Par Louis Réel
La violence populaire ne sort jamais de nulle part. Elle naît du désespoir qui tourne en rond à en perdre la tête.
Ce même discours tourne en boucle chez les éditocrates et les téléjournal sensationnalistes qui polluent nos ondes afin de discréditer le mouvement étudiant et syndical en France. Présentement, l’angle d’approche s’articule autour du bon vieux classique : c’était mieux avant. Si le titre de ce pamphlet fait référence à Hubert Aquin et à Gabriel García Márquez, c’est qu’il s’agit de deux grands auteurs de l’autre côté de l’Atlantique, en particulier leurs deux ouvrages les plus fameux dont le sujet est la mémoire de peuples conquis. Les Québécois et les Colombiens. Deux peuples dont l’existence-même est périodiquement remise en question. Nous avons cru bon de faire intervenir la littérature des Amériques pour vous dire que vous n’êtes pas seuls. Rien n’est plus précieux que la liberté et l’indépendance.
Ne perdons jamais de vue qu’on parle aussi et surtout d’une masse d’enfants, de jeunes qui ont bien vu l’espace qui les enferme, chez vous. Qui ne peuvent plus se contenter de résignation et de servitude, qui ont vu le reflet de leur oppression quotidienne dans les craques dans les murs, la moisissure, les détritus et le gris. Quand la police française, les éditocrates et les politiques du statu quo en parlent, ils font tout pour vous le faire oublier. Et n’oubliez pas, quand on parle des « jeunes », tendez l’oreille, on parle aussi de vous.
Il y a une fissure en toute chose ; c’est ainsi qu’entre la lumière.
— Leonard Cohen.
Cette fabulation d’un mai 68 « moins pire » est patentée (qui veut dire fabriquée de toute pièce à l’arrache, au Québec), est lancée comme ça, comme un tas de linge sale en bas des marches. Ne vous méprenez pas, ce n’est qu’un levier servant à conserver l’équilibre précaire d’une prise de position totalement dissonante. Il faut sauter par-dessus le fait que mai 68, c’était six ans après la guerre d’indépendance de l’Algérie pour croire à ça. Oui, il y avait de la casse, des racailles qui en profitent, des casseurs accélérationnistes et des jeunes sans repères qui n’ont que la révolte totale comme espoir, ça passait souvent tout croche. Ça passe presque toujours tout croche, quand les revendications ne sont pas écoutées et qu’on en arrive là, dans l’Histoire. N’y a-t-il pas de plus belle tradition française que la révolte et la casse? Pas mal, non? C’est français.
Non, ce n’est pas beau. Quand on la vit, l’Histoire, ce n’est pas toujours beau. C’est long, c’est pénible, chair contre métal, tempe contre semelle, pierre contre tête, nuque, main, pied qui frappent, qui se blessent, qui détruisent. C’est harassant, bruyant, dérangeant, traumatisant, fracassant, douloureux. C’est long et ça fait mal. On n’est pas habitués, mais c’est tout simplement l’Histoire qui reprend ses droits. La « Fin de l’Histoire » annoncée par la victoire du libéralisme après la chute du mur de Berlin n’était qu’une pause publicitaire.
Mais ce régime de pause publicitaire est bien coriace, il s’est planté les pieds fermement dans une position de plus en plus féodale. Catégorique, arbitraire, de droit divin. Les grands seigneurs sont les propriétaires des champs numériques. C’est l’ère de l’information, sans quoi rien ne se produit. Comme le froment et les pois d’autrefois. C’est le techno-féodalisme. Heureusement, les bœufs sont lents, mais la terre est patiente. À bas la start-up nation!
Le statu quo, comme un élastique, s’étire et s’étire, tente de ralentir le mouvement, de maintenir son ordre et sa paix, puis casse. Mai 68, c’était ça. C’était même d’autant plus violent. Les gens, ne l’oublions pas, avaient connu la guerre. En Algérie, en Indochine, et seules deux décennies les séparaient de l’occupation allemande. Ils avaient connu un monde de vétérans estropiés et d’illusions perdues. Ça ne fait que recommencer. La guerre, la lutte, ces choses-là ne changent jamais, pas vraiment. La vraie différence avec le passé, en termes de lutte, c’est tout simplement qu’il est moins visible. Donc, on se permet de fabuler. On peut en parler sans tourner la tête, après tout, ce n’est qu’une opinion et on y a droit, qu’on se dit sans y penser.
Quelle drôle de créature, quel sombre primate qu’est l’Homme. Nous nous retrouvons encore une fois au pied de cet éternel cycle, au temps des illusions, d’autant plus du temps de l’image numérique, ce kaléidoscope. Aveuglés par les lumières du présent, on s’imagine un passé lointain et étranger. « Le passé n’est jamais mort, il n’est même pas passé. » – William Faulkner.
Ce n’était pas « mieux » en mai 68. Ce n’était pas plus poli, « sous les pavés, la plage », Hara-Kiri « le journal bête et méchant ». Ce n’était pas moins violent, au contraire, les « ratonnades » (autant les appeler des pogroms à moindre échelle) et les répliques de groupes de gauche contre eux et l’autorité. En fait, tout ce qu’on entend, les événements récents qu’on voit se dérouler en France depuis des années, me rappellent presque toujours des épisodes de ce temps-là. C’était bête et méchant, drôle aussi et tant mieux! Comme vous dites, qu’est-ce qu’on se marrait! Faut pas trop se prendre au sérieux, ça fait pleurer.
On a vu passer les gilets jaunes, près des sorties d’autoroute et des ronds-points. Mai 68 a aussi commencé avec un mouvement ouvrier. Ici, on a observé le même processus, mais en deux temps. Diviser pour régner, évidemment, chacun à sa place, on ne mélange pas tout. Il faudrait se poser la question, est-ce que l’aliénation et les chambres à échos des réseaux sociaux, qui s’articulent nécessairement autour de champs d’intérêts précis, de « public cibles » servent à nous maintenir dissipés?
Serait-ce pour cette raison que les gilets jaunes ont été ridiculisés et tabassés? Eux qui portaient ce qui les rendait visibles dans l’espace qu’ils habitent, ils ont quand même perdu le contrôle de leur image. Sans doute était-il encore trop tôt, les Français n’étaient pas prêts à les recevoir, le mépris de classe les ayant empêchés et la culture de subversion et de remise en question du pouvoir sur internet, pas encore assez déployée.
Mais cette prison mentale des réseaux sociaux est un couteau à deux tranchants. Suffit de sortir des algorithmes et de fouiner, de bâtir des ponts numériques pour s’organiser et parler aux autres. Des applications, aussi, peuvent servir de vase communiquant afin d’organiser les activités, les marches, la défense et les attaques. Suffit d’en sortir, également, d’aller voir le monde, de se parler et de résister ensemble.
Plus que jamais, le nerf de la guerre, c’est la bataille des images, au creux des tranchées audiovisuelles. Au câble, dans les grandes chaînes ; des commerçants en pleurs, des portraits de très près des visages abasourdi de passants et de petits propriétaires qui ne comprennent pas trop ce qui se passe, la panique, les représentants des syndicats de police invités systématiquement pour engueuler tout le monde et crier en disant qu’il faut se durcir, les résultats de la casse, un racisme de bouc émissaire à peine masqué, les « hordes de maghrébins » et une théorie du complot d’un LFI qui les présente comme si ces jeunes étaient des drones à la solde de Mélenchon.
Sur les réseaux sociaux, on voit la chair humaine, le sang, les blessés, les policiers qui foncent dans des adolescents en voiture de patrouille, des pixels qui censurent des membres arrachés, les os qui craquent, le gamin qui titube avant de tomber et de gigoter de spasmes horribles alors qu’il vient de se prendre une double fracture de la mâchoire via un tir de grenade à bout portant. L’enfant dont le père dit être totalement traumatisé « il ne comprend pas, il ne comprend pas ».
Ce qui a vraiment changé, la seule vraie différence avec mai 68, c’est la quantité incessante d’images, de vidéos, de sons. On peut entendre les jeunes, pas juste les auteurs de journaux subversifs, mais les jeunes eux-mêmes le dire : foutons le feu! Ce n’est plus intangible, ce n’est plus le rêve d’une révolution relatée à travers des interprétations esthétisées, elle est là, devant nous, cette chair humaine en colère. Et ça dérange.
On peut entendre les policiers les traiter de petites merdes, leur lancer des injures racistes, dire qu’il faut les écraser, leur montrer qui c’est, le patron. Ils sont même invités systématiquement à la télé pour le répéter. Un seul coup sur un collègue justifie le rouleau-compresseur. Et ça ne dérange pas.
Mai 68, ce n’était pas mieux, plus poli ou mieux organisé. C’était juste moins visible. Ceux qui tiennent d’abord et avant tout au maintien de l’ordre, ces tranquilles, ces privilégiés, peuvent donc occulter la violence des quartiers populaires et le fait historique que la violence accompagne presque automatiquement le vrai changement. Cette fois-ci, la violence déborde de ses espaces désignés, ça dérange. Les plus démunis d’entre vous la font sortir de sa prison, pour être visible, pour qu’on les entende, et pour la faire goûter aux autres. Il n’y a rien de plus normal, dans l’Histoire, que ce geste.
À tous les révoltés de la Terre, je n’ai qu’une chose à dire, une chose toute simple. Le mot Amour. Votre colère ne sert à rien et n’ira nulle part si elle n’a pas d’amie. Aimez-vous les uns les autres et tout ira bien. Aimez celui qui vous frappe, parce qu’il vous donne des munitions, mais n’hésitez pas à lui rendre la pareille, bien amicalement. Il ne faut pas se laisser faire. Tant qu’on tient le taureau par les cornes, ça ira, ça ira, ça ira.
Riez, riez, pauvres fous! C’est en riant en pleine face de l’autorité qu’on la dérange vraiment. L’Histoire est horrible, mais notre joie est si belle. C’est la chose la plus précieuse qui soit. On vous dira toujours que « c’était mieux avant », ou qu’une lutte du passé qui « est allé trop loin a nuit à la cause ». Riez-leur au nez. Rappelez-leur qu’on ne fait pas d’omelette sans casser d’œufs. Parce que c’est vrai, nos droits reposent sur la sueur, le sang et les larmes, le sacrifice. Ne la perdez surtout pas de vue, cette joie.
On vous dira toujours que « c’était mieux avant », ou qu’une lutte du passé qui « est allé trop loin a nuit à la cause ». Riez-leur au nez. Rappelez-leur qu’on ne fait pas d’omelette sans casser d’œufs. Parce que c’est vrai, nos droits reposent sur la sueur, le sang et les larmes, le sacrifice. Ne la perdez surtout pas de vue, cette joie. On connaît ça, au Québec, se faire raconter des faussetés sur notre histoire, comme on tient tant à nous dire que le Front de libération du Québec, allié inconditionnel des indépendantistes algériens et des Palestiniens, aurait nuit à la cause. C’est faux. Résister ne nuit qu’aux causes perdues. La liberté n’en est pas une.
Je vois en votre cause le même espoir que celui de mon peuple et des nations autochtones du Québec qui persiste encore depuis la Conquête, un espoir qui se passe de main en main depuis des siècles. L’espoir d’un jour voir un pays naître, libéré de ses chaînes et délivré des institutions monarchistes et coloniales. J’entends en vos cris le chant rauque de mes ancêtres, je sens en vous, en nous tous, l’esprit gaulois qui résiste encore à Rome. Aucun barreau, aucune cage ne peut retenir un esprit en cavale. Nous ne demandons que la moindre des choses, le droit d’exister. Une existence normale et normalisée.
Nous nous retrouvons à la brunante, au beau milieu du clair-obscur, de la croisée des chemins. Le temps des monstres, c’est aussi le temps des opportunités. Ils ne peuvent plus se cacher. N’ayez pas peur. Nous connaissons la souffrance d’être invisibilisé. Que tombent les murs des empires!
Vive la liberté! Vive les pendus! Vive les mal-aimés!
Vive la liberté et vive l’indépendance!
Ah pis, Mathieu Cock-Beauté ; mange d’la marde!
Bien à vous, pour toujours,
Louis Réel.