Ah sonnez crevez crevez sonnailles de vos entrailles
riez et sabrez à la coupe de vos privilèges grands hommes,
classe écran, qui avez fait de moi
le sous-homme, la grimace souffrante du cro-magnon
l’homme du cheap way, l’homme du cheap work
le damned canuk
seulement les genoux seulement le ressaut pour dire !
Gaston Miron
Seulement le ressaut pour dire. Qu’ai-je à dire d’une histoire qui me dépasse ? Qu’ai-je à dire d’une histoire qui semble mourir depuis longtemps ? Je n’ai au final, comme seule ressource, que celle de dire. Dire pour chercher en ma langue imparfaite des foyers de sens qu’elle entretient. Mais comment le faire pour ne pas en modeler la puissance signifiante dans les formes idéologiques de l’époque. Les vers que je cite en début de cet écrit sont loin d’être une simple protestation subjective d’érudition vague ou de généralité suffisamment accessible pour y associer n’importe quel contenu. Ils seront l’expression d’une position très précise. Elle me permettra d’une part de comprendre et le phénomène de la langue québécoise et sa condition populaire. D’autre part, la description de ce qui se fait présentement au Québec me permettra de montrer la justesse de ma position et de ses présupposés initiaux. Je prends donc la poésie comme point de départ. Cependant, elle n’est que mondaine et prétentieuse si elle ne reste qu’un exercice de style adapté à sa fable ou son allégorie ; si elle ne nous enjoint pas à une participation active, après avoir travaillé à une saisie du monde. Et plus largement, si elle ne redéfinit pas les termes d’un rapport pratique au monde, destinés à ceux pour qui elle est écrite, les dépossédés, ceux qui n’ont de mainmise sur ce dernier. Mieux : elle doit, à défaut de s’aliéner, donner la mesure du rapport pratique historiquement défini de l’individu au monde. Sa vérité ne prend de réelle signification que par sa place dans un ensemble social et historique. De sorte qu’une poésie du passé nous donne une certaine mesure de notre présent. Et de manière à ce que la condition de notre langue québécoise, dans son rapport intime à l’ensemble sociohistorique présent, ne puisse être connue que par le progrès, dans la connaissance, de la vérité partielle qu’est la poésie passée.
Miron l’impotent de sa langue et de son pays, qui comme nous, trouve son arme première dans la parole ! Nous qui n’avons que le ressaut pour dire devons trouver dans cette association l’initiateur d’une action. Car dire, pour Miron, c’est prendre d’assaut les sources empoisonnées de notre conscience, au-delà de laquelle notre existence peine à prendre le dessus. Geste révolutionnaire en cela qu’il devient possible de nous envisager du point le plus sombre de notre condition, parce que d’emblée, nous n’y tenons plus. Et, surtout, parce que cette perspective n’est plus réservée à l’ennemi. Il faut donc aussi refuser de perdre cette perspective dans une certaine éloquence qui y est associée. Que ce soit celle du snobisme radio-canadien et de sa littérature de comptoir ou celle d’ecclésiastes, dont la forme n’est que l’artefact pour une métaphysique de pantins culpabilisés et nostalgiques. Il nous faut garder la mesure de nous-mêmes. Homme de cheap way, homme de cheap work. Ce refus c’est l’exigence portée au poème pour qu’il s’inscrive dans son geste initial, dans ce qui le consacre : le sédiment social de son idée. Le ressaut et la colère se confondent : geste nécessaire de négativité en cela qu’il nous ouvre sur la délivrance et la création ; et parce qu’appuyée et tournée résolument contre l’autre. Cela suppose inévitablement de le nommer : soit grands hommes et classe écran. Ainsi, de notre souverainisme délirant qui invite l’aile culturelle de son mouvement bourgeois à clamer des poèmes sur un coin de rue ou à écouter des séries télé pour-faire-vivre-notre-culture. Ah leurs sordides coulpes sur la souveraineté à-faire-pour-nous-et-pas-contre-quelqu’un ! Classe écran qui fait la bénédiction des grands hommes . Ils ne vont pas sans rappeler le pantomime Ryan d’autrefois, comme le faisait voir Chamberland : colonisé rassurant le Canada sur le fait que nous ne devons nous en prendre qu’à nous-mêmes pour ce qui est de nos déboires historiques.
Miron, loin de nous convier aux vertus bon-ententistes d’Outremontais pompeux nous ramène constamment à l’aveu d’un homme qui ne parle que de ses genoux, à la saisie d’une parole dont l’engagement de la faire vivre nous force à la plus brutale franchise envers nous-mêmes ; à ne plus nous laisser adresser cette franchise par qui que ce soit, et donc, à arracher cette possibilité de l’autre.
Le sous-homme, la grimace souffrante du cro-magnon.
Le même Chamberland, dans son interprétation du Damned Canuck, dira que l’infériorité du cro-magnon n’existe pour l’homo sapiens que parce que ces deux hommes se distinguent et se nient selon une continuité historique. Si notre français semble aujourd’hui devenir un contemporain actif de la langue anglaise et de la modernité, c’est qu’il n’est que mieux digéré par celle-ci. La « coexistence » de ces deux langues n’est que forcée ; et la poésie peut nous en rappeler la condition primordiale : l’exclusion commune des deux, porteuse de destruction réciproque. Certes, on ne nous identifie plus au Canadien français taché de cambouis jusqu’aux dents, sous-éduqué, brutal, etc. — combien nos maîtres aiment à nous enseigner le dépassement de cette époque comme si nous étions autrefois porteurs d’une enfance puissante et naïve, dans les brousses innocentes d’un passé qui nous faisait défaut : et combien est-ce que nos bon-ententistes ont besoin de ce discours ? Combien est-ce que notre souverainisme de fédération a besoin de ce discours pour nous enjoindre à « l’objectivité des faits » et à une indépendance responsable ; et l’on sait que la responsabilité, l’objective mesure de notre désir de libération : c’est eux. À les suivre, indéfinies que nous sommes, il ne restera qu’à constater notre chute dans l’oubli, et à la constater par procuration, dans notre langue, mais par les valeurs et les schèmes de l’autre. En disparaissant en nous-mêmes, nous restons et nous sommes l’envers de l’homme canadian.
Le poète nous rappelle toutefois qu’il reste dire notre chute, notre damnation, pour nous, en détournant la procuration, c’est-à-dire en s’accaparant la langue de l’autre. Si l’univers canadien est à notre égard celui de l’autre, de sa langue, donc de son histoire, de ses valeurs, etc., c’est aussi le nôtre : c’est lui qui détermine notre condition de colonisé. C’est dire que nous sommes liés à l’univers de l’autre, quand bien même notre frivolité moderniste ne veut plus en tenir compte — ceux-là, en plus de ne plus vouloir s’attaquer aux déterminations de notre condition, ne veulent même plus, en nous déréalisant et en nous aliénant, voir les limites de leur identification qui passe par l’autre et reçoit de lui la marque nécessaire de son authentification.
Miron, en nommant notre propre damnation dans la langue de l’autre, nous fait surgir — geste premier et nécessaire pour envisager une émancipation. Il cible la racine de l’aliénation québécoise et l’exigence de la supprimer. Il les rendra responsables de ce que nous sommes (ce que vous avez fait de moi). Attitude, dira Chamberland, d’une transparence extrême selon laquelle le Canadien français expulse hors de lui et loge dans l’autre la source de la négation de son être. Nos bon-ententistes ne peuvent rien y comprendre ; ils se refusent, tout indignés qu’ils arrivent à l’être, à ce manichéisme brutal dont ils n’ont point vu qu’il était le premier moment d’une catharsis historisante. Celle d’une révolution. Celle dont le propre est de nous séparer de l’autre et surtout, de nous rendre à l’indivision d’un projet créateur.
Le futur qui s’annonce nous rendra bien assez brutalement au souci de nos propres responsabilités. L’homme (ou la femme !) du cheap way du cheap work ne finit pas d’exister parce qu’un versant bourgeois de sa condition se plaît à patauger dans les sources empoisonnées de notre existence. Oui, le futur nous rendra à nos responsabilités et cela d’une façon beaucoup plus sérieuse que ne l’ont fait nos élites colonisées qui se revendiquent, comme ils le disent si bien, de la plume du poète, plutôt que de ce dont il rend compte, et des responsabilités auxquelles nous enjoint sa poésie.
Car Miron nous dévoile la condition du minoritaire. Ses vers ne manquent de nous poser face à une simplification outrancière des faits, de la « vérité objective ». Que les esthètes raffinés, comme le disait Neruda, en crèvent d’indigestion. La vérité brute de l’outrance supplante celle que l’on s’emploie à « modérer ». Elle rejoint un réel beaucoup plus fondamental que celui des « faits » de passage que l’on associe à une kyrielle de mesures pour la protection de ci ou la bonification de cela. Elle rejoint une condition vitale, celle d’une existence collective en sursis, qui doit endurer sa mort ou décider de sa vie : et plus, dont le choix qu’elle porte ne reposera que sur le grand nombre, porteur de l’une de ces options à son terme. Cette vérité transforme radicalement la signification des faits. Elle va contre la condition à l’indépendance du fait canadien et de ses limites juridiques, contre le provincialisme, contre le souverainisme de technocrates.
Les « canadians » et les péquistes nous parleront allègrement, d’égalité, d’equal partnership, de coopération, de bonne foi, de pragmatisme et que sais-je encore. L’on croirait qu’en s’abandonnant à eux, le Québec, minorité qu’il est, va se muer à la faveur d’une commission parlementaire provinciale, d’une négociation constitutionnelle, d’un dîner en chambre commerce où colonisés, chefs fédéraux et grands propriétaires s’accorderont en partenaire, égaux en droit et en puissance. Cette attitude donne la mesure de leur respect des faits ! Mais surtout la démesure, pour les nôtres, de leur posture colonisée.
Oui, ce texte informe vous parlera de libération nationale et révolutionnaire du Québec. On nous reproche de poser cette option en a priori dogmatique. Le plus comique dans cette histoire consiste à nous le reprocher comme s’il s’agissait de nous rendre à la conscience une théorie et une pratique que nous nous donnons en toute lucidité. Le plus sordide consiste en ce qu’ils tairont, s’ils sont assez intelligents pour le faire en toute lucidité, les motifs de notre théorie et de notre pratique. Il n’existe chez les indépendantistes que nous sommes ni pensée possible ni pratique si elles ne procèdent pas d’un choix global à partir de situations qui mettent en question la totalité d’un individu et d’une société. Alors que le souverainisme officiel s’obstine dans son souci frénétique de respectabilité et de tempérance, il prétend rendre compte de la complexité des faits en trouvant mille et une solutions relevant d’une mosaïque d’analyses, qui dans sa forme la moins perverse se présente sous le nom de « programme électoral », et qui ne fait que refléter individuellement, dans l’impuissance, mille enjeux, d’un seul ensemble qui s’appelle le Québec. « Une bonne mesure en est une qui marche » : voilà ce qu’il y a à entendre quand ils nous parlent de mesures fortes et pragmatiques à l’égard de la langue ou de tout autre chose. Il ne s’agit que de bien fonctionner à l’intérieur d’une trame économico-politique existante ; alors qu’un acte d’émancipation consiste précisément à faire sauter cette trame qui détermine comment les choses qui marchent fonctionnent. Voilà ce que je relève en parlant du caractère globalisant d’une problématique. À défaut de le saisir, ils le réduiront à un totalitarisme idéal. Ce sera l’alibi de leur confusion entre l’administration de colonie en vue d’un transfert de pouvoir et sa libération nationale. Ils nous reprocheront encore la simplification du réel et sa schématisation doctrinale. Mais leur fameuse réalité n’est qu’une abstraction coupée de ses causes (ou qui sinon, ne les ramène qu’à des histoires de pouvoirs relevant de l’Assemblée nationale) et servie à toutes les sauces : ils se croiront sans préjugé à l’égard des faits ; et cette position leur est disponible que parce qu’ils n’ont aucune idée définitive sur rien. Ils sont les peluches de préjugés d’autant plus pervers qu’ils ne font que refléter passivement les structures de l’ordre établi. Et leur réalisme du moment n’est que la conséquence d’un système qui fait l’histoire et qu’ils ne voient qu’au travers de la myopie d’analystes et de chroniqueurs. Ils butineront d’un journal à l’autre ; d’un problème à l’autre — et penseront tout régler par leurs allers-retours sans fin. Ce sera leur façon de jouer en même temps et constamment les insatisfaits du système actuel, comme s’il s’agissait de l’humaniser ; et pourtant, l’on n’a jamais vu des gens aussi satisfaits de ce qu’ils ont à leur disposition pour le penser, et avec lui, le réel. Pendant ce temps, l’histoire avance sous leurs yeux. Ils ne voient rien ; ils n’ont rien fait. Ils ont perdu dans l’adoration, cette intelligence des faits supposément indéfectibles et dont ils nous demandent de s’y limiter.
L’intelligence du fait consisterait à le concrétiser par son intégration au Tout de notre condition, qui seul donne sa véritable signification au fait — et surtout, sa signification, c’est-à-dire ce que nous disent les manipulations de ceux qui s’en tiennent aux formes strictement spontanées (donc idéologiques) du fait. Plus ils parlent de réalités, plus ils en perdent prise, plus ils y révèlent leur conformisme. « S’en tenir aux faits, disent-ils — refusons les simplifications idéologiques, les options tranchées ». Mais les faits qu’ils brandissent ne parlent pas. Au contraire, ils sont susceptibles des interprétations les plus opposées — et les plus futés s’en félicitent y trouvant la preuve du caractère démocratique de leur engagement. S’ils ne font pas plus que tolérer les idées qui le remettent en cause, toutes les leurs sont susceptibles de la même articulation au système qui les soutient.
La poésie, s’il en est une, devra nous libérer à coup de bombes sur « l’objectivité » empirique, abstraite et superficielle des faits. Elle devra faire éclater le cadre d’un présent qui ne trouve pas de bouche pour dire ses malheurs : de nos mots les plus cheap, de ceux qui évoquent la plus banale des parcelles authentiques de la vie quotidienne, elle dépassera le phénomène partiel, abstrait et aliénant du fait frénétique. Seule la parole qui donne au sens sa forme dans un espace de mots dont le rétrécissement force le poète à jouer de la suggestion saura mettre en scène l’essence concrète de notre condition contenue en notre langue et son évolution. Elle sera le retentissement de l’existence sur la conscience. Le geste de Miron est à répéter. Mais les poètes ne font vivre leur époque que par après. Par postérité proche. S’ils savaient saisir une époque et sa condition sur le coup, leur connaissance serait d’un autre registre. C’est donc que les poètes font vivre les contradictions d’une société que le vécu immédiat tait. On se souviendra que Miron prêtait attentivement l’oreille aux bombes du FLQ.
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Speak White
Les vers de ce poème ne perdent aucune pertinence même s’ils ne nous interpellent plus et qu’il est tendance de nous en parler comme la plus belle de nos reliques passées. L’injonction à l’anglais colonial prend aujourd’hui la forme de quelques millions vite distribués aux instituts de notre assimilation éducative que le racisme des Anglais nous refusait autrefois.
Il prend aussi la forme de l’entreprise du désir mondialisé, qui nous suit de la rue Sainte-Catherine au Netflix et autres cochonneries culturelles du monde anglo-saxon. Celle d’un quotidien atomisé, liquéfié et superficiel. Celui où production et consommation s’indifférencient et finissent par imposer aux individus et aux relations humaines le caractère abstrait, uniforme, mais surtout inhumain de leurs processus. C’est précisément dans cette nécessité mécanique et inéluctable, qui régit aussi bien les relations entre individus que les relations entre les individus et les choses, dans un univers qui ressemble à une machine moderne pourvue de mécanismes d’autorégulation, que l’on reconnaît la négation de l’individu comme capacité de régler consciemment à la fois la production et la distribution à l’intérieur d’une unité sociale quelconque. Tout cela, au profit d’un univers autonome d’objets possédant leur propre structure et leurs propres lois, et au travers desquels (seulement), peuvent s’exprimer difficilement l’humain.
C’est ainsi que nous vivons sous le règne des choses dans lesquelles coule notre langue. L’émanciper serait l’en libérer et non pas la faire déborder de ces choses.
L’on reconnaît ce phénomène, dans nos pratiques culturelles, à la circularité de l’individu abstrait en lui-même. Qui plus est, il est indissociable d’une certaine forme d’embourgeoisement : à savoir que le bourgeois embourgeoise ce qu’il aime et ce qu’il aime est bourgeois. La culture au demeurant se définit comme la sienne — c’est-à-dire comme la culture.
Nous avons l’impression, aux moyens de la culture, de nous faire exister. À vrai dire, nous faisons exister dans un univers où la satisfaction de nos besoins est d’emblée déterminée par des schèmes de savoirs et des fonctionnements vidés de leur contenu.
Nous, indépendantistes, cherchons souvent dans ce souci d’urgence qu’est notre existence, à mettre de l’avant les artistes de notre tendance politique. Nous célébrons ceux qui partagent notre cause. Mais, nous devrions plutôt nous demander quelle est la place de ces artistes dans ces mêmes rapports politiques sur lesquels ils se positionnent parfois. Cela cible directement la fonction qui revient à l’œuvre au sein des rapports de productions artistiques, dans ces schèmes et fonctionnements que je mentionne ; et qui ne se dissocient pas de l’ensemble des rapports politiques et économiques (qui les alimentent même).
Et je peux dire qu’aujourd’hui, tant la production de nos arts que leur consommation se confondent dans des conduites structurées selon des normes d’uniformisation et d’asepsie sociale, quand bien même leurs thèmes véhiculent l’indépendance ou celui de notre langue.
L’art devient l’excellence plastique d’un réel réduit à une pluralité désarticulée de techniques automatiques et infaillibles, régi par des lois tout à fait imperméables aux surprises de la liberté. Celles-ci finissent par régler, sinon déterminer, la nature et l’audace possible à l’égard des contenus artistiques de sorte que l’idéal en ce domaine serait l’autorégulation des techniques au moyen d’automates. Que l’on pense à la chanson, à la photographie ou au cinéma qui, par le développement de la reproductibilité médiatique, ne sont plus des offres parmi d’autres, mais les arts hégémoniques — formatées de façon à ce qu’ils coulent dans notre quotidien et qu’ils nous coulent dans leur forme. Tout s’y fond comme notre quotidien que nous rattraperons devant l’ordinateur ou notre téléphone sur lesquels nous les consommons. Le cinéma, submergé et préfiguré de nos vies liquides, tissé de plan invariable est, au vu des appareils de diffusion et de la temporalité qui nous est disponible, de la culture, mais pas trop : juste assez pour que le temps d’attention qu’il requière n’excède pas celui qu’il nous faut pour finir sur Instagram. Là où on y retrouvera des photos qui sont juste assez pour ne pas être rien : aucune de celle qui défile ne vaut en soi ; seul nous emporte leur défilement ; une photo en appelant une autre. Une fois passé, comme avec les films ou les séries télé, c’était beau, on n’y revient plus.
Même chose à propos de nos lettres : combien de fois entendons-nous, à propos de nos lettres, que nous devrions nous inspirer de la plume d’un Aquin ou d’un Miron ? De l’éditocrate le plus beige au jeune péquiste on semble y entendre le mot d’ordre infaillible de leur situation. De même que je n’arrive plus à compter les colons radio-canadiens pour qui l’art n’est qu’un endimanchement de la vie. C’est que les objets sont affranchis de leur usage ; les époques réduites à des marqueurs visuels. Les formes n’ont plus guère de contenu. Elles en ont été décollées de même que l’œuvre est coupée de ses conditions de fabrication. Une rue de centre-ville, une usine ou un HLM cerné d’ordures ne peuvent plus être captés sans qu’on ne les sublime. L’ordure, pour garder cet exemple, a acquis une aura plastique comme les caméras ne trouvent d’intérêt aux usines que désaffectées de la vie laborieuse des ouvriers et comme les rues de centre-ville n’en trouvent que vidée de leurs sans-abris. Les poubelles sont dissociées de la saleté ; les usines de la production ; et les rues, de la misère. C’est ce que Walter Benjamin avait nommé « l’objectivité nouvelle » : si certains médiums acquièrent une fonction économique en apportant aux masses, et en les mettant au goût du jour, des éléments autrefois exclus de leur consommation, il en va de leur fonction politique que rénover le monde de l’intérieur, en le mettant lui-même au goût du jour.
L’art pour un bourgeois ne s’adapte pas au temps. C’est le bourgeois qui en est la couleur ; c’est le bourgeois qui est l’époque. Sur le marché de l’art, il est la mode ; il fait corps avec elle. Un bum de Sainte-Foy habillé en fringues trop amples et qui écoute du rap keb dans un parking d’épicerie fait faute de goût ; l’étudiant de Brébeuf pareillement habillé et qui diffuse le même rap en manifestation redéfinit et libère les codes de notre culture. Le bourgeois est la nuance ; il est le moderne. Chez lui l’art et le kitsch ne se distinguent plus.
Cela se traduit aujourd’hui par le souci d’éviter l’intrusion du réel, en sa qualité « subjective », dans la production artistique ; ce souci s’extrapole dans la tension d’évacuer le « sujet » du monde. Le réel ne serait plus qu’une intégration de fonctions et de montage ; l’individu, les causes, les thèmes ne seraient que des éléments reliés à d’autres, par agrégation.
Aragon disait à juste titre que « l’intellectuel révolutionnaire apparaît d’abord et avant tout comme traître à sa classe d’origine ». L’artiste devra porter cette trahison à l’appareil de production ; il devra s’en faire le mécanicien qui déboulonnera les barrières séparant les divers artistes de leur profession et du public de « consommateurs » ; celle entre langue de culture, langue de quotidien — que la bourgeoisie met allègrement en forme, au moyen de la mode qui ne va plus loin qu’une vague solidarité strictement esthétique. Cette trahison sera en somme l’introduction des masses, comme sujet actif dans la production artistique : non pas dans le but d’y adapter au système cette image du populaire, mais en vue de la socialisation des moyens de production intellectuels. L’art actuel se trahira en politisant, par et pour le grand nombre, ses moyens de production qui aux mains des masses, rendra le quotidien à son authenticité.
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Je suis Québécois à la manière d’un travailleur.
C’est donc que je suis dépossédé. Qui plus est, ce « je » est indissociable d’une part collective. Je suis dépossédé parce que nous, travailleurs et travailleuses, le sommes de nos instruments et des produits de notre travail. Notre dépossession conditionne l’absence de nos projets. Au final, nous ne travaillons, dans et par les moyens de l’autre, qu’à la dépossession de notre être propre. Cette dépossession signifie l’envahissement, en nous, des schèmes et des modèles de l’autre, de nos propriétaires, qu’ils soient américains, canadiens ou québécois. Et cet ordre est hiérarchique. Chamberland, que je mobilise encore une fois, faisait remarquer que nous profitons matériellement (et en bon Québécois) des objets, et culturellement, des signes de la civilisation américaine. Ces objets et ces signes, parce qu’ils sont étrangers, parce que nous les produisons et en usons sans pouvoir les transformer à notre image, et selon nos désirs, se font les instruments de notre propre oubli.
Nous sommes colonisés
Nous sommes, sur le plan de la culture, une communauté dépersonnalisée parce que nous avons été dépossédés, dès le début, de notre histoire qui n’a jamais été que la traîne de celle des autres — et qui de plus, l’ont toujours faite pour nous.
La personnalisation individuelle et collective dont ont voulu rendre compte certains signataires d’une lettre pour le français1 en nous parlant de leurs états d’âme, de leurs célébrations ou de leurs promenades en ville ne se réalise que dans la mesure où l’individu et la collectivité dominent, et ont le pouvoir de transformer le monde et les choses en objets. Leur langue française n’est justement que la version augmentée de l’excellence de leur ordinaire. La nôtre est québécoise dans la mesure où nous avons vocation, en nous appropriant les instruments qui produisent le réel, d’en faire un univers culturel qui réfléchira nos besoins, nos désirs et notre liberté. Des relations sociales authentiques ne sauraient se réaliser que par une maîtrise collective des rapports de l’individu aux choses : c’est une condition fondamentale de culturation et de progrès qu’on ne saurait simplement invoquer par des appels venteux au Québec libre ou en l’implorant auprès des commis de l’impérialisme qu’est notre bourgeoisie nationaliste.
L’erreur de nos hauts fonctionnaires en devenir consiste à s’être accroché au critère de notre distinction, soit la langue, dans ce qui est intrinsèque à ses activités immédiates plutôt que par le système de rapports dans lequel notre langue (et par conséquent les groupes qui la personnifient) en vient à se trouver au sein du complexe général des rapports sociaux donnant une signification à cet enjeu. Tout comme les prolétaires ne sont pas simplement caractérisés par leur unique travail manuel, mais par ce travail effectué dans des conditions déterminées et dans des rapports sociaux déterminés, notre langue ne pousse ni ne vit hors sol — ses maux ne sauraient se passer, si l’on veut les dépasser, d’une analyse historique de ses bases matérielles.
Un peuple qui se voit imposer du dehors et depuis toujours les conditions de sa maîtrise des choses, soit les modes et les structures de son activité économique, n’a que très peu de ressources face à la désintégration de sa langue et de sa culture. Comme peuple, nous sommes plus en plus « intégré » par le groupe ou la culture étrangère. Mourir en français devient certes plus élégant s’il nous reste à vivre par procuration, selon les valeurs de l’autre — dont les initiatives à notre égard ne sont que déprédation, occupation et domestication. Dans cet ensemble, le péquisme de « jeunesse » supposé m’accompagner dans mon désir de libération m’apparaît de plus en plus crûment comme le contremaître de cette procuration, revendiquant l’avenir de cet horizon, en le rénovant de l’intérieur après s’être ancré dans sa fonction économique ; en l’adaptant en français, au goût du jour.
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Speak White
Il prend ma forme : celle d’un étudiant québécois. Qui parle la langue de ses patrons et celle pour laquelle les universités dansent de plus en plus du ventre devant la piastre de l’ingérence corporatiste. Cet étudiant à qui on lui rentre l’anglais par la gorge. D’un patron à un salarié, d’une institution à son usager, d’une culture à son citoyen, au nom du bilinguisme canadien et de la société mondialisée, c’est-à-dire d’un régime colonial contre son colonisé, d’un impérialisme contre son dominé. Puis, d’une classe contre une autre. Il prend celle de nos gérants d’épicerie qui aménagent leur nationalisme à proportion des surfaces qu’ils ont à gérer. D’où cette « bienveillance » qui est la leur, quand ils doivent, depuis des décennies, rendre compte de leurs sourires sales qui accompagnent les poignées de mains entre bourgeois des « deux peuples fondateurs » — lesquels consacrent au moins que rien sa place de moins que rien et son sentiment d’enfin s’appartenir tout petit qu’il est. Et si quelques anarcho-bilingues ou autres sectes libérales-libertaires me demandent de lever, avec eux, le poing contre mon exploitation et dans la langue qui se prête le mieux à la conjoncture, suis-je censé prendre tout ce qu’il me reste de dépossession pour un horizon de liberté ? Ou bien m’oublier avec ce reste, dans les circonstances des seuls éléments économiques qui me touchent moi seul, et quelques compagnons de la ville — éléments immédiatement apparents de la situation politique présente ? Cet opportunisme m’est aussi insupportable que celui de ceux qui voudraient m’avaler de leurs promesses unilingue, et faire naître le mythe de mon adhésion, sous prétexte qu’ils sont les garants les plus légitimes de ma condition qu’ils ne partageront jamais.
Oui, il prend leur forme à eux. Eux qui dans le libéralisme et le juridisme pointus s’érigent en légitime option de l’indépendance sous prétexte qu’ils aient acquis une place suffisante et des miettes qu’ils leur conviennent à la table du Canada colonial. Cette légitimité érigée en stratégie n’est que le reflet de leurs valeurs. Elles sont la marque de leur adhésion à cet ordre plus qu’elle ne porte quoi que ce soit vers son indépendance.
La forme d’un abandon, sur le terrain et dans la lutte par les parlementaristes et leurs partisans — faisant preuve de leur plus fameuse des pratiques politiques, soit l’opportunisme pour s’afficher en « jeunesse », renouvelant le vernis de la contradiction qui les range du bord des bourgeois nationaux fédéralistes. Comme ailleurs, les contradictions qui opposent nos bourgeoisies locales, nationalistes ou collaboratrices, au colonialisme et à l’impérialisme, sont déterminées par les rapports économiques. Mais puisque nos nationaleux souhaitent régler le problème de notre dépendance sans s’attaquer aux rapports capitalistes qui, après tout, les entretiennent et font d’eux des nationalistes de haute classe, il est inévitable que leur mode d’action débouche en idéologie privilégiant le politique. Mais plus le temps avance, plus leur marge d’intervention politique se rétrécit. Ils peuvent de moins en moins y racoler leur discours sur le destin de la nation ou autre grande épopée historique. Et donc ce sera le juridisme, les rapports d’impôts uniques ou que sais-je encore qui tiendront lieu de leur insignifiance — laquelle a le bénéfice de nous laisser de plus en plus apparentes les ficelles du système économique qui soutient cette idéologie. Et l’on sait ça aussi : entre partisans d’un terrain commun, on ne se définit jamais par la superficie qu’encadrent nos clôtures. Ce serait exposer au grand jour nos belles baraques et leur emplacement. Entre capitalistes, on ne se définit jamais par les termes économiques qui font la nature de notre existence de classe : ce serait dévoiler au grand jour les contradictions du régime dont on entend tirer des bénéfices importants, le système dont on vit et pour lequel on vit. À l’opportunisme qui en découle nécessairement, se rajoute, dans notre contexte de libération nationale, l’idéologie nationaleuse, démagogique en ce qu’elle persiste dans la méconnaissance et la censure, envers elle-même et en ses rangs, des contradictions mêmes auxquelles elle prétend apporter une solution. Ne lui reste qu’à approvisionner son existence de modes et de renouvellement constant. Voilà, comme le disait Charles Gagnon, une mission qui semble avoir trouvé son missionnaire — ou plutôt ses missionnaires au sein de leur jeunesse.
On ne rend pas compte de notre situation linguistique en ne faisant que la pointer. Des enjeux aussi déterminants nous imposent de les comprendre. Donc de passer outre les présuppositions que contiennent une première critique qui sinon, ne reste que trop souvent constatative.
Notre histoire, ou plutôt, l’histoire qui n’est que celle de notre résistance pour qui veut s’émanciper — cette condition qui va des combattants patriotes aux grévistes de la Grande noirceur, du FLQ aux moments glorieux du RIN, elle, ne sert strictement à rien si ce n’est que pour en déduire une avancée linéaire dont la vérité serait aujourd’hui la possibilité du choix entre QS, le péquisme rampant ou son lieu de réalisation, la CAQ.
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Je suis indépendantiste et dans le Québec actuel, j’ai très peu d’identité : mais beaucoup de conditions objectives.
Ces conditions m’affectent bien plus que je ne peux les produire. Mon réel s’articule malgré moi selon des raisons économiques, politiques, sociales, linguistiques. Ma volonté est celle d’une transformation appliquée à chacune d’entre elles. Et si je suis Québécois, c’est qu’elles ne trouvent de raison décisive, de motivation fondamentale, dans aucune d’entre-elles séparément. Après tout, je pourrais rechercher des solutions à chacun de ses enjeux en dehors d’une problématique indépendantiste comme d’autres recherchent l’indépendance nonobstant ces derniers, comme s’il suffisait d’invoquer « l’État ou l’indépendance en soi » en nombre suffisant pour lui donner son contenu effectif. Il est tout à fait possible de m’engager dans cette direction, mais dans la mesure où, pour reprendre à mon compte l’image du vaisseau-de-l’indépendance, je serai prêt à jeter l’essentiel par-dessus bord : soit la réalité concrète qui soutient l’économique, le politique, le social : l’existence québécoise. Elle ne détermine pas ses conditions, mais oriente chacune d’entre-elle.
Ma langue évolue dans un Tout. Mon français n’est possible que parce que je suis étudiant, parce que je vis en métropole, parce que l’histoire de ma famille sera toujours à moitié étrangère, et fondamentalement populaire.
Parce que je n’ai pas de pays.
Parce que je suis travailleur.
On en a assez soupé des il-faut-protéger-l’âme-de-notre-nation. Cette âme de constitutionnalistes et d’unes de journaux entretenus par une seule et même paroisse. On en a assez de se raccrocher à cette partie de nous qu’est notre langue au rythme de leurs polémiques et des appels de cour.
On ne peut avoir de prise sur la condition de notre langue que par la pensée et par l’action — que par une signification qui la traverse et éclaire ses causes les unes par les autres. Il nous faut appréhender la condition de notre langue dans une perspective qui dépasse les faits et enjeux de politique quotidienne, afin de l’envelopper pour en faire une réalité, c’est-à-dire la matière en laquelle s’insère un projet, une praxis qui la transforme et la refait. Cette signification rassemble l’enjeu linguistique en un Tout ; il n’est pas un a priori, mais le centre vivant qui, sous la surface des faits, lui restitue une épaisseur concrète.
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Ce n’est alors rien comprendre de la situation linguistique que d’en demander, en quêteux qui se contemplent quêter dans les journaux ou en parades, un redressement aux bons sauvages de l’Assemblée sous le voile pudique de la jeunesse qui dans la rue peut se regrouper sur une adhésion de circonstance mais qui n’a jamais, à proprement dit, formé de classe alignée sur les mêmes conditions. La différence est fondamentale entre le mot d’ordre « jeunesse », entre un pôle ou un point de référence idéologique et une organisation politique — dont le propre est de se positionner sur les enjeux que posent des contradictions (économiques, puis nationales) sur la base de ces contradictions, et non pas de les ignorer au profit d’une seule. Être jeune en comporte de nombreuses et être un indépendantiste soucieux de la situation linguistique impose plus que de simples manifestations de surfaces pour convertir au français les modes ambiantes, qu’on les appelle « jeunesse », « culture », « langue », etc.
C’est ici que la perspective de la décolonisation vient traverser notre conscience, notre langue et les actes que nous inventons au cours de notre lutte d’émancipation. Notre conception de l’histoire et de l’universalisation ne partage rien de celle du péquisme et de ses formes renouvelées auprès de sa jeunesse ou du très limité anticapitalisme apatride. Lorsque nous disons vivre comme colonisés, nous ne voulons pas signifier que notre vécu quotidien est identique à celui de la Palestine par exemple : mais que cette situation témoigne de traits communs avec celle des autres pays colonisés et que nous pouvons vérifier sur le plan économique, politique et culturel. Les travailleurs que nous sommes subissons quotidiennement et radicalement l’agression, sous une forme ou sous une autre, de l’impérialisme économique, de la domination technique, culturelle et linguistique des U.S.A. et du Canada, lesquels forment un Tout « anglo-saxon ». Dans cette perspective, le Canada est relégué au rang de banlieue culturelle pour des taches dont la conjoncture économique nord-américaine a de moins en moins besoin des frontières de ce pseudo-État. Mais plus que tout, et comme les classes populaires des pays colonisés, nous sommes livrés dans notre être profond à la dépossession et à la dépersonnalisation des grands ensembles exercées sur les petites communautés. Comme eux, nous faisons les frais des valeurs universalisées de l’impérialisme, lequel n’est qu’uniformisation, déshumanisation et cosmopolitisme abstrait minant le potentiel internationaliste des classes et nations à émanciper.
Par rapport à cela, il n’y a certainement rien d’ambitieux à demander, comme l’on fait certains de la « jeunesse » (jeunesse qui n’a jamais trouvé autant d’employés et de placés au PQ à en croire leur échantillon) l’ambition de nos dirigeants là où l’on sait qu’elle est le moins à même de se réaliser. Il y en a encore moins à demander au système auquel on adhère (avec ses partis) la chose dont on est supposé pouvoir la prendre en main (s’ils étaient si efficaces et démocratiques les partis après tout !) pour au final, en faire l’histoire d’un peu de change qu’on brasse devant les médias. On n’y mobilise pas plus d’intelligence qu’il n’en faut pour afficher publiquement ses séquelles de colonisé.
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Ma langue est québécoise parce qu’elle est celle de mes conditions réelles : précaire et sans grand destin. Tout comme la jeunesse ne détermine pas la jeunesse, la langue obéit à d’autres dynamiques que la langue et ses moyens de communication. Défendre le français ce n’est pas simplement le défendre contre l’hégémonie de l’anglais, dans les formes de cette hégémonie. La langue française est certes, au destin menacé, car elle a affaire à l’hégémonie culturelle américaine et aux forces d’anglicisation coloniale. Mais s’en tenir à cela comme les plus radicaux de nos nationaleux serait faire acte de simple description. Cette hégémonie ne nous autorise pas à ignorer que le Québec est une société capitaliste, avec tout ce que cela suppose : c’est-à-dire des classes en lutte, entre elles, tout en étant en lutte, chacune à leur propre façon déterminée par des intérêts de classe, avec le Canada et l’impérialisme américain.
Au cours de la Révolution tranquille, souverainistes et nationalistes pointaient l’infériorité économique du Québec et se permettaient encore d’en faire reposer les causes déterminantes sur la domination du Canada anglais et des États-Unis. De là ils reconnaissaient l’origine de notre infériorité culturelle et linguistique. De là aussi, ils trouvaient, en se revendiquant de la nation dominée, à exprimer leurs visées, comme toutes les petites bourgeoisies des pays colonisés le faisaient. Sauf qu’ils accolaient notre infériorité linguistique et culturelle à leur infériorité dans la hiérarchie des capitalistes. À défaut de constituer une bourgeoisie suffisamment ancrée pour ne plus avoir à retrouver leur existence menacée par la bourgeoisie canadian et la prédation américaine, c’est l’État québécois qui se présenta comme l’instrument privilégié de « notre émancipation ». C’est à cette fin que furent créées de multiples sociétés d’État. Combien de ceux à qui l’on promettait qu’elles allaient les servir purent y appliquer une quelconque forme de contrôle démocratique ? Sans dire que cette forme provincialiste de décolonisation se buta, comme prévu, à l’opposition des monopoles et des milieux d’affaires étrangers. Alors voilà que les dirigeants nationalistes de tous horizons orchestrèrent leur propre coup d’État, après avoir organisé cet État, en se convertissant au cours des années 1980 au dogme des privatisations et après avoir fait la démonstration d’un référendum qui promettait au Canada de faire sa vaisselle en cas de liberté que nous nous accorderions à négocier. Plutôt que d’entretenir, par un combat économique et politique, les contradictions qui les y opposaient, les nationalistes adoptèrent à nouveau dans notre histoire le discours de l’impérialiste et du colon, qu’il soit britannique ou fédéral, tout en s’appuyant sur leurs armes de classe. Historiens et économistes prirent le rythme de ce pas. Et les punaises de chaires qui poussent à tout bout de champ n’avaient et n’ont même plus à contester le lit d’argent crasse qui subvient à leur race d’études insignifiantes. D’une génération à une autre, le Québec devint tout d’un coup une société « comme les autres » d’où disparu toute référence à l’oppression nationale, et dont les entreprises québécoises, semaine après semaine jusqu’à accumuler 40 ans, passèrent sous contrôle étranger ou dans les mains des amis du pouvoir.
La succession des chefs notoires du souverainisme se fait à l’image de ce phénomène et illustre bien la possibilité de leurs ambitions vis-à-vis de notre culture et de sa langue. Le premier voulait la souveraineté de la même façon qu’il fit scission avec le Parti libéral. Le deuxième la voulait après avoir célébré la fin des économies nationales et après avoir diffusé sur le marché international les instruments de sa classe. Notre culture et notre langue, ce combat à prendre en soi, comme s’il suffisait de l’invoquer pour lui donner la pertinence que beaucoup ne lui reconnaissent plus, il ne lui reste qu’à gesticuler sur des virgules de chartes, et plus de rappeurs keb qu’on n’en a jamais eu.
À défaut d’en être libéré, nous avons codé notre colonisation dans les paramètres du fédéralisme, puis de l’impérialisme américain. Cet impérialisme n’a rien à faire des chemises que nous déchirons. Après tout, c’est lui qui nous donne, en ne le nommant plus, toutes les raisons de nos échecs ; c’est lui qui produit ces chemises sur lesquelles nous trouvons matière à lutter. Il a à ses côtés l’État, les médias, les patrons, les politiciens fédéraux, mais surtout, l’indulgence des nôtres. Tout au plus, il s’accommodera avec la collaboration de nos nationaleux qui poursuivront le bon chemin du sauvage émerveillé devant l’or ; et se féliciteront d’avoir accordé les accents étrangers d’immigrants à celui de la langue du carrefour Laval et de nos séries télé pour lui faire parler bleu marine là où il pourrait plutôt parler la couleur des siens : langue universelle d’un combat à continuer.
Alors ne comptez pas sur moi si le seul combat avant, et pour celui de l’indépendance, sera celui de notre belle-langue-française qui me garantira un caissier francophone au Tim Hortons ou des emballages de chips unilingues. Ne comptez pas sur moi, si ce que pour avoir plus de télé et de panneaux publicitaire que je n’aurai pas à traduire. Ne comptez pas sur moi si ce n’est que pour produire de l’art de consommation étiqueté à la fleur de lys. Si ce n’est que pour m’assurer que les écoles décrépiront en français. Et qu’on y citera Nelligan et Ducharme pour offrir à quelques parvenus l’occasion de se prendre de grands airs soupireux ou élogieux sur le destin de la nation dont ils connaîtront le plus dans la bière, le pot, les chillings d’après congrès et leur sortie à la cabane à sucre. Si ce n’est que pour assurer leur part de marché à nos intellectuels organiques et artistes pas plus créatifs et transgressifs que ne leur permet un financement ou les limites d’un post Instagram. Ne comptez pas sur moi si ce n’est que pour préserver, au final, la seule image de notre singularité en Amérique. En somme, cela se traduirait par l’accession au pouvoir nationale, avec toute légitimité du système actuel, de la classe qui a le plus démissionné de son prétendu devoir envers l’indépendance et notre langue.
Notre langue ne sera plus le prétexte d’une cause qui les appelle à nous nier. Elle sera notre réaffirmation, par la pratique, de notre existence sur les choses.
Ce « moi » à partir duquel je parle, c’est beaucoup de gens. Et peu d’entre eux ont l’énergie, en temps de crise, d’accompagner les restants de la fraction nationaliste de notre bourgeoisie dans un combat pour la langue et le pays qui leur promet de ne s’occuper que de l’idée de langue et du pays, comme si ces deux choses attendaient le retour au travail des gens pour commencer à exister.
Les idées de démocratie, de justice et de liberté ne deviennent effectives et authentiques que par leur réalisation dans un projet historisant — révolutionnaire — à défaut de ne rester qu’idéologiques. Et la révolution est en soi illégitimité, parce que négation du régime établi. Illégitime négativité liée au corps de l’ordre qui institue partout le Juste, le Bien et le Légitime. C’est pourquoi j’aspire à l’intolérance radicale en ce qu’elle mettra à nu le sens pourrissant de la « tolérance » de cet ordre : celle-là qui n’est que l’ascension de ses intérêts mensongers ; qui n’est que réalisation de son particularisme en universalisme, de son intolérance en légitimité.
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Non, il ne s’agit pas d’un appel larmoyant pour la sauvegarde-de-notre -belle-langue-française-en-Amérique.
Ceci n’est pas une lettre. Encore moins un appel de parvenu déléguant à son parti toute l’ambition qu’il lui faut aujourd’hui mettre en œuvre.
Il s’agit d’un appel à l’action. Un appel à l’affichage, aux graffitis, aux bannières, à l’occupation.
Aux initiatives de toutes sortes.
Les molletons de beaux quartiers et leurs gestionnaires de l’assemblée s’adapteront en conséquence. Laissons-les entre factions de la même bande faire leurs pirouettes à propos de-notre-culture-distincte et de l’unité de la nation dont ils ont tout fait pour la saper sous les pieds des masses sur lesquelles elles auraient pu s’incarner en direction révolutionnaire. À nous d’esquisser la ligne juste de notre émancipation. À nous de savoir reconnaître l’ennemi — tous nos ennemis, dont la poésie de notre langue les fera à nouveau trembler. Par un vote ou par le feu, nous porterons de nos bras, notre langue à son pays.
Isaac Lanctôt