René Vautier: à force de courage

Le 4 janvier 2015, celui que l’on surnommait « le Che Guevara du cinéma français », René Vautier est mort. Il entre dans la légende du cinéma en tant qu’auteur du premier film contre la colonisation française en Algérie.

Sa trajectoire fut à jamais celle du Patriote, ou du moudjahid comme diront les Algériens. Rares sont les noms comme celui de René Vautier qui évoque la constante cohérence d’un engagement militant. Cohérence dont le « À force de courage » de Pierre Falardeau rappelle ce qui pourrait être le principe instituant de leur art.

Son adolescence sera celle d’un résistant. Il n’avait que 15 ans alors que la lutte contre l’occupation allemande l’appelait. Ce jeune Breton né d’un père ouvrier et d’une mère institutrice est, à 16 ans, décoré de la Croix de guerre. Il est ensuite diplômé de l’Institut des hautes études cinématographiques. Puis, c’est la rencontre avec le Parti communiste français.

Afrique 50, ce film tant célébré pour être le premier en France à faire voir le réel de l’ordre colonial, de la misère, du travail forcé et de la violence des autorités de l’occupation. Quand Lénine dit de l’œuvre qu’elle est un miroir, cette proposition rappelle immédiatement un certain miroir qui sert d’allégorie pour désigner un art réaliste. Mais, rappelons au demeurant que pour Lénine, le miroir renvoie au concept et non à une image. Ce film de Vautier, par conséquent, miroite la colonisation d’une façon qui n’appartient qu’à sa méthode de cinéaste. Si son film peut nous faire voir l’oppression des administrateurs coloniaux, c’est qu’il n’est pas là pour reproduire mécaniquement des images de douleurs, qui seraient des images nécessairement aveugles en elles-mêmes — et qui mériteraient seulement d’être dénoncées —, ni pour tenir le rôle d’un instrument de la connaissance historique ou révolutionnaire (cette connaissance a ses instruments qui lui suffisent) : Afrique 50 est un irremplaçable révélateur. Et on comprend toute la dangerosité de cette entreprise quand on lui somme d’interrompre son tournage. Il persiste alors dans la voie du maquisard, ce qui lui vaut menaces et assignation à résidence. Il récupérera illégalement des bobines qui lui avaient été saisies par les autorités françaises. Son film sera censuré pendant quelques décennies, ce qui ne l’empêchera pas d’être vu. Ce film inaugural symbolise la bataille d’une vie tout entière : on ne peut le voir véritablement sans entrer en partie dans sa militance.

Il lui vaut aussi un an en prison militaire. Une année qui ira comme en renforçant les convictions du maquisard. Et son engagement pour l’Algérie libre entre en complète continuité avec ce premier film. À peine une année avant que sonne le déclenchement du combat pour l’indépendance algérienne, Vautier se rend à Tunis, pour se rapprocher des maquisards algériens qu’il suivra, caméra au poing. Certains l’accuseront de traitrise, alors qu’en réalité, sa fidélité politique est restée aux côtés du jeune résistant breton qui combattait les nazis.

Celui qui parmi les Algériens a donné à voir leur lutte au monde réalisera Algérie en flammes en 1957. Interdit en France sans grande surprise (bien que vu dans de nombreux pays), ce film constitue une véritable arme de résistance contre la bataille multiforme menée par la France coloniale et sa propagande. Des algériens disent de ce cinéaste de combat qu’il fait partie d’eux, du meilleur de leur histoire.

Il va sans dire que de L’Algérie en flamme jusqu’à son célèbre Avoir vingt ans dans les Aurès en passant par Peuple en marche réalisé quelque temps après l’indépendance, l’œuvre de René Vautier fait autorité au sein du patrimoine de l’Algérie — mais plus que tout, dans celui de l’histoire des peuples en lutte. Maquisard ou moudjahid, le respect qu’il inspire en est un de l’honneur auquel doit être élevé le projet d’indépendance.

L’indépendance, la nation — cela appartient à la collectivité. Et cette possession collective, se doit d’être gérée par une collectivité de travailleurs — c’est-à-dire de prolétaires, d’artistes, de scientifiques, etc. — qui se sentent engagés vis-à-vis de cette communauté ; des travailleurs pour qui l’indépendance de chacun est le produit de la solidarité d’un collectif concret. C’est cette réalité concrète du collectif solidaire dont l’œuvre cinématographique de René Vautier est garante. C’est cet édifice, en images et en sons qu’il a entrepris de construire d’un montage à l’autre. La lutte qu’il donne à voir ou celle pour la réalisation de ses films fait vivre une partie de cette structure collective, de cette solidarité qui a commencé du bas de l’Algérie pour un jour la redonner aux mains de ceux à qui elle appartient.

Ce qu’on appelle Indépendance, c’est bien plus que des avantages acquis par un groupe particulier, c’est l’organisation du principe de la nation, régi par la solidarité. L’indépendance, c’est comment du temps de lutte produit du temps de vie et comment chacun de nous est lié au monde collectif de la nation. Toute la question est de savoir ce qui opère ce lien : la solidarité ou la réaction. Dans tous ses films, René Vautier lance avec sa caméra toute sa force dans la bataille algérienne, pour que le goût de cette bataille ne nous paraisse jamais périmé. Solidarité de l’art et de la politique ; d’un travailleur et des peuples.

Oui, René Vautier nous quittait bel et bien un 4 janvier 2015. Mais pas le principe moral de son art : il n’est, pour cet artiste-résistant, de lumière à ses images que l’amour de l’indépendance, de la patrie et des travailleurs. Son art reste vivant, mais à condition de le considérer sous ce radieux point de vue.

IMM

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