Par Louis Réel
«… l’oppression est relative; et l’extrême gravité d’une domination ne légitime pas de plus légères, ou plus exactement, celles d’une autre nature.
Au reste, il appartient aux Canadiens eux-mêmes de nous décrire la spécificité de leur condition; tâche qui me paraît dorénavant aussi importante que celle de la mise en lumière des mécanismes communs aux différentes conditions de domination.
Puisse cette nouvelle édition, non seulement dédiée aux Québécois, mais cette fois imprimée sur leur sol, contribuer à cette tâche collective. »
-Albert Memmi, préface à l’édition québécoise de Portrait du colonisé
Face à l’histoire, où est passée la « gauche » fédéraliste au Québec ? À droite.
Présentement, « la gauche », les intellectuels médiatisés, ou possédant une plateforme conséquente sur les réseaux, incarnent parfaitement l’amnésie collective du peuple québécois. Surtout, comment le récit historique d’une population vulnérable et mal instruite sur sa propre histoire peut être instrumentalisée à des fins intéressées.
J’ai souvent fait le tour des néo-curés, de l’histoire « de droite nationale » et de son roman hagiographique de la survivance. C’est le spectre intellectuel d’Ignace Bourget, incarnant la théocratie coloniale de l’Église catholique au Québec sous le régime britannique. Comme de son lien dans l’histoire des idées avec l’école de Québec. Des conservateurs qui ne conservent rien. Qu’en est-il de l’autre facette de la même école, le fantôme de Durham et le progrès qui ne va nulle part ?
Ses arguments ? Les « Français » n’auraient pas vraiment, comme les nationalistes disent, entretenues des relations cordiales, fraternelles avec les autochtones. Il serait ainsi question d’un régime strictement colonial s’inscrivant en continuité du régime colonial britannique. Le deuxième s’étant tout simplement superposé sur le premier.
C’est tout simplement anti historique. D’une part, c’est occulter la sociologie. La société néo-française était formée de colonisateurs français, de colons canadiens (créoles) et de métisses. On distingue deux sociétés, dans les faits, dès la première génération, soit créole (Canadien, Canayen, ou Acadien, Cadien) et française. La nette majorité des colonisateurs, des notables français, ont fui la queue entre les jambes, vendant leurs propriétés à rabais suite à la Conquête. Le reste s’est assimilé. Ces mêmes notables exploitaient les Canadiens qu’ils voyaient comme métissés, ensauvagés. Puis, leurs ambitions coloniales n’ont jamais été réellement instaurées.
Ensuite, on compare des choses qui ne se comparent tout simplement pas. La volonté d’assimilation des autochtones par le régime français s’est essentiellement limitée à l’encouragement du mariage entre les colons et les femmes autochtones ainsi que le missionariat. Les autochtones, eux-mêmes, ayant été invités à coloniser et ainsi à devenir des Canadiens. Ce qui n’est ni exclusif au colonialisme ni violent. De plus, encore une fois, l’absence de distinction entre les notables français et les classes sociales locales en Nouvelle-France, c’est de l’obscurantisme étranger à toute analyse d’un contexte historique colonial sérieuse. La très faible quantité d’esclaves en Nouvelle-France (4000 à 10 000 en tout de 1632 à 1760, appartenant à une poignée de colonisateurs, un phénomène marginal) n’est pas non plus un argument. Finalement, il faudrait considérer les latinos comme n’étant pas colonisé et enfin ne plus rien comprendre au colonialisme pour que cette prétention s’avère véridique.
Le colonialisme britannique a été brutal, génocidaire. Entre autres de par l’interdiction des langues, des cultes et rites, des crânes rasés, des agressions systémiques, déportations militaires et économiques, camps de concentration et ségrégation, passages à tabac lors des suffrages, massacres, le démantèlement des institutions, et j’en passe.
Ces mêmes pseudo-intellectuels grimpent dans les rideaux lorsque, par exemple, on soulève le cas des Arabes algériens, qui selon les mêmes critères, seraient ainsi des colonisateurs. La réponse à ça ? Ah, mais c’est plus compliqué que ça. Ah d’accord comme le cas de la colonisation des francophones d’Amérique ? Non ? Pourquoi ? Parce que c’est comme ça.
C’est depuis la Crise d’Oka que l’on nous sert ces inepties au banquet des bouffons. Ottawa a d’abord instrumentalisé les Mohawks pour leur faire dire que les Québécois sont des colonisateurs. Ce qui ne passe que très mal au conseil, venant se juxtaposer à la perfidie de Brigitte Bardot et compagnie venant faire accroire au monde que nous sommes tous des buveurs de sang de bébé, de blanchon. Le problème avec ça, c’est que les Mohawks descendent de réfugiés qui se sont vu offrir des terres à occuper par les Jésuites. Hic. Ça relativise leurs prétentions. De plus, l’impact sur les autochtones de ce discours est évidemment néfaste, ayant des conséquences directes sur leurs moyens de subsistance et indirects sur nos relations. C’est jouer le jeu historique d’Ottawa.
Aussitôt qu’ils ont critiqué Ottawa et son régime, les mêmes Mohawks ont été évincés des positions stratégiques distribuées par Ottawa. Ne passez pas Go, ne récoltez pas de brownie. Une belle opération psychologique qui en a résulté en la perpétuation d’une propagande. Soit que les Québécois seraient des colonisateurs. Alors qu’il est absolument évident que nous sommes et avons été dominés. Il faut patauger dans la myopie volontaire du privilège pour prétendre le contraire. Notre bourgeoisie est un fait récent, et les quelques milliardaires québécois ont fait leur argent avec des journaux, des dépanneurs et un cirque.
Depuis, c’est à rebours qu’une pseudo-histoire bancale de la colonisation au Québec a été fabriquée. Sans aucun doute, la pire manière de construire une interprétation de l’histoire. Dans le réel, il est tout simplement impossible de faire une histoire du Canada sans revenir constamment à la domination coloniale des Québécois. Comme l’esclavage aux États-Unis, c’est la problématique historique fondamentale qui a conditionné tout, jusqu’aux frontières-mêmes des territoires à l’Ouest.
De plus, il s’agit d’une toute autre ère coloniale et d’une économie tout à fait différente. Soit une colonie-comptoir, une présence coloniale limitée, tout ce qui ne garantit en rien l’établissement d’une domination à long terme écartant toute chance d’égalité. Ce qui, encore une fois, n’a rien à voir avec le régime britannique, de sa brutalité endémique et de sa force industrielle décuplée.
Nos ancêtres de l’ancien régime n’ont tout simplement pas eu de réelle bourgeoisie, notre culture découle strictement du travail ; agriculteurs, paysans, rameurs, semeurs, coureurs des bois, moines, infirmières, trappeurs. Tous les critères de ce qu’est un peuple indigène selon l’ONU sont là, excepté la reconnaissance officielle de l’État. Si nous ne sommes pas indigènes, les Arabes algériens ne le sont pas, non plus. Ce qui serait franchement débile.
Le premier processus de formation d’une petite bourgeoisie libérale au Québec a été immédiatement avorté, ce qui a résulté en tentative de révolution, comme à Haïti.
Ce discours visant à considérer les Québécois comme des colonisateurs n’a franchement rien à voir avec l’histoire, il y nage à contresens du courant, ce pourquoi je dis anti historique et non pas seulement ahistorique. Il ne prend même pas la peine de faire face au courant postcolonial dont le Québec a été une pierre angulaire à l’international. Jusqu’à apporter de nouveaux concepts à la sociologie elle-même avec Fernand Dumont. C’est un discours dialectique à l’inverse opposé d’un peuple québécois qui cherche à se définir. Discours qui ne cherche même pas à être constructif. On en arrive ainsi avec la formule du colonisé-colonisateur, pour ne parler que de la deuxième partie du mot. Les conflits entre colonisés sont une réalité internationale, de l’Amérique latine à l’Asie. Prétendre le contraire, traiter certains colonisés de colons, c’est occulter le fait qu’ils sont aussi colonisés.
Pour en faire une psychanalyse de comptoir, on sent bien la petite révolte mal placée d’un adolescent frustré par les limites de son père péquiste. L’enfant en vient à répéter les abus que son père a vécu pour se débarrasser de son fardeau générationnel.
Ainsi, c’est un discours foncièrement réactionnaire, s’inscrivant parfaitement dans la logique de l’école de Québec, soit découlant de la pensée loyaliste envers la couronne britannique, qui en résulte. Les progressistes britanniques comme Lord Durham ne sont pas étrangers à notre histoire, ils en font partie depuis la Conquête. Ce spectre colonial visant à détruire notre histoire fait partie inhérente de notre histoire.
De ce fait, il ne s’agit que de la répétition des mécanismes stratégiques de Trudeau le père et de sa dynastie et ses amis qui règnent depuis 1968. C’est vouloir se débarrasser du fardeau colonial par mépris pour son propre peuple, qui, dominé, les ramène sur Terre. De Bock-Côté qui va siphonner l’air parisien aux petits porteurs de paperasse de Radio-Canada, les privilégiés eux, ont l’impression de se faire tirer vers le bas. Ignace Bourget ou Lord Durham, Trudeau ou Wilfrid Laurier, c’est la peur réactionnaire du colonisé envers son propre peuple qui serait incapable de se gérer.
Évidemment, il ne faut pas non plus sombrer dans la paresse idolâtre envers le régime français, car ses notables colonisateurs regardaient nos ancêtres de haut et les exploitaient. Ils ont également abandonné les habitants à leur sort. Notre peuple ne descend tout simplement pas de ces notables, mais des « coureurs des bois », comme Serge Bouchard le résumait. Des créoles, en somme. Une espèce de nostalgie naïve du régime français, c’est notre véritable angle mort, mais franchement, y’a pire. On voit ça partout, des nostalgies mal placées chez des colonisés, des déportés. J’en dirai que la nostalgie historique d’un peuple conquis est saine et naturelle, tant et aussi longtemps que l’amour n’y est pas porté pour l’ensemble des maîtres de l’époque, ou le régime dominant lui-même.
Ce déferlement de propagande sur le colonialisme, au Québec, est grotesque. C’est une attaque directe envers le métier de l’histoire et qui en sabote les fondements. C’est surtout profondément incompétent.
On ne peut pas avoir de telles prétentions allant contre l’histoire de la pensée postcoloniale et de l’historiographie québécoise sans avoir d’argumentaire solide et sans avoir fait de travail de source sérieux. De plus, comme pour ce qui est des Noirs aux États-Unis, c’est toute la politique de domination jusqu’au tracé des frontières qui a conditionné l’État dominant. Ça ne prend pas la tête à Papineau pour comprendre qu’il faut défaire ce nœud avant de pouvoir démêler la question coloniale en entier.
Si nous voulons l’épanouissement des onze peuples autochtones du Québec comme le nôtre, il faut se débarrasser des Lois sur les Indiens. Ce qui, de toute manière, ne se fera pas depuis l’intérieur du ventre de la bête qui les a écrites.
De nos jours, les petits bourgeois occidentaux vont construire des puits en Afrique. À l’époque, les petits bourgeois britanniques venaient ici afin d’alléger la souffrance dans nos bidonvilles, d’en faire la sociologie, de soulager le mal profond causé par les inégalités et la ségrégation.