Les forces d’opposition au Québec ne saisissent que trop mollement le caractère vicié des élections provinciales. Tous les slogans en dénonçant la futilité ne servent à rien s’ils ne rendent pas compte de cette dépossession propre qui nous caractérise. Cette dépossession ne se joue pas dans un arrangement de sièges parlementaires plus ou moins fidèle aux intentions de vote d’une population à qui il n’est permis de voter que sur des détails. Ce n’est pas une question de représentativité, mais de légitimité.
En cela, la gauche montréalaise dans sa frange abstentionniste occupe une place d’opposition dorlotée. Ses mille nuances d’anarchisme ne changent rien au fait de sa fonction dans la conjoncture québécoise qui demeure la même depuis les années 80. Son abstentionnisme agit comme fonction d’un système dont elle vit sans cesse la crise d’adolescence, au grand bénéfice de ce dernier comme pour nous prouver qu’il est véritablement ouvert à toutes les opinions. Cette gauche ne s’occupe de représentativité que pour abandonner, à un silence implicite qui nous est fatal, la légitimité du cadre politique au pouvoir central d’Ottawa. Ni Québec ni Canada ce n’est, finalement, le Canada avec du style. Un laisser-faire qui anesthésie, par la voie du progressisme, le rapport de tension nous liant à Ottawa et au cadre démocratique que nous lègue ce régime. Cette gauche élaborera toutes les hypothèses de révolutions et d’autogestion sans même avoir un lieu où les réaliser. Sans même un lieu qui ne participe à nous définir autrement qu’en tant que simple zone administrative ou, au plus, qu’en tant qu’ethnie à la dérive sur le continent américain. C’est ainsi qu’elle se condamne à se retourner constamment sur elle-même tant qu’elle n’assumera pas l’exigence primordiale de constituer un peuple pour ses révolutions. Et ce peuple sera précisément que par ce qui lui manque. Par ce qu’il lui faut briser pour advenir à sa conscience et gouter à la responsabilité d’être pleinement lui-même. Leur abstentionnisme ne crée, en somme, aucune conscience politique à l’instar du boycottage tel qu’il a pu se déployer dans plusieurs luttes de libération nationale, dont la nôtre. La gauche montréalaise y préférant la tentation de la marge sans réelle délégitimation de ce système dont le problème est moins la représentation fidèle que l’étrangeté à qui nous sommes collectivement et aux exigences de réalisation de ce Nous.
Or, voter ou ne pas voter là n’est pas la question. Cela relève dans les deux cas d’un geste tout aussi aveugle.
En ces périodes d’incertitudes économiques, disent les politiciens (alors qu’il n’y a jamais eu rien de plus certain que ce système organisé de dépendance économique envers les États-Unis), ces derniers vous diront qu’il y a moyen de doter le Québec d’une véritable politique économique sans sombrer dans l’excès de l’indépendance. Ils réduiront le problème québécois à cette unique dimension puis n’adopteront pas, bien sûr, de politique économique. De la même façon, ils réduiront le problème québécois à la culture, à des quotas de radio et subventions quelconques ; vous diront à l’unisson que le Québec se doit développer sa culture, mais n’en développeront pas de politique culturelle. Et ainsi de suite pour chaque enjeu.
Voici comment ils nous tiennent en otage de notre impuissance. En otage de nous-mêmes. Et d’élection en élection, nos attentes baissent à l’égard de ces derniers. Tandis que notre dépendance à ce système dont on ne se pose plus la question de savoir s’il est nôtre, elle, ne cesse de croître.
En amputant tous ces enjeux de leur condition de réalisation — l’indépendance — ils ne font que perpétuer une longue tradition de survivance chère à notre élite nationale. Et par survivance, il faut entendre suicide assisté reconduit au fil des élections avec cette fois-ci, à notre chevet, la grosse Amérique dont la droite confond le vent de liberté qu’elle nous apporterait et ses spasmes de décrépitude. En bons colonisés, incapables de trouver un axe en nous-mêmes pour agir, nous cherchons l’évanouissement, l’abandon de notre responsabilité d’être, dans son ombre. Et les restants de grandeur qu’il nous est permis de trouver se trouvent dans des enjeux toujours plus reclus, entre taxe sur les autos et agence de santé, derniers préarrangements funéraires collectifs lorsque l’on abandonne son destin à d’autres.
J’en reviens à nos politiciens qui nous réduisent à ce qu’ils ne feront précisément pas. Cette contradiction est, en même temps, ce qui nous immunise peut-être mieux que quiconque à la tentation de s’abolir dans un grand ensemble. Notre démocratie, cette fierté du pouvoir amputé, nous fait nécessairement souffrir de nous-mêmes. Comme s’il était impossible d’oublier ce qui doit nécessairement advenir pour tout peuple. Malgré tous les discours dévalorisants sur notre capacité à être indépendant, tous les micro-enjeux qui bordélisent notre capacité à unifier nos forces et malgré l’aplaventrisme caquiste des dernières années, nous ressentons une brûlure d’être. À l’instar des Abertains, qui ne sont pas un peuple et dont on s’acquittera de leurs frustrations par une série de subventions au pétrole, nous réapprenons cycliquement que nous le sommes. Surtout, nous découvrons que nous ne sommes pas plus capables de vie que de mort concertée.
Ainsi, en défaut de prétextes pour exister à demi, nous redécouvrons les mirages du referendum. Ce symptôme du colonialisme de gentlemen, tel que le décrivait André d’Allemagne, permet au PQ d’imposer sa mentalité de parti unique sur une cause qui devrait justement nous permettre d’envisager tous les possibles. Ce parti cherche surtout à s’acquitter de sa volonté de perdre. Véritable mise en scène où il cherche à être à la fois un libérateur et l’honorable partenaire de la democracy et de la constitution. On parle d’ailleurs non pas de la peur de l’indépendance, mais de la peur du referendum. Et l’on fait planer de l’incertitude sur ce qui est certain de ne pas se réaliser. Notre droit à la pleine existence politique glisse dans le bingo quotidien de l’annonce de mesures électorales. Toute une clique de perdants à la retraite devenus commentateurs en fait des conjonctures et spécule sur des détails. Pareils à des prêtres dont on a besoin d’entendre réciter ce que tous peuvent déjà lire. Pour entendre l’écho du mythe mourant de la démocratie raisonner dans notre conscience collective, cet enclos électoral où l’on se tient en otage de nous-mêmes, contre les risques de l’Histoire.