Par Ismail Mimouni-Michaud
Au-delà des conversations de tavernes cherchant à déterminer le pourcentage d’islamophobes au Québec, la nomination d’Amira Elghawaby signifie simplement que rien n’a changé depuis le temps où Donald Gordon disait des Québécois qu’ils étaient trop arriérés pour atteindre les conseils d’administration. De 1962 à 2023 : c’est tout comme si la même élite torontoise célébrait le 60e manqué de la mission civilisatrice dont elle s’investit à notre égard. À l’époque, des émeutes éclatèrent au moins, bien que quelques Québécois travaillaient à contredire Gordon en nourrissant le rêve de marcher comme des boss. Ce réflexe semble aujourd’hui avoir gagné tous nos efforts d’indignation politique. Nous ne voyons dans le « cas Elghawaby » qu’un poste à « assainir » en échangeant une parvenue pour un autre.
Une saine réaction à cet événement nous aurait probablement emmené à répondre, dans la rue, à la violence de ces propos démesurés par une autre violence tout aussi aveugle contre le système fédéral qui les nourrit. Saine, car elle aurait clarifié la dimension conflictuelle de la coexistence entre un gouvernement et un peuple qui ne pourra jamais assez se prouver aux yeux du Canada. Une réaction passive, mais somme toute investie de quelques réflexes d’une fierté bien enfouie nous fait aujourd’hui demander sa démission, au risque cerner la personne (trop facilement remplaçable et donc sans importance) plutôt que sa fonction. Mais c’est Québec solidaire qui touche à la vérité fondamentale et donc colonisée de notre nationalisme. Prêt à vendre son âme pour atteindre un compromis dans cette histoire, le parti réactive ce vieux réflexe de minorité où l’on cherche à se prouver toujours plus responsable, plus vertueux, plus blanc que le maître. On le connait tous ce collègue un peu vendu qui ne veut jamais contrarier le boss. Sur le plan psychologique, la réaction de Québec solidaire traduit la conquête intérieure du maître jusque dans l’espace mental du colonisé : ce dernier, ne sachant plus se concevoir hors d’un état de tutelle traitera la majorité comme la minorité qu’il voudrait être. C’est le bon vieux « pas de chicane » auquel notre élite nous a tant habitué.
Mais ce parti est peut-être et tous simplement trop provincialiste et satisfait de ses peanuts pour voir le reflet de sa bassesse sur les chaussures qu’il cire. Cette job de chien de garde du système, des gens comme Émilie Nicolas y sont presque officiellement affectés. Quel soulagement de la voir se porter à la défense de la pauvre Amira ! Le prochain scandale des Commandites, la prochaine Loi sur la clarté, les prochaines lois spéciales, qui sait, la prochaine intervention armée ont un avenir inclusif ! Celle qui militait auprès de Jean Charest lors des événements 2012, regrettant probablement de n’avoir pu instaurer des quotas ethniques pour les coups de matraque à distribuer, a établi la comparaison avec le cas Michaëlle Jean. Nous aurions été trop retardés pour apprécier sa nomination, à l’époque, au poste de représentante du Roi et de commandant en chef des forces armées. Gauche de la police montée ou police montée de gauche : rien qu’une nuance qui ne devrait pas nous faire spéculer à n’en plus finir sur la pertinence d’une candidature ou d’une autre, qu’elle s’appelle Amira ou Gérald.
Comme quoi, il y a surtout quelque chose de maladif venant de notre part à faire les gros yeux devant une parvenue qui parvient. Chers indépendantistes, ce poste ne nous était de toute façon pas destiné. Calmons donc nos ardeurs à vouloir l’assainir. Comme si l’on pouvait débarrasser le Canada de ce qu’il est. Trudeau pourrait nommer un haut responsable aux bons sentiments et la charité que ce poste resterait fondamentalement réactionnaire. Incarnant le bras idéologique du gouvernement, c’est un autre bras et sa main d’argent sale puisant à même la corruption qui le nourrit. Il ne s’agit pas plus d’abolir le poste. Rappelons, par-delà la mêlée, que les fédéraux font de la politique. Nous haïr, pour eux, ne revient pas à une histoire de démocratie, de trahison, d’erreur en ressource humaine ou de je ne sais quoi : mais à de la politique. Espérons ainsi quelques Amira de plus ! À force de coups de pied répétés dans le cul, nous nous réveillerons peut-être du coma bureaucratique dans lequel nous baignons pour se voir grandir en nous un peu de la nécessaire colère à la conquête de la dignité et de l’indépendance.