Immigration : où va-t-on?

Par Ismail Mimouni-Michaud

Les sirènes de l’immigration sonnent à nouveau dans le Québec. « Le bateau coule, la maison déborde, les extrêmes politiques s’établissent » : toutes les images sont bonnes pour que l’on se jette, à la recherche d’une réponse forte, dans les bras de nos maîtres. Mais le réel plaide plutôt que cet enjeu soulève d’autant plus les passions qu’ils ne le règleront jamais. Manque de volonté politique ? Sont-ils au moins capables d’une volonté ? Sommes-nous au niveau d’une conscience nationale qui se traduise par un Nous agissant sur son milieu ? Ou n’assistons-nous pas à un énième spectacle d’impuissance politique projetée dans ce qui, des voleurs de ressources naturelles, des escrocs financiers, des exploiteurs (dont le passeport et les activités ne sont jamais, pour leur part, mis en cause) n’a pas encore désintéressé nationaleux et colonisés : l’existence d’un Autre. Un Autre qu’on doit aimer sans réserve ou apprendre à rejeter ; un Autre, le migrant, appelé à s’intégrer mais que l’on garde constamment à distance par opportunisme politicien.

À bien y regarder, rien ne change au Québec. Qu’il s’agisse d’immigration ou de quoique ce soit qui mobilise les fondements d’un peuple. Ce qui nous sert de conscience nationale se bute à des impasses cycliques. Nous sommes constamment renvoyés au mur de deux tendances essentielles l’une à l’autre : le perpétuel aller-retour entre l’esprit du Parti libéral et de l’Union nationale. Avec le privilège, aujourd’hui, d’être notifié en temps réel des dernières bêtises de Mathieu Bock-Côté et d’Émilie Nicolas.

Ce dualisme est dépolitisant. Et je n’ai pas de grande démonstration théorique à vous faire ici. PSPP nous assurait que nous n’étions pas en Hongrie et qu’il ne fallait pas y arriver en débattant de ce qui occupe nos médias depuis toujours. Un peu plus et nous constaterons que le tiers-monde est populeux. Dans le cas du chemin Roxam, on nous propose de surmonter l’adversité de l’Autre et de réaliser l’indépendance par une clôture bien placée. Et peut-être bien par une commission d’enquête parlementaire qui fera saliver péquistes et chroniqueurs organiques afin de déterminer si nous garderions, l’indépendance acquise, la GRC à nos frontières pour ses bons services rendus. Plus sérieusement, le paysage intellectuel et politique québécois nous condamne à un immobilisme historique. Notre impasse, dans ce cas, fait partie du système. Elle reflète toutes les ambiguïtés du néo-colonialisme canadian. Du point de vue québécois : c’est la politique sans le pouvoir, système qui entretient le coma de notre vouloir-vivre.

Incapables de parvenir à la conscience d’un Nous, la figure de l’Autre que l’on entretient dans le migrant, comme dans chaque exploité que nous pointons du doigt, ne sert qu’à nous rappeler que nous ne sommes pas totalement rien comme on stimule un mourant en CHSLD par le bain hebdomadaire qui lui revient. Ce qui est bien loin d’être par le pouvoir de combattre l’Autre (l’exploiteur, le Canada, etc.) qui nous nie. Bref, il s’agit d’un compromis bâtard qui fait le beau jeu des carrières politiciennes.

Revenons à un peu de pragmatisme. Je veux bien qu’il n’y ait pas assez de logements pour accueillir chaque migrant. Mais qu’attendent donc nos politiciens pour saisir les innombrables tours à condos dont nous savons qu’elles resteront vides, qu’elles ne serviront qu’à diversifier le portefeuille d’un profiteur résidant probablement hors du Québec et qui pourraient bien loger quelques malheureux en exil? D’ailleurs, les sangsues de l’immobilier n’ont pas l’œil rivé sur les statistiques du Ministère de l’Immigration pour entretenir la rareté du logement et pour exproprier les pauvres en toute universalité.


J’entends bien que l’immigration servirait à faire baisser les salaires. Mais le patronat est bien trop organisé et conscient de ses intérêts pour attendre le prétexte d’un surplus de travailleurs qui lui permettrait de faire la guerre aux salaires. On supposerait alors que la classe ouvrière québécoise, débarrassée de ses « éléments impurs », entrerait dans un rapport suffisamment harmonieux avec ses maîtres pour leur faire voir raison. Ce serait, en plus de frôler les rhétoriques fascisantes, complètement hors sol, débile et déphasé avec l’histoire du Québec.

Argument final : les migrants participent à l’anglicisation. Mais s’ils parlent anglais, c’est souvent comme langue seconde et surtout comme langue de transition vers celle de leur nouveau chez soi. C’est inévitable quand on travaille en français, se fait soigner en français, quand on envoie ses enfants à l’école française et vit d’une culture francophone. Qui donc anglicise ces foyers d’intégration ? Qui donc signe des chèques en blanc à McGill pendant que nos écoles croulent, qui anglicise nos soins, qui donc entretient le sentiment d’infériorité de notre culture et la marchandise vers la « réussite », soit l’anglais?

En sommes, si « l’immigration menace la nation » je veux des politiciens qu’ils donnent un but à cette nation, une utopie, un ailleurs où nous puissions nous dépasser et commencer à exister comme peuple. Ces opportunistes qui citent le fameux « je ne veux pas savoir d’où tu viens, mais où tu vas » de Falardeau ne daigne même pas reconnaître que le migrant puisse aller quelque part. Ils le réduisent à son origine, au danger qu’il fait peser sur nous. On ne peut attendre de quelqu’un qu’il se responsabilise face à l’avenir d’un peuple en l’infériorisant.

À mes camarades, je veux que nous avancions sur ce terrain non pas avec des modes, des écœurements, de la lassitude et des peurs, mais avec des principes. Le premier : aucune division entre les travailleurs du Québec. Il faut avoir une idée bien basse de son peuple pour lui proposer, comme l’a fait Jean-François Lisée, de parquer des migrants dans des autobus et de les envoyer je ne sais où. N’avons-nous pas été le cheap labor facilement remplaçable des mêmes patrons ? Ne sommes-nous pas en tant que Québécois des exilés sur leur propre terre, ne sommes-nous pas l’Algérien, l’Haïtien, le Salvadorien ubérisé à l’os, forcés de déboucher des toilettes en bilingue, de vendre des beignes ontariens de nuit, de remercier des touristes américains ?

Et à ceux que les envolées de nos politiciens séduisent, je dis que lorsqu’il sera le temps de vous battre pour vos salaires, vos écoles, vos logements, lorsqu’il sera le temps de soigner vos parents, de nourrir vos enfants, de nettoyer nos bâtiments, le migrant risque fort bien de vous serrer les coudes contre l’adversité. Vous comprendrez alors que l’Autre, l’indésirable, le crotté, celui qui est toujours trop gâté même s’il n’a rien : c’est vous, Québécois et migrants. Vous commencerez à exister, à éprouver le danger de votre perte. Vous apprendrez à dire Nous contre l’Autre véritable qui vous refuse depuis toujours ce droit.

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