Problèmes de l’antifascisme au Québec
L’antifascisme au Québec, dans les dernières décennies, a pris une forme généralement anationale, apatride, voir carrément anti-indépendantiste. Cela s’explique entre autre par le fait que la plupart des groupes antifascistes sont associés au mouvement anarchiste.
Si les intentions de base des antifascistes sont louables, il est fort désolant de voir l’opposition au fascisme s’accompagner d’un mépris pour la nation québécoise, de sa culture et de ses revendications en tant que nation opprimée par le Canada impérialiste. Les militants antifa déracinés et bien souvent anglophiles deviennent les soldats de rue du cosmopolitisme néolibéral malgré eux, faisant rarement la différence entre un fasciste et indépendantiste d’extrême-gauche. Calqué sur les modèles antifa américains et français, toute manifestation de fierté nationale est considérée comme suspecte. On applique une grille d’analyse importée de pays impérialistes à une nation dominée, dont la culture est menacée d’assimilation, ce qui crée un nombre considérable de contradictions. Aux revendications pour la défense de la langue et de la culture québécoise et pour le droit à l’autodétermination on associe le chauvinisme de l’extrême-droite française, alors que les contextes français et québécois n’ont rien à voir l’un avec l’autre. Le calque va jusqu’à l’étrange importation de termes comme « faf » pour désigner les fascistes, qui veut en réalité dire « France aux Français », slogan populaire chez les nationalistes de l’Hexagone. Le mouvement antifasciste n’a donc pas d’identité propre, et ne fait vivre à travers le mouvement des autres.
Contrairement au Québec, on peut observer un antifascisme enraciné dans des pays comme la Catalogne, l’Euskadi et l’Irlande. Dans ces pays, antifascisme et indépendantisme sont complémentaires plutôt qu’en contradiction. Ils y sont également largement plus influents qu’au Québec. L’enracinement de l’antifascisme en Espagne, en Euskadi et en Catalogne remonte à la guerre civile de 1936; quand les forces républicaines affrontaient les « nationalistes », on retrouvait les Basques et les Catalans du côté de la République. À la suite de la victoire franquiste, une terrible répression s’est abattue sur les peuples minoritaires d’Espagne. La résistance au fascisme devint donc un devoir patriotique pour ceux-ci. En Irlande, le sentiment national était déjà fortement imprégné de progressisme au début du XXe siècle. L’un des principaux leaders de la rébellion de Pâques 1916, James Connolly, était un socialiste. Son héritage est dominant parmi les principaux groupes républicains, qui par conséquent sont animés par un fort sentiment antifasciste. Les loyalistes, de leur côté, embrassent davantage un sentiment d’extrême-droite, par un nationalisme chauvin et impérialiste. Dans chaque cas, l’antifascisme revêt une forme nationale.
L’antifascisme a également revêtu une forme patriotique lors des luttes de partisans en Europe lors de la Deuxième Guerre mondiale. Les Soviétiques appelèrent à la défense de la patrie socialiste, et les multiples mouvements de résistance dans les pays sous occupation allemande et italienne en appelèrent également aux sentiments nationaux. Loin d’être des nationalistes de droite, les leaders de ces mouvements étaient pour la plupart les partis communistes locaux.
Ne pas laisser le terrain national à l’extrême-droite
La question nationale est bien trop importante pour être laissée à l’extrême-droite. Dans un pays comme le Québec, qui subit une domination depuis plus de 260 ans, c’est une question qui doit être fermement prise en main par la gauche révolutionnaire, donc par les antifascistes.
Plutôt que de chercher constamment à faire avouer leur tort aux Québécois, en cherchant dans notre histoire le moindre événement ou personnage pouvant rappeler des tendances fascisantes, les antifascistes devraient s’affairer à y chercher ses figures les plus progressistes et héroïques, des figures auxquelles le peuple puisse fièrement s’identifier. Le sentiment de fierté sera toujours plus convainquant que la honte. Si nous voulons éveiller un sentiment antifasciste fort dans la population, nous devons enraciner l’antifascisme. Car les fascistes, eux, ne se gênent pas pour s’approprier l’histoire nationale et ses héros, de manière malhonnête bien souvent.
« Les fascIstes fouillent dans toute l’histoire de chaque peuple pour se présenter comme les héritiers et les continuateurs de tout ce qu`il y a eu de sublime et d’héroïque dans son passé, tout ce qu’il y a eu d’humiliant et d’injurieux pour les sentiments nationaux du peuple, ils s’en servent comme d’une arme contre les ennemis du fascisme.
En Allemagne, on édite des centaines de livres n’ayant qu’un seul but : falsifier à la manière fasciste l’histoire du peuple allemand.
Les historiens national-socialistes frais émoulus s’efforcent de représenter l’histoire de l’Allemagne de façon à faire croire que, en vertu d’on ne sait quelle » continuité historique », on voit courir tout au long de deux mille années, comme un fil rouge, une ligne de développement qui a abouti à l’apparition sur la scène historique du « sauveur » national, du « Messie » du peuple allemand, le « Caporal » bien connu d’origine autrichienne !
Dans ces livres on représente les plus grandes personnalités du peuple allemand, dans le passé, comme fascistes, et les grands mouvements paysans comme les précurseurs directs du mouvement fasciste.
Mussolini s’applique de toutes ses forces à se constituer un capital politique avec la figure héroïque de Garibaldi.
Les fascistes français mettent en avant Jeanne d’Arc comme leur héroïne.
Les fascistes américains en appellent aux traditions des guerres américaines de l’indépendance, aux traditions de Washington, de Lincoln. Les fascistes bulgares utilisent le mouvement d’émancipation nationale de 1870-1880 et ses héros populaires favoris Vassil Levski, Stéfan Karadja, etc.
Les communistes, qui estiment que tout cela n’intéresse pas la cause de la classe ouvrière, qui ne font rien pour éclairer de façon juste, au point de vue historique, dans le véritable sens marxiste, léniniste-marxiste, léniniste-staliniste, les masses travailleuses sur le passé de leur propre peuple, pour rattacher sa lutte actuelle à ses traditions et à son passé révolutionnaire, ces communistes abandonnent volontairement aux falsificateurs fascistes tout ce qu’il y a de précieux dans le passé historique de la nation, pour berner les masses populaires.
Non ! Nous sommes intéressés dans chaque question importante, non seulement du présent et de l’avenir, mais aussi du passé de notre propre peuple. Car nous, communistes, n’appliquons pas une politique étroite faite des intérêts corporatifs des ouvriers. (…)
Nous, communistes, nous sommes les irréconciliables adversaires de principe du nationalisme bourgeois sous toutes ses formes.
Mais nous ne sommes pas les partisans du nihilisme national, et ne devons jamais nous affirmer comme tels.
Le problème de l’éducation des ouvriers et de tous les travailleurs dans l’esprit de l’internationalisme prolétarien est une des tâches fondamentales de tout Parti Communiste.
Mais quiconque pense que cela lui permet de cracher, et même l’oblige à cracher sur tous les sentiments nationaux des grandes masses travailleuses, est loin du bolchévisme authentique, il n’a rien compris à la doctrine de Lénine dans la question nationale. (…)
Nous, communistes, nous sommes les irréconciliables adversaires de principe du nationalisme bourgeois sous toutes ses formes.
Mais nous ne sommes pas les partisans du nihilisme national, et ne devons jamais nous affirmer comme tels. »
(George Dimitrov, L’Offensive du fascisme et les tâches de l’Internationale Communiste dans la lutte pour l’unité de la classe ouvrière contre le fascisme, 1935)
Les antifascistes doivent donc occuper le terrain national, et surtout empêcher les fascistes de l’occuper. Nous devons nous hériger en héritierS des luttes populaires. L’histoire du Québec regorge de héros progressistes, à commencer par les Patriotes de 1837-1838, qui dès leur époque s’opposaient au racisme, en déclarant l’égalité entre Blancs et Premières Nations, et aussi l’égalité pour les juifs, brisant avec l’image du vieux nationalisme canadien français supposément antisémite. Aux drapeaux noir et rouge substituons le tricolore et le bicolore felquiste.
Il faut également se souvenir que l’antifascisme se veut une défense des groupes minoritaires, mais aussi du peuple, de la classe ouvrière.
« Le racisme fasciste qui veut écraser le peuple est violemment antinational, précisément parce qu’il est violemment antisocial. Il ne peut y avoir et il n’y a pas d’affirmation de la nation qui puisse ne pas être en même temps celle du peuple, de la classe ouvrière.
En se dressant contre le peuple, contre la classe ouvrière on se dresse contre ceux qui assurent, en fait, et assureront, quoi qu’il arrive, la continuité et la liberté de la nation. La sincérité même du sentiment national doit avoir pour conséquence l’union avec le peuple. En se séparant du peuple, en se dressant contre lui, c’est de la nation qu’on se sépare et c’est contre elle qu’on se dresse, et il ne saurait y avoir de redressement national sans la classe ouvrière ou contre elle, mais seulement avec elle. Précisément parce que la nation est peuple, une politique vraiment nationale ne saurait avoir pour condition des mesures antisociales. C’est contre la nation elle-même qu’une politique antisociale est dirigée et c’est elle qu’une telle politique affaiblit. La contradiction n’est pas entre la justice sociale et la défense nationale, mais entre la défense nationale et la réaction sociale. On s’en aperçoit bien lorsqu’on constate comment les ennemis du peuple se liguent avec les ennemis de la nation. Aujourd’hui, plus que jamais, opposer la défense de la démocratie et la défense de la nation est suspect du point de vue même des intérêts de la France. On constate du reste que ce sont les hitlériens, ceux qui veulent affaiblir la France, qui sont en même temps les détracteurs les plus acharnés de la démocratie. »
(George Politzer, Race, nation, peuple)
L’antifascisme doit devenir québécois. Lorsque les fascistes prennent la rue, cela doit être vu comme une attaque contre la nation toute entière. L’antifascisme doit être un mot d’ordre de défense de la patrie et de ses citoyens contre la barbarie destructrice du fascisme.
Antifascisme et culture nationale
Les antifascistes doivent cesser de se moquer des revendications nationales des masses populaires concernant la défense de la culture. La question linguistique en est un exemple. Plutôt que de couvrir de railleries ceux qui cherchent à assurer la pérennité du français au Québec, il faut au contraire être à l’avant-garde de ces luttes contre l’uniformisation des peuples. Être antifasciste ne devrait pas vouloir dire être un soldat du cosmopolitisme néolibéral.
La dépersonnalisation et l’uniformisation sur le modèle capitaliste anglo-américain, qui se produit chez nous via l’impérialisme canado-américain, est en soit une forme de fascisme de consommation, comme l’aurait dit Pasolini.
« Aucun centralisme fasciste n’est parvenu à faire ce qu’a fait le centralisme de la société de consommation. Le fascisme proposait un modèle, réactionnaire et monumental, mais qui restait lettre morte. Les différentes cultures particulières (paysannes, sous-prolétariennes, ouvrières) continuaient imperturbablement à s’identifier à leurs modèles, car la répression se limitait à obtenir leur adhésion en paroles. De nos jours, au contraire, l’adhésion aux modèles imposés par le centre est totale et inconditionnée. On renie les véritables modèles culturels. L’abjuration est accomplie. »
(Pier Paolo Pasolini, Acculturation et acculturation)
« Je suis profondément convaincu que le vrai fascisme est ce que les sociologues ont trop gentiment nommé « la société de consommation », définition qui paraît inoffensive et purement indicative. Il n’en est rien. Si l’on observe bien la réalité, et surtout si l’on sait lire dans les objets, le paysage, l’urbanisme et surtout les hommes, on voit que les résultats de cette insouciante société de consommation sont eux-mêmes les résultats d’une dictature, d’un fascisme pur et simple. Dans le film de Naldini, on voit que les jeunes étaient encadrés et en uniforme… Mais il y a une différence : en ce temps-là, les jeunes, à peine enlevaient-ils leurs uniformes et reprenaient-ils la route vers leurs pays et leurs champs, qu’ils redevenaient les Italiens de cinquante ou de cent ans auparavant, comme avant le fascisme. Le fascisme avait en réalité fait d’eux des guignols, des serviteurs, peut être en partie convaincus, mais il ne les avait pas vraiment atteints dans le fond de l’âme, dans leur façon d’être. En revanche, le nouveau fascisme, la société de consommation, a profondément transformé les jeunes ; elle les a touchés dans ce qu’ils ont d’intime, elle leur a donné d’autres sentiments, d’autres façons de penser, de vivre, d’autres modèles culturels. Il ne s’agit plus, comme à l’époque mussolinienne, d’un enrégimentement superficiel, scénographique, mais d’un enrégimentement réel, qui a volé et changé leur âme. Ce qui signifie, en définitive, que cette « civilisation de consommation » est une civilisation dictatoriale. En somme, si le mot de « fascisme » signifie violence du pouvoir, la « société de consommation » a bien réalisé le fascisme. »
(Pier Paolo Pasolini, Faciste)
S’il faut combattre le fascisme « de rue », celui des nostalgiques de Mussolini, Hitler, Salazar et Primo de Rivera, il ne faut pas perdre de vue celui beaucoup plus puissant du fascisme de consommation.
Que doit on opposer au fascisme?
C’est entre autres sur les effets du néo-libéralisme que pousse le néo-fascisme d’extrême-droite. Appauvrissement des couches ouvrières, privatisations des services publics, acculturation, perte des valeurs, perte de l’identité nationale au profit de l’américanisation, individualisme, cosmopolitisme, etc. La montée de l’extrême-droite est une réponse d’un secteur des couches populaires à cette situation. Si le sentiment de colère face au système actuel est légitime, sa manière de se matérialiser l’est beaucoup moins. Plutôt que de mener une analyse et une critique du mode de production capitaliste et de ses effets, on se contente de s’attaquer aux effets eux-mêmes. Ce rejet du libéralisme, plutôt que proposer un dépassement du capitalisme, regarde vers le passé pour tenter d’y retrouver la véritable voie pour la salut de la nation. Le capitalisme est partiellement mis en accusation, mais jamais la propriété privée en tant que telle n’est remise en question. Il s’agit d’abord de dompter la bête capitaliste pour servir les intérêts de la nation. Pour le fascisme, généralement, il faut s’inspirer d’un modèle corporatiste, des guildes de métiers. Le fascisme, assez ironiquement, est le proche voisin de l’anarchisme proudhonien et de la social-démocratie dans sa relation au mode de production.
Plutôt que de s’opposer au nationalisme d’extrême-droite par une cooptation du cosmopolitisme, nous devons proposer une alternative qui soit à la fois une défense de l’identité nationale québécoise (dans sa conception républicaine) contre l’assimilation par l’impérialisme culturel anglo-saxon, une dénonciation du capitalisme, qui est responsable à la fois de la double domination subie par les travailleurs québécois et qui produit le racisme et le cosmopolitisme comme idéologies hostiles à un projet d’émancipation nationale qui soit progressiste.
Il ne suffit plus d’être seulement contre le fascisme, mais pour quelque chose en contrepartie. Si nous nous opposons à la tyrannie fasciste, au fédéralisme canadien et à l’impérialisme américain, c’est sous la mot d’ordre de la République socialiste du Québec que nous devons nous rallier, car seule elle peut supprimer à la fois le fascisme, le colonialisme et l’impérialisme. Elle les supprime par la socialisation des moyens de production et la montée de la classe ouvrière comme classe en contrôle de l’appareil d’État, la disparition des contradictions Québec-Canada, la sécurisation culturelle et linguistique, la restitution d’une souveraineté populaire et nationale authentique. Les contradictions actuelles qui génèrent à la fois la réaction et l’acculturation seront dépassées par la République socialiste, qui sera elle-même le fruit d’une révolution menée par la classe ouvrière du Québec.
Maxime Robert