphe de la révolution. Définir la « contradiction principale », c’est déterminer qui sont ses ennemis, qui sont ses alliés, établir le cœur de sa stratégie, l’axe autour duquel va tourner les activités de l’organisation.
Dans Pour le parti prolétarien, Charles Gagnon identifiait de façon confuse la question nationale québécoise comme étant la contradiction principale. Cela signifiait que l’atteinte de l’indépendance nationale pour le Québec figurait au premier plan. Mais, en 1974, dans Créons l’organisation de lutte pour le parti, la question nationale est reléguée au rang de contradiction secondaire. La contradiction principale est désormais définie comme opposant, d’une part, le prolétariat canadien et, d’autre part, la bourgeoisie canadienne et l’impérialisme américain.
Dans le Document d’entente politique entre le MREQ, la COR et la CMO qui a constitué l’acte de naissance de la Ligue, la contradiction principale est définie plutôt comme opposant le prolétariat canadien à la bourgeoisie canadienne. L’impérialisme américain passe au second plan et il est désormais opposé au « peuple canadien » dans ce qui constitue « la contradiction secondaire la plus importante ».
Pour justifier l’élimination de l’impérialisme américain comme un des deux principaux ennemis de la révolution au Canada, la Ligue invoque des « principes » maoïstes de son crû. Selon la Ligue, « non seulement est-il faux de dire que l’économie canadienne est contrôlée par l’impérialisme américain, mais il est anti-marxiste de séparer ainsi l’économie et la politique ». Qu’est-ce que cela pouvait bien vouloir dire? Nul ne le sait. Les théoriciens de la Ligue nient avec virulence que le contrôle sur l’État canadien puisse être partagé entre la bourgeoisie canadienne et la bourgeoisie américaine. Selon eux, cela aurait « contredit carrément les enseignements du marxisme-léninisme sur la nature et le rôle de l’État qui est l’instrument d’UNE classe. Le contrôle d’un État, affirme la Ligue, ne peut être partagé par deux bourgeoisies ». Pour la Ligue, « deux bourgeoisies impérialistes entretiennent toujours des rapports de rivalité essentiellement – peu importe la forme de ces rapports. Les rapports entre l’impérialisme canadien et l’impérialisme canadien n’échappent pas à cette règle », déclare-t-elle.
Sur la base de ces postulats à l’effet que l’économie canadienne ne pouvait pas être contrôlée, même en partie, par les États-Unis, que seule la bourgeoisie canadienne pouvait contrôler l’État canadien et que l’essence des rapports entre le Canada et les États-Unis était la rivalité, la direction de la Ligue allait entraîner ses militants et l’ensemble du mouvement marxiste-léniniste dans des alliances que bien peu d’entre eux auraient imaginé au départ. Un mouvement qui était né et s’était développé dans la lutte pour l’indépendance du Québec et contre l’impérialisme américain, à la faveur de la lutte contre la guerre au Viet-nam, allait basculer cul par-dessus tête pour se retrouver en bout de course à appuyer les politiques impérialistes de l’Oncle Sam et à combattre l’indépendance du Québec. Comment s’est opéré ce renversement? Par l’utilisation et la propagation de principes, de concepts et d’analyses totalement erronés qu’un cours de Politique 101 aurait suffi à démasquer. Examinons d’un peu plus près les thèses de la Ligue.
De prime abord, les « principes » et la « dialectique » marxistes de la Ligue ne résistent pas à l’analyse. La question des relations entre l’économie et le politique, le capitalisme et la démocratie, a été abondamment étudiée et commentée par les auteurs marxistes et progressistes. La question à laquelle il faut répondre est simple : comment expliquer que la minorité de possédants puisse imposer sa volonté alors que nos gouvernements sont élus au scrutin universel où chaque vote est d’égale valeur? Comment s’exerce la toute puissance du capital? La réponse défraie quotidiennement la manchette des journaux. C’est d’abord par la corruption des fonctionnaires et des hommes politiques que s’impose le pouvoir de l’argent. Le capital alimente la caisse des partis politiques. Il soudoie les fonctionnaires avec ses activités de lobbying. Dans son film L’Erreur boréale, Richard Desjardins a bien montré comment les fonctionnaires du ministère des Ressources naturelles se comportaient comme des employés des compagnies forestières. Les exemples peuvent être multipliés à l’infini.
L’autre méthode de contrôle des gouvernements est la Bourse et les cotes de crédit. La menace des agences de cotation de baisser la cote de crédit des gouvernements du Canada et du Québec a forcé les dirigeants politiques au cours des années 1990 à adopter la politique du déficit zéro et les compressions budgétaires. Que Wall Street évoque une décote et les ministres des Finances et les premiers ministres du Québec et de Ottawa accourent. Des exemples similaires, il en pleuvait aussi dans les années 1970. Cela aurait dû suffire à tailler en pièces les « principes marxistes-léninistes » de la Ligue qui postulaient, dans sa définition de la contradiction principale, que le capital financier américain ne pouvait pas exercer un quelconque contrôle sur l’État canadien.
En fait, avec une position basée sur de telles assertions, la Ligue n’avait aucun besoin de produire d’analyse concrète. Mais cela aurait mal paru. « L’analyse concrète d’une situation concrète » n’est-elle pas après tout le principe de base du marxisme. Examinons donc d’un plus près « l’analyse concrète » de la Ligue en appui à sa détermination de la contradiction principale.
D’entrée de jeu, la Ligue reconnaissait qu’« au plan militaire, le Canada ne possède pratiquement aucune défense autonome ». Comment pouvait-elle alors proclamer que le Canada était un pays indépendant alors que tout marxiste reconnaît que l’armée est la composante principale de l’appareil d’État?
Dans « l’analyse concrète » produite dans le Document d’entente politique, la Ligue a délibérément minimisé l’importance de la domination américaine pour monter en épingle l’importance de la bourgeoisie canadienne. Les auteurs nous préviennent que nous n’aurons droit qu’à « un très bref exposé de la mainmise américaine sur l’économie canadienne, car la force de la bourgeoisie canadienne est l’élément de l’économie largement négligé par les analyses économiques existantes. » Autrement dit, les analyses existantes sont unilatérales dans un sens, nous le serons dans l’autre! Belle démarche scientifique!
Bien qu’à l’époque où le Document d’entente politique a été publié, le tiers du capital exporté par les États-Unis à travers le monde l’avait été au Canada, les théoriciens de la Ligue affirmaient que « la bourgeoisie canadienne contrôle le développement économique du Canada ». Les données statistiques de l’époque révélaient que le contrôle américain dans le secteur manufacturier s’établissait à 56 %. Des 102 plus grandes compagnies industrielles, de ressources naturelles et de services au Canada, 61 étaient contrôlées par l’étranger dont 48 par les États-uniens. Comment la Ligue pouvait-elle affirmer sans rire que la bourgeoisie canadienne contrôlait à elle seule l’économie du pays? Bien que la moitié de la force de travail du prolétariat industriel canadien était achetée par entreprises américaines, la Ligue nous disait que « tenter d’opposer l’impérialisme américain au prolétariat plutôt qu’à tout le peuple, c’est mal comprendre non seulement la nature d’une superpuissance mais aussi la dialectique marxiste ».
La Ligue avait raison d’affirmer que le Canada était un pays impérialiste de plein droit, qu’il s’y était produit au XIXe siècle le même processus de concentration économique que dans les autres pays impérialistes, c’est-à-dire qu’on avait assisté au Canada à la création de monopoles industriels et bancaires et à la fusion des deux pour donner le capital financier.
Mais une étude plus approfondie démontre que, dans bien des cas, des capitaux canadiens et américains se sont entremêlés dans ce processus de concentration. Au XIXe siècle, l’impérialisme américain concentrait la production et monopolisait le capital au Canada avec la bourgeoisie canadienne. Par exemple, l’Asbestos Corporation of Canada, contrôlée par les Américains, liquidait ses compétiteurs canadiens et monopolisait la production de l’amiante avec l’aide de la banque de Montréal, de la Banque de Commerce et du Trust Royal. La Standard Oil a monopolisé le pétrole canadien avec l’aide du gouvernement Laurier contre ses compétiteurs américains et avec le soutien des deux plus grandes corporations canadiennes de l’époque, le Canadian Pacific et le Grand Trunk Railways. Des entreprises comme Inco et Alcan étaient propriété commune d’intérêts canadiens et états-uniens. Ce sont là quelques exemples de collaboration entre bourgeoisies impossible selon les principes de la Ligue.
Dans son Document d’entente politique, la Ligue reconnaissait « la présence aux conseils d’administration des banques canadiennes de plusieurs directeurs de compagnies américaines, représentants du capital financier américain », mais plutôt que d’en tirer la conclusion appropriée, elle affirme que cela « ne modifie en rien cette réalité que le capital industriel canadien fusionnait avec le capital bancaire canadien pour former un capital financier canadien » !? Comprenne qui pourra !
Nous pouvons pousser l’analyse plus loin et démontrer, à l’aide d’un exemple concret, que des entreprises impérialistes états-uniennes étaient même entraînés à défendre le nationalisme canadien contre des compagnies rivales des États-Unis.
Au XIXe siècle, la bourgeoisie non-monopoliste américaine favorisait la réciprocité avec le Canada parce qu’elle n’avait pas les moyens d’y construire des filiales. Par exemple, en 1907, l’Association nationale américaine des manufacturiers, qui représentait les intérêts non-monopolistes, réclamait au nom des industriels du Midwest l’ouverture du marché canadien. « Nous avons besoin de ses matières premières et nous pouvons leur envoyer les produits finis de nos manufacturiers ». Mais la bourgeoisie impérialiste américaine qui avait construit des filiales au Canada était favorable à l’instauration de barrières tarifaires par le Canada pour protéger ses intérêts contre les entreprises états-uniennes qui voulaient y exporter leurs marchandises.
Au Canada, les fermiers producteurs de blé de l’Ouest et les éléments nationalistes du Québec, comprenant surtout des petits producteurs, étaient favorables à la réciprocité. Une politique qu’appuyait le gouvernement de Sir Wilfrid Laurier et qui causa sa défaite aux mains de Robert Borden
Le journal The Globe rapporte à l’époque que les filiales américaines bien établies au Canada « avaient peur de la compétition américaine si les tarifs douaniers étaient réduits ou enlevés. Elles ont mis leur argent dans l’élection de Borden. Elles veulent que soit érigé le mur des tarifs et le plus élevé sera le mieux ».
The Globe affirme que certains bâilleurs de fonds de Borden étaient des agents de corporations états-uniennes. The Globe se demande si c’était « la fierté et la ferme résolution de garder le Canada libre de la domination des trusts des États-Unis qui les rendaient si enthousiastes. Les trusts internationaux qu’ils représentent ont des droits protectionnistes sévères de chaque côté de la frontière. Ils ont peur que ces droits soient en danger ».
L’historien canadien-anglais bien connu Harold Innes affirme que « le nationalisme canadien était systématiquement encouragé et exploité par le capital américain ». Un journaliste canadien écrivait : « Dans toute cette agitation pour des tarifs douaniers plus élevés, on trouvera la main américaine des industriels des États-Unis qui ont ouvert une filiale canadienne. La seule mention des États-Unis les fait accourir en larmes à Ottawa. Les Canadiens payent pour entendre les industriels américains chanter « O Canada » ».
Alors que la bourgeoisie non-monopoliste américaine réclamait l’annexion du Canada, celui-ci doit jusqu’à un certain point son existence politique indépendante à l’alliance entre la bourgeoisie canadienne et l’impérialisme américain. Une impossibilité théorique selon les principes maoïstes de la Ligue. Mais les faits sont têtus.
On se serait donc attendu à ce que Charles Gagnon et En Lutte mettent rapidement à nu la fumisterie de l’analyse de la Ligue. Mais, aussi incroyable que cela puisse paraître aujourd’hui, il n’en fut rien. Pourtant, l’analyse critique des positions de la Ligue était disponible et avait été présentée à la direction d’En Lutte par l’Union bolchévique, un petit groupe marxiste. Les éléments critiques présentés ci-dessus sont tirés de ses publications.
Après de longs mois d’indécisions – coup de théâtre – En Lutte abandonne sa position initiale et se rallie aux arguments de la Ligue. Sans analyse véritable, En Lutte postule lui aussi que la bourgeoisie canadienne est la seule à détenir le pouvoir d’État au Canada et que « le contrôle de l’État lui donne le contrôle de l’ensemble de l’économie du pays ». La contradiction principale oppose le prolétariat canadien à la seule bourgeoise canadienne. Le rôle de l’impérialisme américain est complètement occulté.
Deux raisons fondamentales expliquent ce changement de position. Premièrement, la nouvelle définition de la contradiction principale était beaucoup mieux adaptée à lutte pour des réformes, à la lutte contre les mesures Trudeau. L’ennemi n’était plus la bourgeoisie qu’il s’agissait d’exproprier, mais l’État, plus particulièrement l’État fédéral, qui doit mettre fin au gel des salaires.
Le second motif du ralliement à la position de la Ligue est la volonté de Gagnon d’éliminer toutes les positions politiques faisant obstacle à l’unité avec la Ligue. Ce faisant, En Lutte se faisait absorber dans le mouvement maoïste international et adoptait les politiques de la « théorie des trois mondes » énoncée pour la première fois par Teng Hsiao Ping aux Nations unies en avril 1974.
Les enjeux du débat sur la « contradiction principale » ne sont compréhensibles qu’une fois replacer dans le cadre plus large de la « théorie des trois mondes », tout comme la naissance et le développement du mouvement « marxiste-léniniste » au Québec ne s’expliquent que dans le contexte de l’éclosion du mouvement maoïste à l’échelle internationale.
Au milieu des années 1970, poussent comme des champignons à travers la planète une multitude de groupes et de partis « marxistes-léninistes » qui se réclament de la « pensée Mao Tsé-toung » et adhèrent à la « théorie des trois mondes ».
La théorie communiste classique prônait l’alliance des pays socialistes avec la classe ouvrière des pays avancés et les mouvements de libération nationale des colonies et des pays dominés, contre les bourgeoisies impérialistes et les bourgeoisies locales qui leur étaient inféodées, dans le but d’instaurer le socialisme.
La « théorie des trois mondes » chamboule complètement le portrait. Elle n’aborde plus le monde en termes de classes, mais de pays. Elle prône une alliance entre les pays du tiers-monde, toutes classes confondues, avec les pays du « second monde » (France, Allemagne, Grande-Bretagne, Canada, etc.), toutes classes également confondues, contre les deux superpuissances que sont les États-Unis et l’URSS. L’objectif n’est plus l’instauration du socialisme à l’échelle du globe, mais la mise en place d’un Nouvel ordre économique mondial.
Un élément central de la théorie va révéler les visées véritables de ses promoteurs. Selon ces derniers, la guerre est inévitable entre les deux superpuissances. La théorie des trois mondes a donc pour objectif la formation d’alliances militaires. De plus, comme ses promoteurs ont décrété que l’URSS est la superpuissance la plus dangereuse, l’alliance du tiers-monde avec le second monde s’élargit rapidement pour inclure la moitié du « premier monde », c’est-à-dire les États-Unis.
La référence aux pays socialistes disparaît et est remplacée par le tiers-monde – comprenant bien entendu la Chine – qui est « élevé au rang de force motrice de l’Histoire ». Dans le contexte de la guerre annoncée, les classes exploitées du tiers-monde et du second monde sont prestement invitées à s’allier à leur propre bourgeoisie qui, fut-elle impérialiste, devenait par un coup de baguette magique progressiste.
Dans le tiers-monde, les régimes les plus pro-américains comme ceux du Shah d’Iran, de Pinochet au Chili, de Marcos aux Philippines, de Duvalier en Haïti, de Suharto en Indonésie, doivent être soutenus et considérés comme faisant partie de « la force motrice de l’Histoire ».
Au Canada, selon la Ligue, la franchise maoïste canadienne, la classe ouvrière mène la « lutte de classe » pour de meilleurs salaires contre la bourgeoisie canadienne, mais se préparer à s’allier avec son « ennemi principal » pour la guerre inévitable contre « le social-impérialisme soviétique, l’ennemi le plus dangereux de tous les peuples ».
Évidemment, il était difficile au Canada de ne pas dénoncer à l’occasion l’autre superpuissance, les États-Unis. Après tout, la gauche québécoise venait du mouvement anti-impérialiste d’opposition à la guerre au Viet-nam. Mais l’impérialisme américain n’est dénoncé que dans le cadre de la défense de l’« indépendance » du pays. Le Canada doit se joindre à la coalition militaire contre l’URSS, mais en toute « indépendance ».
L’adhésion de la Ligue à la « théorie des trois mondes » l’a mené à adopter les positions les plus réactionnaires. La Ligue excusait le pillage du tiers-monde par le Canada en le présentant comme « le fruit de la lutte militante du tiers-monde ». « Le tiers-monde tort le bras du Canada », pouvait-on lire dans La Forge (1 :4).
L’extrait suivant est significatif de la vision du monde de la Ligue. « Quand la bourgeoisie canadienne passe des accords avec les pays du tiers-monde et qu’elle est forcée par la montée impétueuse de ces pays, qui jouent un rôle toujours plus grand sur la scène internationale, d’entretenir des rapports sur une base plus égalitaire, cela comporte un aspect positif. Bien sûr, elle y verra une occasion de s’enrichir. À coup sûr, elle tentera d’intensifier son exploitation et son pillage. Et ceci nous devons le combattre résolument. Mais objectivement, ce geste affaiblit la mainmise des superpuissances, sape les bases de leur hégémonie et contribue à les isoler. » (La Forge, 1 :21)
« L’exploitation et le pillage » ne sont désormais que des concepts subjectifs qui doivent être balayés du revers de la main pour contempler le progrès « objectif ». Après tout, si la bourgeoisie canadienne s’enrichit, elle pourra concéder plus de miettes aux ouvriers canadiens qui lui mènent une dure « lutte de classe » sous la direction de la Ligue.
La « théorie des trois mondes » avait tout pour plaire aux classes dirigeantes du Canada. Le premier ministre Pierre Elliott Trudeau avait effectué un voyage en Chine dans sa jeunesse et son gouvernement avait été un des premiers à reconnaître la Chine à l’ONU à la place de Taïwan. Dans sa biographie de Paul Desmarais, Un homme et son empire (Les éditions de l’Homme), le journaliste Dave Greber décrit le rôle central joué par Paul Desmarais à partir de 1978 dans le développement des relations commerciales entre le Canada et la Chine. Greber écrit que « ce sont des enseignants du Centre d’études est-asiatiques de l’Université McGill qui attirèrent l’attention d’industriels et de financiers tels que Paul Demarais sur la Chine ». Rappelons-nous que le MREQ, le groupe dirigeant des trois groupes qui ont fondé la Ligue, était formé d’étudiants de l’Université McGill.
Il est aujourd’hui admis par tous les analystes de la politique internationale que la « théorie des trois mondes » a été développée par Mao Tsétoung pour justifier l’alliance de la Chine avec les États-Unis qui s’est concrétisée par le voyage de Nixon à Pékin en 1972.
La Chine avait rompu avec l’URSS en 1963 lorsque Krouchtchev a refusé de refiler aux dirigeants chinois le secret de la bombe atomique. Mao a alors entrepris une campagne internationale contre le « révisionnisme krouchtchévien » et s’est présenté comme le défenseur de Ligne générale du mouvement communiste international, le garant de l’héritage révolutionnaire de Marx, Engels, Lénine et Staline.
À cette époque, la figure de Mao est devenue fort populaire en Occident. Sa notoriété s’est accrue, particulièrement auprès de la jeunesse, lors de la Révolution culturelle de 1966 qui allait avoir une influence certaine sur Mai 68 en France et les révoltes de la jeunesse dans plusieurs autres pays. Cette popularité et la dissémination de ses idées n’auraient pu se faire sans une attitude bienveillante de la part de certaines sections des classes dirigeantes occidentales. Les États-Unis savaient-il déjà qu’ils pourraient un jour faire alliance avec celui qui les qualifiait à l’époque de « tigre de papier »?
Sans doute. Après tout, les archives du Département d’État ne contenaient-elles pas les rapports de la Mission Dixie, qui s’était rendue en Chine en 1944. De leur rencontre avec Mao, les experts du Département d’État rapportaient que « toute orientation que les communistes chinois ont pu avoir avec l’Union soviétique semble être chose du passé ». Mao leur avait dit que, s’il bénéficiait de l’aide américaine, il était prêt à mettre en place après sa victoire un congrès qui « ressemblerait à la Chambre des communes britannique ». Il voulait que la Chine soit un pont entre l’URSS et les États-Unis et il se déclarait prêt à accueillir les capitaux américains pour industrialiser la Chine. Mais le gouvernement américain, influencé par le lobby chinois, a préféré appuyer Tchang Kaï-Chiang dans l’espoir de pouvoir transformer à nouveau la Chine en colonie.
Quelques années plus tard, en 1949, Chou En-Laï a fait parvenir un message secret aux États-Unis dans lequel il affirmait représenter un « groupe libéral » au sein du Parti communiste chinois qui voulait établir des liens plus étroits avec les États-Unis et moins engageants avec l’URSS. Les États-Unis se sont demandés si Mao n’était pas un nouveau Tito, le leader yougoslave, qui venait de rompre avec l’URSS.
Les dirigeants soviétiques craignaient eux aussi que Mao soit un nouveau Tito. Dans leurs archives et celles de l’Internationale communiste (Comintern), des dossiers bien étoffés rappelaient comment Mao avait pris le pouvoir au sein du Parti communiste chinois en 1935 contre la fraction soutenue par le Comintern. Les théories de Mao étaient si peu orthodoxes que le communisme chinois était qualifié à Moscou de « communisme de margarine ». Staline aurait déclaré que le « communisme chinois est au véritable communisme ce que la margarine est au beurre ».
Cependant, en l’absence de réponse positive des États-Unis, Mao n’eût d’autre choix que de se rendre à Moscou et faire alliance avec l’URSS, d’autant plus qu’il craignait, semble-t-il, une invasion américaine de concert avec le Japon et les nationalistes de Tchang Kaï-Chek.
Finalement, en 1949, la révolution chinoise triomphera avec l’appui non négligeable de l’URSS. En août 1945, l’Armée rouge avait envahi la Mandchourie pour chasser les impérialistes japonais. La Mandchourie était la province la plus industrialisée de la Chine et d’une grande importance stratégique. L’armée rouge a vu à ce que les importants stocks de munitions et de provisions japonais aillent à l’Armée de libération nationale.
Quand Mao a pris le pouvoir, il n’a pas installé un régime soviétique – c’est-à-dire basé sur les soviets (conseils ouvriers) – comme en URSS, mais un régime de « démocratie nouvelle ». La différence entre les systèmes soviétique et chinois est bien illustrée dans les drapeaux des deux pays. Le drapeau soviétique a un marteau et une faucille symbolisant l’alliance des ouvriers et des paysans. Le drapeau chinois a une grande étoile flanquée de quatre petites étoiles symbolisant l’alliance des quatre classes au pouvoir : la classe ouvrière, la paysannerie, la petite-bourgeoisie et la bourgeoisie nationale.
De 1966 à 1969, une intense lutte de fractions pour le pouvoir se déroule dans le cadre de la Révolution culturelle. Elle se solde par la défaite de Lin Piao et de la bande des quatre, c’est-à-dire de la tendance pro-soviétique. En 1969, les dirigeants chinois moussent l’hystérie contre l’URSS en utilisant des incidents à la frontière entre les deux pays sur le fleuve Amour pour préparer le peuple à une alliance avec les États-Unis et entreprennent les négociations secrètes avec Kissinger pour préparer la visite de Nixon en Chine en 1972.
Dans le cadre de sa lutte contre les « révisionnistes » soviétiques, la Chine a tenté, mais sans grand succès, d’attirer dans son giron des Partis communistes pro-soviétiques. À partir de 1969, elle oriente plutôt ses efforts vers les jeunes du mouvement de la contre-culture, issus de la contestation étudiante de 1968. Des jeunes qui avaient suivi avec grand intérêt la Révolution culturelle en Chine. Après tout, le socialisme utopique du mouvement hippie et la Révolution culturelle avaient beaucoup en commun. Le petit Livre rouge de Mao et ses maximes courtes et simplistes devient fort populaire en Occident.
Dans ses mémoires, le dirigeant albanais Enver Hoxha raconte que la Chine a soutenu financièrement par le biais de ses services secrets la formation de groupes maoïstes à travers le monde. Nous ne savons pas si ce fut le cas pour la Ligue, mais cela aurait pu très bien se faire par le biais de la société Amitiés Canada-Chine, fort active à l’époque, ou encore le Centre d’études est-asiatiques de l’Université McGill qui a approché Paul Desmarais.
La disparition de Mao en 1976 va créer d’immenses remous dans la mouvance maoïste. À la mort de Mao, il y avait plus de 100 groupes maoïstes reconnus par la Chine; trois ans plus tard, en 1979, il n’y en avait plus que 24 et seulement 10 en 1980.
Quand la Ligue s’est transformée en Parti communiste ouvrier, il ne lui est parvenu aucun message d’encouragement de la part du Parti communiste chinois. La Ligue avait soutenu Hua Guo Feng contre Deng Hsiao Ping à la mort de Mao. Mais, Hua a été remplacé par Hu Yaoband, le protégé de Deng, qui, dans son premier discours comme président, a critiqué Mao pour avoir initié la révolution culturelle qu’il a décrit comme « un grand malheur pour le parti et le peuple ». Le message était clair : le Parti communiste chinois n’avait plus besoin des groupements maoïstes issus de la Révolution culturelle.
Par la suite, la Ligue s’est cherchée un autre « parti père ». Elle développe alors des liens avec le parti maoïste de Pol Pot au Kampuchéa (Cambodge), le seul parti important qui lui a fait parvenir un message de soutien lors du congrès de fondation du Parti communiste ouvrier (PCO). À la fin de 1978, le bureau politique du PCO se rend en voyage au Kampuchéa et est de retour au Canada quelques jours seulement avant l’invasion vietnamienne.
Dès son arrivée, le PCO organise une vaste campagne de soutien contre l’invasion vietnamienne. Avant l’invasion, le Kampuchéa avait mauvaise presse dans les médias occidentaux, mais cette image s’est rapidement transformée en celle de « combattants héroïques de la liberté » après l’invasion vietnamienne. La délégation du PCO ayant été la « dernière délégation étrangère » à visiter le Kampuchéa avant l’invasion, les médias s’y sont intéressés. La Presse de Desmarais publie des entrevues avec des représentants du PCO. Le président Roger Rashi est invité à participer sur les ondes de Radio-Canada à l’émission The Patrick Watson Report où il a décrit les bienfaits du régime sanguinaire de Pol Pot. Un film réalisé par le PCO lors de sa visite a même été diffusé. Soulignons que le fils de l’animateur Patrick Watson était un des dirigeants du PCO en Ontario.
Par la suite, les Khmers rouges ont répudié le communisme et démis Pol Pot et le PCO n’en a plus fait mention. Le PCO se retrouvait orphelin dans une Internationale maoïste qui se désagrégeait.
Quelle fut la position de Charles Gagnon et du groupe En Lutte sur la question des liens à établir avec d’autres partis ou organisations marxistes-léninistes à travers le monde? On ne sera pas surpris d’apprendre que Gagnon rejète toute idée de « parti père » ou de « patrie du socialisme ». Gagnon, on s’en souvient, avait une profonde aversion pour les « modèles ». Déjà, en 1968, au cours de sa période felquiste, il écrivait que ni Cuba ni l’URSS n’étaient des modèles. Il n’allait pas, quelques années plus tard, souscrire au modèle chinois.
Ni au modèle albanais d’ailleurs, lorsqu’en juillet 1977, Enver Hoxha et le Parti du travail de l’Albanie dénoncent la « théorie des trois mondes », rompent avec la Chine et mettent sur pied leur propre Internationale. Mais le modèle albanais ne fit pas long feu. L’Albanie n’était pas la Chine, Hoxha n’était pas Mao. La plupart des militants n’avaient jamais entendu parler de ce pays et de son leader et étaient incapables de situer l’Albanie sur une carte géographique.
La pureté des intentions de l’Albanie et de sa défense du marxisme-léninisme sera par la suite démasquée, lorsqu’il s’avéra qu’elle avait sa propre variante de la théorie des trois mondes. L’Albanie présentait comme progressistes les régimes de Khoemeiny, Anouar al Sadate et Idi Amine Dada et vantait les pays impérialistes « animés de bienveillance » à son égard comme l’Autriche, la Belgique, la France, la Hollande, la Suisse et les pays scandinaves avec lesquels elle entretenait de bonnes relations commerciales. De plus, pour l’Albanie, il ne semblait y avoir qu’une seule « superpuissance » : la Yougoslavie, sa voisine !
La pureté autoproclamée de ses ruptures de principe avec le révisionnisme soviétique et le maoïsme ne résistèrent pas non plus à l’analyse. L’Albanie ne se retira du Pacte de Varsovie qu’au moment de l’invasion russe de la Tchécoslovaquie en 1968 et elle ne rompt avec la Chine que lorsque celle-ci mit fin à son aide « fraternelle ».
De toute façon, En Lutte n’aurait pu, même si Gagnon l’avait voulu, faire partie de l’Internationale albanaise. La concession canadienne avait d’ores et déjà été accordée à un autre groupuscule, le Parti communiste canadien (m-l) de Hardial Bains.
En Lutte pouvait bien affirmer son « indépendance » à l’égard des différentes tendances maoïstes internationales et réduire la stratégie révolutionnaire mondiale à une simple « tactique » subordonnée à sa stratégie fondamentale de lutte contre les mesures Trudeau, il ne pouvait complètement en faire fi.
Au Canada, son désir de parvenir à l’unité avec la Ligue l’obligeait à une adhésion – « critique » bien entendu – à la « théorie des trois mondes ». À l’échelle internationale, il ne pouvait se dérober devant ses militants à ses obligations internationalistes. Pour illustrer l’intérêt de la gauche pour ces questions, soulignons qu’un rallye organisé à Montréal en mars 1979 par Hardial Bains et l’Internationale albanaise avait rassemblé plus de 1 000 personnes.
Pour conserver une certaine crédibilité, En Lutte lance donc à l’automne 1978 son propre projet de création d’une Internationale. Rien de moins. Le document intitulé « Pour l’unité combattante du mouvement communiste internationale » est acheminé à une série de groupes maoïstes à travers le monde. Au début des années 1980, dans une série de trois articles, En Lutte fait le bilan de deux années d’efforts. Il se vante d’avoir établi des liens à différents niveaux avec 130 organisations dans 60 pays différents. Mais, on apprend que ses « liens à différents niveaux » signifiaient l’échange de publications pour plus d’une centaine des 130 organisations. En Lutte avait réussi à rencontrer les représentants de 60 organisations dans 35 pays différents, mais n’avait pu organiser plus d’une rencontre avec au moins la moitié d’entre elles. C’est donc dire que moins de 30 organisations ont été intéressées à entendre En Lutte une seconde fois. Parmi celles-ci, seulement une douzaine d’organisations ont appuyé le projet d’une conférence pour débattre d’unité. Mais il ne s’en est trouvé aucune pour endosser son appel. C’était un échec lamentable.
Les conséquences de l’adhésion à la « théorie des trois mondes », et l’alliance implicite avec la bourgeoisie canadienne et l’impérialisme américain qu’elle impliquait, allait avoir des conséquences sur la position que prendront la Ligue et En Lutte dans le débat sur la question nationale québécoise et le référendum de 1980, bien que d’autres motifs idéologiques et politiques, propres à l’histoire du Canada et du Québec, influenceront également leur position.
En 1976, la victoire imprévue du Parti québécois crée une onde de choc à travers toute l’Amérique du Nord. Dans les jours qui suivent, les deux hommes d’affaires les plus puissants de Montréal, le président de Power Corporation, Paul Desmarais, et le président du Canadien Pacifique, Ian Sinclair, viennent partager chez l’ambassadeur américain Thomas Enders leurs premières impressions de la défaite. Au fil des mois qui suivront, Desmarais et Sinclair serviront de courrier entre Trudeau et l’ambassadeur américain qu’ils rencontrent régulièrement, peut-on lire dans l’ouvrage de Jean-François Lisée, Dans l’œil de l’aigle. Washington face au Québec.
L’élection du Parti québécois survient dans une période trouble pour les États-Unis. Depuis le début des années 1970, les relations de Washington avec ses partenaires – qui étaient au beau fixe depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale – sont tendues. Pour contrer le déclin économique des États-Unis, le gouvernement Nixon a abandonné en 1971 la convertibilité du dollar en or et, avec elle, disparaît la stabilité du système international des paiements. Puis, il impose une surtaxe de 10% sur l’importation aux États-Unis de produits étrangers. En 1973, le choc pétrolier amplifie la crise. La production industrielle mondiale chute de 10% et le commerce international de 13%. Les profits des entreprises sont en chute libre, sauf ceux, bien entendu, des pétrolières. Inflation et chômage se côtoient. Un nouveau terme est inventé pour décrire le phénomène : la stagflation. Aux États-Unis même, la crise provoque des secousses politiques entre les États producteurs de pétrole, comme le Texas, et les États consommateurs comme ceux du Nord-Est.
Les tensions entre les États-Unis et ses partenaires s’étendent également aux relations entre Ottawa et Washington. En 1975, Trudeau annonce la fin de la « relation spéciale » entre le Canada et les États-Unis. Son gouvernement veut réduire la dépendance vis-à-vis des États-Unis et prône une « troisième voie » pour le Canada. Il crée l’Agence de tamisage des investissements et adopte la Nouvelle politique énergétique (NPE) pour mettre les richesses pétrolières de l’Alberta au service de l’industrie manufacturière de l’Ontario, plutôt que de les exporter vers les États-Unis. La société d’État Pétro-Canada voit le jour à cette fin. Question de mécontenter davantage les États-Unis, Trudeau lance, lors d’une visite à Cuba en 1976, un retentissant « Vive Castro! »
La transcription des enregistrements de la Maison Blanche révèle toute la considération que Nixon avait pour Trudeau : il le traitait de « asshole ». Pour contrer la volonté de Trudeau de faire bande à part, les États-Unis appuient en sous-main les revendications d’autonomie provinciale de l’Alberta, de la Colombie-britannique. Il faut rappeler qu’au Canada même, les politiques de Trudeau suscitent de vives réactions de la part des provinces de l’Ouest. Le gouvernement du premier ministre Lougheed est déchaîné contre Ottawa et utilise le fait qu’un parti sécessionniste albertain vient d’être créé pour appuyer ses revendications. Au Nouveau-Brunswick, un groupe d’hommes d’affaires engage une firme de consultants pour qu’elle examine la possibilité de l’annexion de la province aux États-Unis dans l’éventualité de l’indépendance du Québec.
En 1979, une coalition de ces forces centrifuges réussit à faire élire le gouvernement conservateur de Joe Clark, un politicien originaire de l’Alberta. Le Parti québécois de René Lévesque contribue à l’élection des conservateurs en appuyant au Québec l’élection des candidats créditistes de Fabien Roy. Une des premières mesures du gouvernement conservateur est le démantèlement de Pétro-Canada. Mais le gouvernement Clark est minoritaire et il sera rapidement renversé lorsqu’il propose un budget avec des hausses faramineuses du prix du baril de pétrole. Une politique taillée sur mesure pour les pétrolières de l’Alberta, mais désastreuse pour les industriels de l’Ontario. Trudeau reprendra le pouvoir pour affronter le Parti québécois lors du référendum de 1980.
Dans cette bataille, Trudeau peut compter sur l’appui indéfectible du président Jimmy Carter, élu en 1976, avec pour mandat de rétablir de bonnes relations entre les États-Unis et ses partenaires européens, japonais et canadien. Carter est l’homme de la Commission Trilatérale, mise sur pied par la famille Rockefeller, quelques années auparavant, pour réparer les pots cassés par l’administration Nixon. Gouverneur d’un État du sud, la Géorgie, Carter symbolise la réconciliation entre le Nord et le Sud. Dans son cabinet, on dénombre, en plus de Carter lui-même, vingt membres de la Trilatérale dont le vice-président Walter Mondale, le secrétaire à la Défense Brown, le secrétaire au Trésor Blumenthal et, surtout, le conseiller à la Sécurité nationale Zibgniew Brzezinski, qui avait été la cheville ouvrière de la mise sur pied de la Trilatérale et son premier directeur.
Dans son livre L’œil de l’aigle, Jean-François Lisée souligne le grand intérêt de Zibgniew Brzezinski pour la question du Québec, qu’il considérait d’un intérêt stratégique majeur. Brzezinski avait vécu au Québec et fréquenté l’université McGill. Il connaissait bien le phénomène des « deux solitudes », avouant avoir eu peu de rencontres avec des francophones. Mais il comprenait également le ressentiment québécois face au mépris des anglophones qu’il avait lui-même expérimenté en tant qu’immigrant polonais. Sans doute aussi à cause de ses origines polonaises, Zibgniew Brzezinski ne minimisait pas l’importance du nationalisme.
Cependant, cela n’en fait pas un partisan de la souveraineté du Québec. Au contraire, il en est un des plus farouches opposants. Il prédit un « résultat apocalyptique » en cas de victoire des souverainistes au référendum. Il partage le point de vue des autres experts du Département d’État qui considèrent que l’indépendance du Québec risque de provoquer la désintégration du Canada. Avec les différentes forces centrifuges à l’œuvre, la crainte était réelle d’un morcellement du Canada anglais en plusieurs pays. Une telle éventualité est un cauchemar pour Washington parce qu’elle compromet, en pleine guerre froide, la défense des États-Unis. De plus, la dissolution d’une grande fédération comme le Canada pourrait, croyait-on au Département d’État, avoir des conséquences imprévisibles aux États-Unis mêmes sur les relations difficiles entre le Nord et le Sud.
Cependant, la crise politique au Canada pouvait être mise à profit. La dissolution est à rejeter, mais la balkanisation pouvait être rentable. Washington pouvait appuyer les revendications des provinces sur le contrôle des ressources naturelles pour faciliter l’importation du pétrole canadien. Après tout, il y avait des exemples historiques de cette politique. Est-ce que cela n’avait pas été justement la politique de la Grande-Bretagne qui, tout en ayant concédé la Confédération, s’était gardée le pouvoir de favoriser les droits des provinces en s’octroyant le droit d’intervenir dans les affaires canadiennes à titre d’« arbitre suprême » avec le Conseil Privé qui fait office de Cour suprême jusqu’en 1931.
Trudeau comprend vite que l’élection du Parti québécois modifie la donne politique dans ses relations avec ses voisins du sud. Il met en sourdine sa Nouvelle politique énergétique et enlève toutes ses dents à l’Agence de tamisage des investissements, si bien que le magazine financier états-unien Barron’s, farouche opposant à l’Agence de tamisage, a pu écrire que désormais « la seule compagnie étrangère qui ne pourrait s’installer au Canada est Murder Inc. ».
Dans ces conditions, Ottawa et Washington pouvaient collaborer pour empêcher une victoire du Oui au référendum de 1980. Évidemment, cela ne rayait pas les divergences sur les suites à donner à une victoire du Non. Nous savons qu’elle fut la réponse de Trudeau : le rapatriement de la Constitution en vue d’une centralisation des pouvoirs. Le Département d’État privilégiait, selon les documents produits par Jean-François Lisée, une solution qui « assurerait au Québec la suprématie du caractère français et de sa culture ». Ce sera la société distincte de Mulroney. Mais, de 1976 à 1980, Ottawa et Washington sont sur la même longueur d’ondes.
L’ambassadeur Thomas Enders met tout en œuvre pour que le discours de René Lévesque devant l’Economic Club soit un désastre en contactant personnellement bon nombre des hommes d’affaires qui étaient pour y assister. Puis, l’administration Carter fait l’insigne honneur à Pierre Elliott Trudeau de pouvoir s’adresser aux deux chambres du Congrès réunis. À cette occasion, Trudeau déclare que l’indépendance du Québec serait « un crime contre l’Histoire de l’Humanité ».
La Ligue et En Lutte adoptèrent la position que l’indépendance du Québec serait favorable aux États-Unis, laissant même sous-entendre que Washington appuyait en sous-main le Parti québécois. À leur décharge, il faut signaler que cette analyse était populaire dans plusieurs milieux à l’époque.
L’URSS et les socialistes français, par exemple, se portaient à la défense de l’unité canadienne contre les appétits américains. Un livre, Le Canada, dernière chance de l’Europe, écrit par Claude Julien avait eu un impact considérable dans les milieux politiques français. Comme son titre l’indique, l’auteur défendait l’idée que seule une alliance entre un Canada uni et l’Europe pourrait constituer un contrepoids à l’empire américain. C’est également l’idée à la base de la « troisième voie » de Pierre Elliott Trudeau. Quant aux communistes français, ils avaient, relate Jean-François Lisée, applaudi dans un premier temps l’établissement d’un « État du peuple canadien-français », condition de « l’opposition à l’impérialisme yankee ». Mais leur quotidien L’Humanité dut bientôt rentrer dans le rang soviétique, battre en retraite, et condamner de Gaulle d’avoir soutenu des politiciens « réactionnaires » comme Johnson et Lesage.
Bien entendu, il était possible à l’époque de trouver des déclarations de certains hommes d’affaires états-uniens qui se montraient sympathiques à la souveraineté du Québec. C’était le cas par exemple des financiers d’Hydro-Québec. Ainsi, le président Frederick Clark de la New York State Power Authority Bureau déclarait : « Nous sentions que si le Québec se séparait, nous continuerions à faire des affaires. Ils vendent. Nous achetons. C’est tout ». Mais il était clair que ce n’était pas la politique du gouvernement des États-Unis et une analyse politico-économique plus fouillée démontrait que la balkanisation du Canada était l’option privilégiée par Washington. Au Canada, le Parti conservateur de Joe Clark représentait ces intérêts des bourgeoisies régionales et de l’impérialisme américain avec sa vision du Canada comme étant « une communauté des communautés ». Au Québec, les propositions de réforme constitutionnelles du Livre beige de Claude Ryan auraient conduit à une décentralisation du Canada en accordant davantage de pouvoirs aux provinces. Claude Ryan était à l’époque membre de la Commission Trilatérale des Rockefeller. Son accession à la tête du Parti libéral se fera contre la volonté des libéraux fédéraux de Pierre Elliott Trudeau. Les visions opposées de Trudeau et Ryan sur l’avenir du Canada expliquent l’animosité entre les deux hommes au cours de la campagne référendaire. Par la suite, les libéraux fédéraux refuseront tout soutien à l’équipe libérale de Ryan lors des élections de 1981, marquant ainsi leur préférence pour une victoire du Parti québécois qu’ils savaient affaibli, et Claude Ryan se prononcera contre le coup de force constitutionnel de Trudeau.
De telles analyses circulaient à l’époque. Déjà, dans L’urgence de choisir, publié en 1972, Pierre Vallières avait produit une bonne analyse des rapports entre le Canada et les États-Unis. « Trop d’illusions, écrit-il, sont encore véhiculées au sujet des avantages que les États-Unis pourraient trouver à l’indépendance du Québec comme si le Canada tel qu’il est constitué ne les servait pas au maximum de leurs intérêts impérialistes. »
La suite des événements a confirmé cette analyse. Le rejet lors du référendum de 1980 de la proposition du Livre blanc du Parti québécois d’une nouvelle entente entre le Québec et le Canada – qui était une offre d’alliance au Canada-anglais pour contrer les États-Unis – conduira à la victoire des conservateurs de Brian Mulroney, au virage pro-américain du Parti québécois avec le « beau risque » et à l’adoption du traité de libre-échange avec les États-Unis. En fait, la seule véritable position anti-impérialiste américain a été celle formulée par le Général de Gaulle en 1967 avec son Vive le Québec libre !
Comment la Ligue et En Lutte pouvaient-ils invoquer comme un de leurs principaux arguments contre le Oui au référendum le fait que l’indépendance était favorable aux intérêts états-uniens ? Comment pouvaient-ils encore partager de telles « illusions » pour emprunter l’expression de Pierre Vallières ? Sur quelle analyse s’appuyait leur politique? Comment était-il concevable de soutenir que le maintien du fédéralisme pouvait être un rempart à la pénétration des intérêts états-uniens alors que les États-Unis contrôlaient déjà 50% de la production industrielle du Canada ?
En Lutte et le PCO ont présenté leur position en faveur de l’annulation au référendum de 1980 comme une « troisième voie », une voie « indépendante », la « voie de la classe ouvrière ». La Forge affirme : « La classe ouvrière doit prendre une position indépendante des deux options des patrons. C’est sur cette base que le PCO appelle à l’annulation » (21 mars 1980). Son frère jumeau En Lutte ânonne : « La seule réponse au référendum péquiste, c’est d’annuler son vote et de manifester ainsi qu’on ne se laisse pas tromper ni par les nouveaux démagogues de la nation que sont les péquistes, ni par les défenseurs à tout prix du statu quo de l’oppression » (Tiré de la brochure Ni fédéralisme renouvelé, ni souveraineté-association).
Malgré leur prétention commune à présenter une voie « indépendante », une analyse plus poussée de certaines de leurs positions révèle qu’ils n’hésitaient pas à s’aligner dans un camp précis. L’étude de leur position face au démantèlement projeté de Pétro-Canada – ou tout au moins à la révision de son mandat – par le gouvernement conservateur de Joe Clark est très révélatrice à cet égard.
Bien entendu, les journaux de Power Corportion de Paul Desmarais partirent en guerre pour la défense de Pétro-Canada qui, soulignons-le au passage, ne comptait que huit francophones sur mille employés. Mais ils ne furent pas les seuls. La Forge, le journal du PCO, titrait dans son édition du 10 août 1979 : « Les Canadiens seront victimes du démantèlement de Pétro-Canada ». Le PCO attaque le gouvernement Clark parce que « tant que les monopoles étrangers contrôleront la majorité de notre industrie énergétique les vastes richesses du Canada serviront à augmenter leurs profits et non à satisfaire les besoins du pays ». Pour le PCO, la privatisation de Pétro-Canada « consiste à transférer des millions de dollars venant de la majorité du peuple dans les coffres bien garnis d’une minorité de capitalistes ».
Aucun doute possible, le PCO se situe clairement dans le camp du nationalisme canadien défendu par Trudeau et Desmarais. Mais le plus instructif et le plus révélateur est la position que le PCO prend face au Parti québécois et à sa politique en faveur des sociétés d’État québécoises. Dans son édition du 15 juin 1979, La Forge dénonce l’octroi de 400$ millions par le Parti québécois à SIDBEC, la société d’État de la sidérurgie : « Le gros de l’argent économisé sur le dos des travailleurs du secteur public va en subventions et en allégements fiscaux et à l’expansion des sociétés d’État ». Pour le PCO, les sociétés d’État québécoises ne servent qu’à « promouvoir le développement de tous les capitalistes québécois » (La Forge, 27 avril 1979). Il en prend pour exemple SIDBEC qui « vend aux capitalistes québécois l’acier 15% moins cher que les monopoles canadiens Stelco et Dofasco » (ibidem).
Il existe donc une distinction fondamentale, pour le PCO, entre les sociétés d’État fédérales, comme Pétro-Canada, et les sociétés d’État québécoises. Les premières sont là pour « servir les intérêts du peuple », alors que les secondes ne visent qu’à « promouvoir le développement des capitalistes québécois ». Que Pétro-Canada serve à approvisionner l’industrie manufacturière de l’Ontario en pétrole à bon marché est juste parce que cela « vise à satisfaire les besoins du pays ». Mais que SIDBEC fournisse aux entreprises québécoises de l’acier 15% moins cher que ses concurrentes ontariennes, c’est de la concurrence déloyale!
Si la nationalisation d’une partie de l’industrie pétrolière avec Pétro-Canada « nous permet de contrôler nos ressources », aux dires du PCO, la nationalisation projetée de l’Asbestos Corporation par le gouvernement du Parti québécois « ne vise pas, selon le PCO, à mettre entre les mains du peuple cette richesse naturelle considérable » (La Forge, 11 mars 1979). Au contraire, la nationalisation de l’amiante « s’inscrit dans la stratégie d’ensemble de la bourgeoisie nationaliste québécoise qui consiste à utiliser l’État pour devenir une grande bourgeoisie monopoliste » (ibidem).
En Lutte partage avec la Ligue cette compréhension de la question nationale comme étant essentiellement la lutte de la bourgeoisie québécoise pour accéder au rang de grande bourgeoisie nationale. La question nationale se résume à une lutte entre deux bourgeoisies, la québécoise et la canadienne. Cela appelle plusieurs remarques. Premièrement, si tel avait le cas, sur la base de quels critères fallait-il privilégier une bourgeoisie plutôt qu’une autre? Pourquoi pas la québécoise plutôt que la canadienne? Deuxièmement, l’affirmation que la bourgeoisie québécoise ait pu avec l’aide de l’État « devenir une grande bourgeoisie monopoliste » ne résiste pas à l’analyse. Combien peut-on compter de bourgeoisies de nations opprimées qui sont devenues de « grandes bourgeoisies impérialistes » depuis que l’impérialisme s’est imposé à l’échelle du globe au début du XXe siècle ? Combien de « bourgeoisies nationales » africaines, asiatiques ou latino-américaines font aujourd’hui partie du club sélect des « grandes bourgeoisies impérialistes »? Aucune. Le Brésil avec plus de 175 millions d’habitants et des ressources considérables est toujours considéré comme un pays dominé.
Le PCO et En Lutte analysent la situation canadienne et mondiale comme si nous étions encore au XIXe siècle à l’époque du capitalisme concurrentiel et de l’émergence des grandes bourgeoisies. À la fin du XXe siècle, à l’époque de l’impérialisme, le partage du monde est complété depuis longtemps et il n’y a pas de place pour l’émergence de nouvelles « grandes bourgeoisies impérialistes » qui se mettraient à contester la domination des bourgeoisies impérialistes existantes.
Dans L’urgence de choisir, Pierre Vallières écrit que la domination impérialiste sur le Québec s’exerce principalement sur les secteurs-clés de l’économie et suffit « pour influencer directement l’ensemble d’une collectivité, surtout d’une collectivité colonisée ». Il en tire la conclusion que, dans le cadre d’un tel système, « l’édification d’un capitalisme national par une société comme le Québec, même avec l’aide d’un État souverain, est une impossibilité économique et politique ». Nous ne pouvons nier qu’il existe un « capitalisme national » au Québec, faible et dominé selon nous, mais nous comprenons les propos de Vallières comme signifiant l’impossibilité de l’édification d’une « grande bourgeoisie nationale impérialiste ».
La présence de quelques grands monopoles mondiaux comme Quebecor ou Bombardier n’infirme pas cette analyse. Malheureusement, nous ne possédons pas aujourd’hui d’analyse fouillée sur le contrôle de l’économie québécoise par le capital québécois et étranger. Une première étude publiée par Gaétan Breton dans la revue L’Apostrophe (vo. 2, no. 1. Hiver 2003) révèle que les Québécois ne contrôlent que 39 des 100 plus grosses entreprises, selon le critère des revenus, installées au Québec. Aujourd’hui, le discours sur la mondialisation a évacué tout le débat sur le nationalisme économique et la prise de contrôle de nombreuses entreprises québécoises par des intérêts étrangers est passée sous silence par tous les analystes, y compris les péquistes. Le sujet est même devenu tabou. Le rêve d’une « grande bourgeoisie impérialiste » québécoise – le célèbre Québec Inc. – est un mythe inventé par des journalistes torontois, les frères de ceux qui ont popularisé le terme du « french power » en politique au temps du gouvernement Trudeau. En Lutte et le PCO se sont faits le relais gauchiste de cette campagne d’intoxication.
L’approche du PCO et d’En Lutte qui consiste à réduire la question nationale en une lutte entre deux bourgeoisies est fondamentalement erronée. Qu’il y ait une lutte entre deux bourgeoisies ne peut être niée, tout en précisant que c’est une lutte entre une bourgeoisie dominante et une bourgeoisie dominée. Mais là n’est pas la caractéristique fondamentale de la question nationale à notre époque. La question nationale québécoise, c’est fondamentalement la lutte d’un peuple pour s’affranchir de son asservissement économique, politique et culturelle.
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Dans leur campagne contre la souveraineté du Québec, les États-Unis et le Canada-anglais prennent le Parti québécois et son chef, René Lévesque comme cibles privilégiées. Dans L’œil de l’aigle, Jean-François Lisée fait un relevé de la presse états-unienne au lendemain de la victoire péquiste. Les médias de droite évoquent la création d’un nouveau Cuba, les médias de gauche parlent de Lévesque comme d’un nouvel Hitler. Pierre Elliott Trudeau va emprunter la recette pour rallier la droite et la gauche. Dans un de ses célèbres discours à la veille du référendum, il évoque en parlant d’un Québec indépendant les exemples de Cuba et de Haïti, alors sous la férule de Papa Doc Duvalier. En Lutte et le PCO n’allaient pas être en reste.
Bien que les deux groupes aient proclamé dans leurs déclarations de principe sur la « contradiction principale » que la bourgeoisie canadienne était leur ennemi principal, nous avons vu qu’elle devenait leur plus fidèle allié dans le cadre de la « théorie des trois mondes ». Il en est de même sur la scène canadienne avec la question nationale québécoise. Les deux organisations cherchent à démoniser le Parti québécois et en ont fait leur ennemi principal. Cela s’est traduit par le slogan fort populaire à l’époque : « Parti québécois, parti bourgeois ». Un slogan taillé sur mesure pour éloigner les éléments progressistes du Parti québécois. Aucun qualificatif semblable ne fut affublé au Parti libéral québécois, encore moins au Parti libéral canadien. Pourtant, avec ses 300 000 membres, sa caisse électorale financée par ses membres, le Parti québécois était un des plus importants partis démocratiques de masse au monde, proportionnellement à l’importance de la population du Québec.
Le PCO et En Lutte mettent en garde les travailleurs et les travailleuses contre le Parti québécois en soutenant que leurs droits seraient menacés parce qu’un Québec indépendant sera soumis à « une bourgeoisie jeune est agressive ». Évidemment, il n’y avait rien de plus convaincant que de pouvoir fournir des exemples de matraquage policier préfigurant la situation dans un Québec souverain. L’épisode de la grève à la Commonwealth Plywood est fort éloquent à ce propos. Rappelons les faits. Le 19 septembre 1977, les ouvriers et les ouvrières de la Commonwealth Plywood à Ste-Thérèse en banlieue de Montréal déclenchent la grève pour faire respecter leur décision de changer de syndicat. Rejetant un syndicat dominé par leur patron, un certain M. Caine, ils veulent adhérer à la CSN. La riposte de Caine ne se fait pas attendre. Elle est clairement provocatrice. Quelques jours avant la grève, il congédie 118 employés. Dès leurs premiers jours de grève, les ouvriers sont assaillis d’injonctions et d’amendes de toutes sortes. Des grévistes se font arrêter par les forces policières et le patron essaie même de faire déporter des grévistes immigrants.
La Ligue est parfaitement consciente des intentions du patron et que les enjeux de cette grève dépassent le cadre d’un simple conflit patron-ouvriers. Dans le journal La Forge du 26 mai 1978, on peut lire : « De gros bourgeois monopolistes financent Caine. Il bénéfice par exemple des services d’une des firmes d’avocats les plus prestigieuses de Montréal : la Maison Byers-Casgrain, étroitement liée aux partis libéral et conservateur au fédéral. Pour la bourgeoisie monopoliste, le jeu en vaut la chandelle. Elle veut écraser le mouvement syndical par l’affrontement direct et elle vise particulièrement la CSN à cause de sa réputation de centrale militante. Mais, en plus, à travers la grève, elle désire montrer que le PQ n’est pas capable de gérer comme il faut les intérêts des capitalistes. Qu’il n’est pas capable de maintenir l’ordre social ». La stratégie patronale est claire aux yeux de la Ligue : déstabiliser la CSN et le PQ.
Que fait la Ligue dans ces circonstances? Elle dépense une fortune pour déplacer à chaque matin de Montréal à Ste-Thérèse un grand nombre de ses membres et sympathisants afin d’organiser devant la Commonwealth Plywood une impressionnante ligne de piquetage. C’est de la pure provocation. Les forces policières prennent prétexte de la présence de la Ligue – « Ce ne sont même pas les grévistes qui sont sur la ligne de piquetage mais de jeunes gauchistes », disent les policiers – pour justifier leur assaut et arrêter 85 personnes, en grande majorité des membres de la Ligue. Les ouvriers et les ouvrières de la Commonwealth Plywood s’étaient retirés des abords de l’usine ce matin-là lorsqu’il est devenu clair que la Ligue recherchait l’affrontement.
Peu de temps après ces événements, se tenait à Montréal un important congrès de la CSN dont un des points importants à l’ordre du jour était la question nationale. À l’invitation pressante des membres de la Ligue présents au congrès, les délégués se rendirent sur les lignes de piquetage dressées devant l’usine de la Commonwealth Plywood pour appuyer les grévistes. Ils furent rapidement assaillis par les policiers de Ste-Thérèse, aidés de ceux de la Sûreté du Québec. Plusieurs dirigeants de la centrale, reconnus pour leurs sympathies péquistes, firent l’objet d’une attention particulière de la police et furent sévèrement tabassés. Il était évident que cet assaut policier s’inscrivait dans la politique d’affrontement des forces fédéralistes que la Ligue avait si bien décrite dans les pages du journal La Forge. Le PQ n’avait aucun intérêt à une telle confrontation avec ses principaux alliés dans le mouvement syndical, surtout pas lors d’un Congrès où devait être débattue la question nationale. D’ailleurs, le lendemain, La Presse de Power Corporation faisait sa manchette avec des photos de congressistes de la CSN déchirant leur carte de membre du Parti québécois.
Quelle fut l’attitude de la Ligue au congrès de la CSN ? A-t-elle dénoncé le complot des forces fédéralistes? Bien sûr que non ! Ses membres déployèrent beaucoup d’énergie sur le plancher du congrès à faire reposer la responsabilité de l’attaque policière sur le Parti québécois. C’était la Sûreté du Québec, donc c’était le PQ! Quant aux contradictions bien connues entre la Sûreté et le PQ, il ne fallait pas mélanger les congressistes avec de telles considérations. Dans le numéro de La Forge qui a suivi ces événements, la Ligue reprend fidèlement la manchette de La Presse en titrant : « Devant la Commonwealth Plywood, Assaut brutal de la police sur les congressistes de la CSN. Le PQ largement dénoncé ». (La Forge, 9 juin 1978). Pas un mot sur le complot fédéraliste!
L’argument qu’un Québec souverain, « soumis à une bourgeoisie jeune et agressive », serait un enfer ne suffisait manifestement pas à convaincre les travailleurs et leurs organisations syndicales qui avaient deux cent ans d’expérience du fédéralisme canadien et de sa « bourgeoisie vieille et expérimentée ». Aussi, En Lutte et le PCO admonestèrent aux travailleurs l’argument massue de l’unité de la classe ouvrière. La séparation, clamaient-ils, « diviserait la classe ouvrière canadienne ».
Mais de quelle unité était-il question? La classe ouvrière est par définition divisée par la concurrence capitaliste, divisée entre nationalités, divisée entre hommes et femmes. Lancé tel quel l’argument niait le droit à l’autodétermination de la nation québécoise, car toute séparation « diviserait » par définition la classe ouvrière, peu importe les circonstances. Encore une fois, nos maoïstes faisaient référence à la lutte économique de la classe ouvrière, par exemple à la lutte contre les mesures Trudeau dont En Lutte nous avait dit qu’elle marquait le début de la « révolution socialiste ». Mais parler de la véritable unité de la classe ouvrière, c’est faire référence à son unité politique. Celle-ci implique la reconnaissance par les ouvriers de la nation dominante du droit à l’autodétermination de la nation dominée. Cela signifie la prise de conscience par ces ouvriers, et leur renoncement, aux privilèges que leur nation tire de l’oppression de la nation dominée et dont ils profitent par de meilleurs salaires, des conditions de travail et de vie supérieures. Par exemple, le fait que l’industrie lourde et l’industrie automobile, avec ses meilleurs salaires, se soient historiquement établis en Ontario et que l’industrie légère, basée sur l’exploitation d’une main d’œuvre bon marché, ait élue domicile au Québec n’est pas le fruit du hasard ou de considérations géographiques.
Encore une fois, Pierre Vallières avait fait preuve dans L’urgence de choisir d’une analyse beaucoup plus pénétrante de l’impérialisme et de la division fondamentale qu’il provoque entre nations oppressives et nations opprimées. « La classe ouvrière de la nation dominante, écrivait-il, est intégrée au système monopoliste qui l’a associée à ses bénéfices dans une proportion suffisante pour qu’elle ait intérêt à le soutenir et à le défendre ». Il ajoutait que la condition sine qua non de leur unité entre travailleurs anglophones et québécois était « la reconnaissance par les travailleurs anglophones du Canada (et du Québec) du droit pour la société québécoise de constituer un État national indépendant ».
Bien entendu, l’obtention de cette condition sine qua non rendait beaucoup plus difficile l’unité recherchée par En Lutte des travailleurs canadiens et québécois dans leur « véritable lutte de classe » contre les mesures Trudeau. Plus tard, quand ses diffuseurs se baladeront au Canada anglais pour faire signer sa pétition en faveur de « l’égalité absolue des langues et des nations et du droit à l’autodétermination du Québec », En Lutte reconnaîtra candidement dans les pages de son journal qu’il était beaucoup plus facile de faire signer les travailleurs canadiens anglais lorsqu’on leur disait qu’En Lutte était contre la séparation du Québec!
En Lutte et le PCO ne pouvaient se contenter de dénoncer le Parti québécois et d’en appeler abstraitement à l’unité de la classe ouvrière. Ils devaient présenter leur propre solution à la question nationale. Encore une fois, leur point de départ présente beaucoup de similitudes avec ce qui se concoctait à Washington et Ottawa.
Jean-François Lisée rappelle dans L’œil de l’aigle l’essentiel de la position états-unienne : « La question québécoise est un problème interne au Canada, et nous avons toute confiance en la capacité des Canadiens de le résoudre ». Lisée souligne que le mot clé dans cette déclaration est « Canadiens ». Washington, contrairement à Paris, ne reconnaît pas qu’il appartient aux seuls Québécois de « résoudre » la question.
Malgré leurs prétentions contraires, En Lutte et le PCO nieront également aux seuls Québécois le droit de se prononcer sur leur avenir. On se rappellera que le référendum de 1980 ne portait pas directement sur l’indépendance du Québec. Les électeurs devaient se prononcer sur une question qui confiait au gouvernement du Parti québécois le mandat de négocier une nouvelle entente; cela était assorti d’une promesse d’un autre référendum aux termes des négociations qui porterait alors sur la souveraineté. En Lutte et le PCO en étaient bien conscients puisqu’ils firent campagne pour que la question soit modifiée et porte vraiment sur la souveraineté. Évidemment, leur objectif était que l’option soit défaite de façon encore plus décisive. Mais déjà, en appelant à l’annulation lors du premier référendum, les deux groupes niaient au peuple québécois la possibilité de se prononcer sur son avenir lors du deuxième référendum.
Pour les deux organisations maoïstes, la solution véritable à la question nationale réside dans une réforme constitutionnelle à Ottawa. À cette fin, les deux appuient le rapatriement de la Constitution qu’envisageait déjà le gouvernement Trudeau. La solution d’En Lutte consiste à faire reconnaître dans une nouvelle constitution « le principe fondamental de l’égalité des langues et des nations et le droit à l’autodétermination de la nation québécoise ». Pour En Lutte, « cette revendication remet en question tout ce qu’a été l’État canadien depuis ses origines » et est, bien entendu, « liée à la lutte pour le socialisme » (En Lutte, 15 janvier 1980).
La remise en question de « tout ce qu’a été l’État canadien depuis ses origines » est bien limitée puisqu’elle postule le maintien de l’intégrité de l’État canadien créé sur la base de l’oppression du Québec par une loi du Parlement de Londres sans que le peuple ait pu se prononcer ! Telle serait donc la « voie révolutionnaire » ! Comme remise en question, on a déjà fait mieux !
De plus, si la solution à la question nationale québécoise est tributaire d’une modification constitutionnelle à la loi fondamentale du pays, cela revient à remettre le sort de cette question entre les mains de tous les Canadiens et non plus des seuls Québécois. En somme, comme Washington, En Lutte a « toute confiance en la capacité des Canadiens de résoudre » la question.
En Lutte confond délibérément la question de l’égalité des langues et des nations avec le droit à la sécession. Il limite la question nationale à ses seules dimensions culturelle et linguistique, alors que la question de l’oppression nationale est beaucoup plus large. Fondamentalement, elle pose le problème des liens de contrainte qui « unissent » la nation opprimée à la nation oppressive, c’est-à-dire forcer une nation à demeurer dans les frontières de la nation dominante et non pas uniquement forcer une nation à répudier sa langue maternelle pour lui en imposer une autre.
Mais En Lutte peut également être critiqué sur sa conception de « l’égalité des langues et des nations ». En Lutte avait fait se dresser les cheveux sur la tête de tous les démocrates en présentant comme « progressiste » une éventuelle assimilation de la nation québécoise. Il affirmait : « Et si alors le mouvement de l’histoire en venait à assimiler l’une ou l’autre nation, l’une ou l’autre minorité nationale, cela ne correspondrait nullement à une oppression nationale, mais bien à la tendance objective du développement économique à dissoudre les frontières nationales en tissant à l’échelle mondiale un réseau de relations économiques, sociales et culturelles de plus en plus serré » (En Lutte, no. 89).
En Lutte semble, encore une fois, confondre deux époques historiques, celle du capitalisme de libre-concurrence et celle de l’impérialisme. À l’époque de la naissance du capitalisme et de la formation des nations, l’assimilation des différents dialectes en une langue nationale a certes été un phénomène progressiste. Il en fut de même de l’unification des villes et des bourgs en de grands États centralisés et la création de marchés nationaux. Le programme « d’égalité des langues et des nations » d’En Lutte était alors le programme démocratique approprié. Mais présenter comme progressistes en 1980 l’assimilation des nations et la dissolution des frontières nationales est une trahison démocratique et une légitimation du pillage impérialiste et de l’oppression des nations.
La déclaration d’En Lutte a soulevé un tollé et, pour se sortir du guêpier dans lequel il avait mis les pieds, il affirme qu’il n’avait pas voulu décrire la situation sous l’impérialisme, mais bien celle qui prévaudrait sous le socialisme. La réplique d’En Lutte vaut la peine d’être lue. « Quelle ne fut pas alors le tollé général que devait soulever, chez tous les défenseurs de ‘‘l’identité nationale’’, cette toute petite phrase. Nous avions tout simplement osé toucher à la sacro-sainte nation. Et la vérité est du côté du marxisme-léninisme, du côté de ceux qui, plutôt que de flirter avec le nationalisme, sont en mesure de dire clairement aux masses qu’à une époque où tout privilège national aura été aboli, sous le socialisme et le communisme, les nations auront inévitablement tendance à disparaître et à fusionner » (Unité prolétarienne, no. 13).
Cette nouvelle position n’était pas plus juste que la précédente. Contrairement à ce qu’affirme En Lutte, les classiques du marxisme-léninisme ont toujours fait une distinction très nette entre la fin de l’oppression nationale et l’extinction des nations. Le socialisme est présenté comme l’occasion de l’éclosion et du développement des nations. Après la Révolution de 1917, les soviétiques ont même « ressuscité » des nations « oubliées » de tradition orale en consignant leurs langues par écrit et favorisant leur développement culturel par la création de tout un réseau d’écoles, de théâtres et autres institutions culturelles dans leur langue. La « fusion des nations » est bien un concept marxiste, mais prévu dans un très lointain avenir lorsque le communisme aura remplacé le socialisme à l’échelle du monde. La fusion des nations et la formation d’une langue commune – autre qu’une des langues existantes – est envisagée après l’extinction de l’État et la disparition des classes sociales. En fait, la seule référence aux propos d’En Lutte se retrouve chez le socialiste allemand Karl Kautsky qui affirmait que le triomphe de la révolution prolétarienne dans l’État austro-hongrois au XIXe siècle eût amené la formation d’une seule langue allemande commune et la germanisation des Tchèques. Karl Kautsky – mieux connu dans le mouvement communiste comme le « renégat Kautsky » – a été cloué au pilori pour cette déclaration. Mais, comme peu de militants au Québec avaient quelque connaissance historique de ce débat, En Lutte a pu s’en tirer avec sa prise de position « kautskiste ».
Le PCO revendique lui aussi le rapatriement de la Constitution et l’élaboration d’une nouvelle constitution canadienne. Comme En Lutte, il affirme que celle-ci devrait inclure « la reconnaissance de l’égalité en droit de toutes les nationalités de notre pays et le droit du Québec à l’autodétermination jusqu’à et y inclus la séparation ». De plus, et c’est là qu’il se distingue d’En Lutte, il spécifie que « la constitution devrait reconnaître aussi une forme d’autonomie régionale pour toutes les nationalités de notre pays », ce qui signifie « pour le Québec, la reconnaissance de son statut d’égalité avec la nation canadienne-anglaise qui se concrétiserait au sein du pays par l’établissement d’une République du Québec égale en droits à une République du Canada anglais. Ceci est la forme que prendrait l’autonomie régionale dans le cas du Québec » (La Forge, 21 mars 1980).
Bien que le PCO proclame son soutien au droit à l’autodétermination de la nation québécoise, il réduit ce droit à une certaine forme d’autonomie à l’intérieur du Canada. Le Québec a le droit à la séparation, mais celle-ci sera toujours présentée comme « un projet de division de la classe ouvrière ».
Le cheminement du PCO pour accoucher de cette position à la toute veille du référendum n’est pas inintéressant. Lorsqu’il a commencé à s’intéresser à la constitution de son Canada socialiste, il a écrit : « Il y a deux formes d’organisations possibles : la fédération ou bien l’État unique avec l’autonomie régionale pour les nations et minorités nationales » (Revue Octobre, nos 2-3). Il donnait l’URSS comme exemple de la première forme et la Chine de Mao comme exemple de la deuxième. Les deux formes étaient, selon le PCO, équivalentes et aussi valables l’une que l’autre.
Pourtant, les deux modèles étaient fort différents. La Constitution soviétique de 1947 établissait que l’Union des Républiques socialistes soviétiques était un État fédéral et l’article 17 stipulait que chaque République fédérée avait le droit de sortir librement de l’URSS. Pendant longtemps, les critiques ont prétendu que ce n’était là que pure formalisme mais, lors de l’effondrement de l’URSS, les républiques ont pu effectivement quitter la fédération. Des politicologues comme Hélène Carrère d’Encausse avaient prédit que le choc des nationalités causerait la fin de l’URSS. Mais il n’en fut rien. L’effondrement est survenu par suite de problèmes économiques comme l’a noté l’historien Éric Hobsbawm. De plus, le système des républiques soviétiques dans lequel les frontières avaient été établis sur la base des nationalités a permis et permet toujours, encore aujourd’hui, le maintien de bonnes relations entre la plupart des ex-républiques soviétiques malgré les tentatives états-uniennes de les jouer les unes contre les autres, comme le démontre Emmanuel Todd dans Après l’empire.
Nos marxistes-léninistes du PCO ont porté peu d’attention au modèle soviétique. Leur modèle était évidemment la Chine dont l’organisation des relations entre les nations est fort différente de ce qu’elle était en URSS. La Constitution chinoise proclame que la Chine est « une et indivisible » et, bien que la majorité Han ne forme qu’environ la moitié de la population, toutes les autres nationalités sont ramenées au rang de minorités nationales sans droit à la sécession. L’exemple le plus célèbre est, bien entendu, celui du Tibet. La Constitution chinoise a été conçu en opposition au modèle soviétique. Dans les « Dix grands rapports » publié en 1956, Mao écrit qu’« en Union soviétique, le rapport entre la nationalité russe et les minorités est très anormal, cela doit nous servir de leçon ». La leçon a porté et a été assimilée par les théoriciens du PCO qui ont longtemps parlé d’« UN Canada socialiste », d’« un État CANADIEN socialiste » et d’« UNE République socialiste ouvrière au Canada » avant d’accoucher d’UN Canada socialiste qui comprendrait deux républiques.
Quelques mois avant le référendum, le PCO a apporté quelques modifications à sa ligne politique en proposant que les deux républiques, le Canada anglais et le Québec, « devraient être unies sur la base d’une union librement consentie au sein d’un État fédératif, le Canada ». Il ajoutait que « le gouvernement central unifiant les républiques soit élu au suffrage universel et détienne des pouvoirs dans les domaines d’intérêt général pour l’ensemble du pays ». Quelle différence entre son projet et la Confédération canadienne telle qu’elle existait et existe toujours? C’est à la faveur de son « droit de dépenser », une disposition aussi vague que les « domaines d’intérêt général », que le gouvernement central est intervenu dans les champs de juridiction des provinces en niant leurs compétences constitutionnelles.
Les idées politiques ne sont pas en suspension dans l’air. Elles reflètent des intérêts particuliers et s’arriment nécessairement à des grands courants politiques historiques. Les programmes politiques d’En Lutte et du PCO ne représentaient pas les intérêts des classes exploitées du Québec et avaient peu de choses en commun, mis à part la terminologie, avec les conceptions communistes classiques. Par contre, elles s’inscrivaient tout à fait dans les deux grands courants politiques de l’histoire canadienne. Le premier de ces courants, représenté par le Parti libéral du Canada, se caractérise par le libéralisme politique, la défense des libertés individuelles, et s’est développé en opposition au nationalisme québécois. Ses deux principaux ténors ont été Sir Wilfrid Laurier et Pierre Elliott Trudeau. L’autre grand courant est basé sur une alliance entre les conservateurs et les nationalistes québécois. Il fait la promotion du nationalisme québécois, mais dans le cadre du régime fédéral. Deux de ses plus illustres représentants au Québec ont été Maurice Duplessis et, avant lui, Henri Bourassa.
Sir Wilfrid Laurier a été promu à la tête du Parti libéral du Canada avec pour mission de contrer la ferveur nationaliste qui s’était développée au Québec sous le gouvernement de Honoré Mercier après la pendaison de Louis Riel. Laurier implorait ses concitoyens du Québec de passer l’éponge sur l’affaire Riel et d’entrevoir leur avenir au sein d’un Canada où ils auraient des droits égaux à ceux des Canadiens anglais. « Nous sommes Canadiens-français, disait-il, mais notre patrie n’est pas confinée au territoire ombragé de la Citadelle de Québec. Notre patrie, c’est le Canada. Ce que je réclame pour nous, c’est une part égale de soleil, de justice et de liberté. Justice égale, droits égaux ».
Une mission semblable fut dévolue à Pierre Elliott Trudeau à la fin des années 1960: contrer le développement du mouvement souverainiste avec la promesse d’une « société juste » et l’égalité linguistique des deux peuples fondateurs. Dans le Manifeste démocratique qu’il publie en 1958, Trudeau retrace l’origine de la question nationale québécoise dans le fait que la révolution démocratique amorcée par Papineau, puis Laurier s’était embourbée « dans les querelles nationalistes et les intérêts de la bourgeoisie ». Puis, Trudeau pose la question suivante : « Au Québec, serait-ce trop nous abaisser que d’achever d’abord la révolution démocratique? » et il y répond par ces mots : « La révolution démocratique est la seule nécessaire, tout le reste en découle ». Une fois au pouvoir, Trudeau entreprend de terminer la « révolution démocratique » avec sa loi sur le bilinguisme et le biculturalisme qu’il complétera, après le référendum, avec le rapatriement de la constitution et l’Acte constitutionnel de 1982.
Le groupe En Lutte et Charles Gagnon partagent l’avis de Trudeau que « la révolution démocratique s’est embourbée dans les querelles nationalistes et les intérêts de la bourgeoisie » et qu’elle est incomplète. Après tout, que fait Gagnon sinon reprendre à sa façon, enrobée dans le discours marxisant de leur époque, le cri de ralliement de Trudeau « Démocratie d’abord », lorsqu’il écrit : « Notre organisation préconise l’instauration au Canada d’un véritable régime d’égalité des langues et des nations, d’une véritable démocratie nationale ».
L’approche constitutionnelle fera long feu et marquera de façon indélébile la gauche québécoise, souvent à son insu. L’adoption de la Charte des droits fédérale, incluse dans la Constitution de 1982, aura un impact considérable. La Charte des droits deviendra la référence suprême pour la société. Une bonne partie de la gauche marxiste, disparue après le référendum de 1980, renaîtra sous la forme d’une gauche « chartiste ». La référence à la Charte des droits, peu importe sa version, sera la clef de voûte des programmes politiques du Rassemblement pour une alternative politique (RAP) et de l’Union des forces progressistes (UFP). La Charte imposera le triomphe de l’individu sur le collectif, entérinera la disparition de toute référence à l’oppression nationale et de classe et son remplacement par les droits de différents sous-groupes sociaux. L’échec du référendum de 1995 amplifiera le mouvement de ferveur à l’égard des Chartes des droits qui atteindra même les rangs des intellectuels souverainistes. Prenant prétexte des propos de Jacques Parizeau sur les « votes ethniques », une école intellectuelle souverainiste s’emploiera à bannir toute référence « ethnique » dans la définition du nouveau nationalisme québécois. Le nationalisme dit « ethnique » est remplacé par le nationalisme civique. La question de l’oppression nationale disparaît. C’est autour de la Charte des droits que s’articule ce nouveau nationalisme. Ce n’est pas là le moindre des triomphes de Pierre Elliott Trudeau et la contribution de Charles Gagnon à cette victoire n’est pas négligeable.
Quant au programme politique de l’autre organisation maoïste, la Ligue, devenue PCO en 1979, il a beaucoup en commun avec le programme d’une autre Ligue, la Ligue nationaliste canadienne créée par Henri Bourassa en 1903.
La Ligue de Bourassa proposait un programme en trois points. Le premier concernait les relations entre le Canada et la Grande-Bretagne. La Ligue réclamait « la plus large mesure d’autonomie politique, commerciale et militaire avec le maintien du lien colonial ». Le Canada n’était pas, bien entendu, à cette époque une colonie de la Grande-Bretagne, mais une puissance impérialiste de plein droit, malgré les liens de dépendance politique avec l’Angleterre. Ce que revendiquait Henri Bourassa, c’était une plus grande « indépendance » de l’impérialisme canadien face à l’impérialisme britannique, tout en demeurant dans le bloc impérialiste dirigé par cette « superpuissance » de l’époque. En 1980, la Ligue maoïste réclame elle aussi « la plus large mesure d’autonomie » de l’impérialisme canadien, face cette fois à l’impérialisme américain, mais une « autonomie compatible avec le maintien » du Canada dans le bloc impérialiste dirigé par les États-Unis.
Sur le plan des relations fédérales-provinciales, les deux Ligues véhiculent encore une fois la même position. Bourassa réclamait pour le Québec « la plus large mesure d’autonomie compatible avec le maintien du lien fédéral ». C’est très exactement le programme constitutionnel du PCO qui prône pour le Québec « la plus large mesure d’autonomie (régionale) compatible avec le maintien du lien fédéral », comme nous l’avons vu précédemment. Le PCO reprend, en fait, sous la forme de sa revendication de deux Républiques égales, le Canada-anglais et le Québec, dans le cadre d’un seul État fédéral, la thèse de Henri Bourassa sur l’égalité des « deux peuples fondateurs ». Pour Bourassa, comme pour le PCO, ce programme visait à « développer un canadianisme plus général et diminuer l’antagonisme à l’égard du Canada-français ».
Enfin, et c’était là le troisième volet du programme de la Ligue nationaliste canadienne, on prônait la mise en place d’« une politique de développement économique et intellectuel exclusivement canadien » que Bourassa expliquait ainsi : « Je veux qu’on garde pour le peuple les richesses du peuple ». Nul doute que, si Bourassa avait vécu au début des années 1980, il se serait joint au PCO pour s’opposer au démantèlement de Pétro-Canada. Quatre-vingt ans avant la création du PCO, Bourassa avait déjà formulé l’essentiel de ce qui allait constituer son programme. La seule différence, c’est que Bourassa, en 1903, ne voyait pas la nécessité de dire que cela constituait un programme « communiste ». Mentionnons au passage que la filiation entre Bourassa et la Ligue n’était pas qu’idéologique. L’arrière petite-fille de Henri Bourassa siégeait sur le Comité central du PCO.
Le PCO partage aussi avec Bourassa la promotion d’un certain nationalisme au Québec. Contrairement à En Lutte, le PCO reconnaît différentes manifestations économiques, culturelles et linguistiques de l’oppression nationale et met de l’avant des revendications qui y sont associées, sauf bien entendu l’accession du Québec à l’indépendance. Il est amusant de noter comment la Ligue a jumelé son nationalisme québécois avec sa défense du fédéralisme. La manchette de La Forge du 24 juin 1978 est la suivante: « À l’occasion du 24 juin et du 1er juillet : Fêtons notre lutte contre l’oppression nationale. Combattons pour un Canada socialiste ».
Le nationalisme québécois de la Ligue pouvait à l’occasion être très étroit. Le PCO est allé jusqu’à affirmer que « le référendum doit consulter seulement les membres de la nation dominée, c’est-à-dire les Québécois francophones » (La Forge, 2 :5). Plus tard, il est revenu sur la question, non à la faveur d’une autocritique, mais d’un « rectificatif ». « Cependant, ceci ne veut pas dire que nous devons refuser le droit de participer au référendum aux minorités. Ceci serait une erreur tactique que même le PQ ne commet pas » (Rectificatif dans la question nationale – Document interne).
Le rêve pan-canadien de Bourassa fut de courte durée. Il s’écroula avec la crise de la conscription de 1917. Avant la guerre, Bourassa avait conclu une alliance avec les conservateurs de Borden pour déloger Laurier du pouvoir. Une fois Borden au pouvoir, Bourassa tenta d’utiliser les sentiments anti-impérialistes qui se manifestaient au sein de la population québécoise pour négocier un appui à la conscription en échange du retrait du Règlement 17 en Ontario qui niait les droits du français. Mais Borden refusa et, avec la crise de la conscription, s’écroulait la carrière politique de Bourassa.
L’alliance entre les conservateurs canadiens-anglais et les nationalistes québécois a connu quelques autres épisodes. En 1959, le gouvernement conservateur de John Diefenbaker a pris le pouvoir à la faveur d’une entente avec l’Union nationale de Maurice Duplessis. Vingt ans plus tard, le conservateur Joe Clark bénéficiait de l’appui du gouvernement Lévesque par créditistes interposés. Finalement, l’exemple le plus récent est la victoire de Brian Mulroney en 1984 à la faveur de la politique du « beau risque » de René Lévesque. Le gouvernement Mulroney propose alors une ultime solution à la question nationale québécoise avec l’entente du Lac Meech. Le concept de « société distincte » élaboré à cette occasion pour satisfaire les revendications québécoises ressemble beaucoup à ce que Jean-François Lisée nous dit dans L’œil de l’aigle être la solution états-unienne à la crise politique canadienne : « Une formule que le Québec pourrait appeler la souveraineté et que le reste du Canada pourrait appeler la Confédération ». Mais les libéraux fédéraux font échouer l’entente du Lac Meech et Lucien Bouchard claque la porte du Parti progressiste-conservateur pour fonder le Bloc québécois. Pour asseoir le nouveau parti sur une base plus large, Bouchard entretient des relations étroites avec la CSN et un certain nombre de militants de la CSN font le saut avec le Bloc. Serait-on surpris d’apprendre que bon nombre d’entre eux sont d’anciens militants du PCO, dont le plus illustre est nul autre que Gilles Duceppe, l’actuel chef du Bloc québécois.
La défaite du Oui au référendum de 1980 et les conséquences désastreuses pour le Québec qui s’ensuivirent avec le coup de force constitutionnel de Trudeau eurent un effet de choc chez plusieurs militantes et militants maoïstes qui réalisèrent l’ampleur de leur erreur politique des dix années précédentes. Bien entendu, avec un écart de 20% entre le Oui et le Non, leurs votes annulés transformés en votes pour le Oui n’auraient pas fait une différence significative. Mais une évaluation moins ponctuelle et plus large est possible et nécessaire.
Que se serait-il produit si les 5 000 à 7 000 membres et sympathisants d’En Lutte et du PCO avaient milité pour le Oui plutôt que pour le Non ? Quel aurait été l’impact de l’action de ces militants prêts à se donner sans compter si, au lieu de s’employer à paralyser la CSN et d’autres organisations syndicales, ils avaient œuvré au cœur même du mouvement syndical pour faire en sorte que les travailleurs et les travailleuses disputent le leadership de la campagne référendaire au Parti québécois qui l’enfermait dans le cadre d’un nationalisme étroit? On peut facilement supposer que l’afflux de ces forces militantes aurait permis au camp du Oui d’obtenir au moins une majorité dans la population francophone. Il est aussi envisageable de croire qu’une campagne référendaire menée de façon plus combative, une campagne qui aurait mis de l’avant une série de revendications à portée sociale, aurait permis une percée chez les travailleurs et travailleuses allophones. La victoire du Non n’était pas inéluctable. Rappelons que, un mois avant le scrutin, les sondages donnaient le Oui gagnant et que, dans les mois qui ont précédé, jusqu’à 20% d’allophones déclaraient envisager de voter Oui.
Enfin, considérons un instant ce qu’aurait pu être la donne politique en 1980, si la gauche avait fait sienne l’analyse de Pierre Vallières dans L’urgence de choisir. Si elle avait investi le Parti québécois et chercher à y entraîner le monde ouvrier. La base sociale populaire et ouvrière du Parti québécois en aurait été consolidée. La gauche aurait pu contrer l’étapisme de Claude Morin et ses manœuvres pour diluer le discours nationaliste. La gauche radicale aurait pu faire alliance avec la gauche péquiste traditionnelle, les Robert Burns, Denis Lazure, Gilbert Paquette, Lise Payette et autres. Au fil des débats, des tournants de la lutte, elle aurait acquis expérience et maturité politiques. En fait, nous aurions eu droit à une véritable lutte de libération nationale et d’émancipation sociale. Une victoire du Oui était possible ou, dans l’éventualité d’une défaite, la gauche aurait pu contester le leadership de Lévesque et Morin et s’emparer de la direction du mouvement de libération.
Les résultats du référendum knockoutèrent la gauche, l’envoyèrent au tapis et, trente ans plus tard, elle ne s’est toujours pas relevée. Malheureusement, on ne peut réécrire l’Histoire. Cependant, nous pouvons nous demander comment le mouvement de lutte pour la libération nationale contre la bourgeoisie canadienne et l’impérialisme états-unien des années 1960 a-t-il pu être transformé en un mouvement pro-américain militant activement contre l’indépendance du Québec ?
Plusieurs ont pointé du doigt l’infiltration policière et ce facteur ne peut être écarté du revers de la main. Rappelons-nous le témoignage du surintendant principal Cobb de la GRC devant la Commission Keable. Il reconnaissait que la GRC avait émis de faux communiqués du FLQ pour dénoncer la position prise par Vallières dans « L’urgence de choisir » afin d’inciter les membres du FLQ à se joindre au groupe animé par Charles Gagnon plutôt qu’au Parti québécois. Son expérience le conduisait à estimer que le groupe de Gagnon serait plus facile à surveiller que le Parti québécois.
La même Commission Keable a révélé qu’En Lutte était infiltré au plus haut niveau et a même rendu public le nom d’un agent des services secrets en son sein : François « Friz » Séguin. Ce dernier aurait même été responsable de la sécurité dans l’organisation En Lutte ! La Commission a aussi montré comment les services secrets s’étaient servis comme d’un jouet d’un autre dirigeant d’En Lutte, Robert Comeau. Pendant des mois, En Lutte et Robert Comeau ont nié toute infiltration, avant de reconnaître plus tard les faits. Quel fut le rôle de l’infiltration policière dans les activités et les orientations politiques d’En Lutte et du PCO? Seuls les anciens responsables de ces organisations pourraient jeter l’éclairage approprié.
Cependant, bien que leur impact ait pu être considérable, les manipulations policières n’expliquent pas tout. Il faut poser la question : comment de 5 000 à 7 000 personnes ont pu ainsi être manipulées? Pour y répondre, il faut prendre en considération ce qu’était la base sociale de ces organisations. Leur pénétration dans la classe ouvrière est toujours demeurée extrêmement faible, ce qu’elles ont reconnu publiquement peu avant leurs dissolutions respectives au début des années 1980. Leur composition était essentiellement petite-bourgeoisie. C’est surtout auprès des étudiants et des jeunes militant actifs dans les organisations populaires financées par les programmes Perspectives-Jeunesse et les Projets d’Initiatives locales du gouvernement fédéral que leurs campagnes de recrutement connurent un vif succès. Ces militants qui croyaient « utiliser le système pour détruire le système » auraient dû savoir, en bons marxistes qu’ils prétendaient être, que « l’être social détermine la conscience sociale ». Le fait d’être rémunéré par le gouvernement fédéral les prédisposait à combattre le nationalisme québécois et à soutenir – bien entendu sous une forme « révolutionnaire » – le fédéralisme canadien. Était donc pris qui croyait prendre ! Peut-être que Trudeau avait une meilleure connaissance de l’abc du marxisme que bon nombre de militants marxistes-léninistes.
La situation particulière du Québec n’explique pas tout. Le mouvement maoïste était un mouvement mondial de la jeunesse. Pour la première fois de l’Histoire, une nouvelle génération arrivait à l’âge adulte instruite et avec une certaine indépendance financière, mais dans un contexte social où les perspectives d’emploi étaient limitées. Au Québec, le phénomène était accentué par les transformations économiques et sociales découlant de la Révolution tranquille, c’est-à-dire la modernisation d’une société dont les superstructures retardaient énormément sur le développement économique. Le blocage n’était pas uniquement social, mais aussi national par suite de la domination du Canada anglais sur le Québec. Cela explique sans doute que le mouvement maoïste au Québec fut proportionnellement à notre population un des plus importants numériquement dans les pays développés.
Au nombre de tous les paradoxes de cette époque, le moindre n’est certainement pas que cette jeunesse ait transposé la ferveur religieuse catholique dans laquelle elle avait baigné au cours de son enfance dans des organisations se proclamant « communistes ». Il fut relativement facile de convaincre des jeunes, qui s’étaient levé tous les matins pour assister à la messe lorsqu’ils étaient enfants, de se pointer à l’aube aux portes des usines pour distribuer leur littérature maoïste. Que les ouvriers ne répondent pas plus à leurs invocations que Dieu jadis à leurs prières ne suffisait évidemment pas à compromettre leur foi. Élevés dans le respect de l’autorité et éduqués dans l’esprit du catéchisme, ces jeunes des années 1980 pouvaient facilement se satisfaire du « Petit livre rouge » de Mao, des arguments simplistes de la Ligue ou des élucubrations alambiquées de Charles Gagnon. La religion catholique a toujours fait obstacle avec beaucoup de succès à la pénétration des idées communistes au Québec. Malgré des apparences contraires, ce fut encore vrai au cours des années 1970. Les militantes et les militants ont peut-être acheté quelques classiques du communisme – vite revendus aux librairies d’occasion – mais ne les ont pas étudiés. Il faut dire que leurs organisations ne leur en laissaient pas le loisir. Les groupes maoïstes fonctionnaient comme des sectes religieuses où la méthode éprouvée de conserver l’autorité sur les fidèles est de les occuper jour et nuit à différentes tâches pour les empêcher de questionner les objectifs du groupe. Faisons confiance à nos chefs, se disent les disciples sans prendre le temps de savoir où leurs chefs les conduisent.
Les dirigeants de ces mouvements doivent porter une large part de la responsabilité de ce fiasco politique. Le parcours politique de Charles Gagnon est particulièrement éclairant à cet égard. Quelques mois avant la dissolution du groupe En Lutte – alors gangrené par l’échec référendaire, la faillite du mouvement maoïste international et ses propres contradictions internes, particulièrement sur la question des femmes – Gagnon répudie le marxisme et renoue avec ses idées de 1968 alors qu’il écrivait que la Révolution d’Octobre avait été une révolution bourgeoise. Pendant une décennie, Charles Gagnon s’est proclamé « marxiste-léniniste », mais tout cela, avoue-t-il, n’était que tactique dans sa recherche d’hégémonie sur l’ensemble de la gauche.
Près de quinze ans après la dissolution du groupe En Lutte, Gagnon refait brièvement surface à la faveur des ses « retrouvailles » avec Pierre Vallières dans le film de Jean-Daniel Lafond, « La liberté en colère », un film insignifiant – parce qu’il ne tire aucun sens des événements passés qu’il commente. Au cours de cette période, soit peu avant le référendum de 1995, Gagnon publie un essai Le référendum, un syndrome québécois.
Dans cet essai, Charles Gagnon revient sur la période des années 1960 et 1970 comme un voleur sur les lieux du crime pour effacer ses traces. Il minimise l’impact de l’action des marxistes-léninistes sur le résultat référendaire en disant que les « remords » de ceux qui ont éprouvé « un profond malaise » pour avoir été accusé de faire « le jeu des fédéralistes en préconisant l’abstention » lui « semblent assez vains, car il s’avère que l’appel des marxistes-léninistes en faveur de l’annulation n’a pas joué un rôle déterminant pour l’issue du vote ».
Puis, il loue le Parti québécois dont « le bilan du premier mandat au pouvoir n’est pas négatif, loin de là » et reconnaît que le projet indépendantiste a, de 1960 à 1980, « signifié la perspective d’une société nouvelle. » Mais ces propos ne sont là que pour amadouer le lecteur avant de lui servir à nouveau la même camelote que dans les années 1970, à la sauce cette fois du néolibéralisme.
À l’époque de la mondialisation où l’État-nation se dresse comme un obstacle à abattre pour les grandes corporations, Gagnon nous dit que « le discours sur l’État-nation n’est plus en phase avec ces formes de conscience en devenir que sont la communauté humaine à un extrême et la communauté locale à l’autre, formes de conscience qui ont tendance, dans la vie courante, à réduire progressivement la place de la conscience nationale ». Ce n’est là que la reprise sous une forme différente de sa célèbre affirmation : « Et si alors le mouvement de l’histoire en venait à assimiler l’une ou l’autre nation, l’une ou l’autre minorité nationale, cela ne correspondrait nullement à une oppression nationale, mais bien à la tendance objective du développement économique à dissoudre les frontières nationales en tissant à l’échelle mondiale un réseau de relations économiques, sociales et culturelles de plus en plus serré ». Longtemps, on a crû que Gagnon était un internationaliste; c’était plutôt un mondialiste.
Au début des années 1980, Gagnon affirmait que l’oppression nationale du peuple québécois avait à toutes fins pratiques disparue. En 1995, c’est l’existence même de la nation québécoise qu’il remet en question à cause des modifications démographiques et la présence des communautés culturelles.
Évidemment, dans ces circonstances, le mouvement national ne recèle plus d’aucune potentialité. Dans son retour historique sur les années 1960 et 1970, Gagnon identifie trois courants au mouvement nationaliste : le courant traditionnel, le courant social identifié au mouvement ouvrier et le courant culturel du mouvement de la jeunesse. Finalement, pour Gagnon, le courant vraiment important fut non pas le mouvement ouvrier, mais celui de la jeunesse. Aussi, affirme-t-il qu’en 1995, « privé du dynamisme que lui a procuré la « révolution culturelle » occidentale des années 1965 à 1975, elle-même articulée à la « révolution tranquille » de l’après-guerre, le nationalisme québécois n’est plus un mouvement social avec lequel il faudrait compter »,
Alors, l’indépendance nationale le laisse froid et il admet qu’il lui « arrive de penser que le Canada pourrait fournir, au plan politique, donc constitutionnel, un modèle d’accommodement de cultures diverses et de régions aux intérêts différents à certains égards ». Il se prononce contre la tenue du référendum de 1995 parce que sa défaite, qu’il considère probable, serait la pire des choses pour la « réforme éventuelle de l’ordre politique canadien ».
La chose admirable avec Le référendum, un syndrome québécois, c’est qu’il nous livre la pensée véritable de Charles Gagnon sans le fla-fla de la terminologie marxiste-léniniste. Fondamentalement, Gagnon a toujours été contre l’indépendance du Québec qu’il voyait comme réactionnaire ou même fasciste, et il a toujours considéré que la solution résidait dans une réforme constitutionnelle de « l’ordre politique canadien ». En fait, il n’a jamais rompu avec la pensée de la revue Cité libre et de son mentor Pierre-Elliott Trudeau.