Par Ismail Mimouni-Michaud
Président du Front pour l’indépendance nationale
En abdiquant sur l’obligation de prêter serment au roi, Québec solidaire a agi, nez bouché ou pas, en véritable scab. Pour une fois — voir la première de la jeunesse — et peut-être bien malgré eux, les partis assumaient une démarche indépendantiste claire. Je dis bien scab : car nous savons que faire acte de grève, c’est d’abord assumer collectivement tout le poids de ce qui a mené à cette décision. Rupture est faite et ce n’est que collectivement que l’on s’accorde pour la surmonter. Le Québec ne s’est pas réveillé hier avec l’ambition d’en finir avec la monarchie. Faudrait-il rappeler aux députés solidaires l’historique des vexations et des coups de matraque qui font la signature des rois et des reines sur notre histoire et nos institutions ? Voir ainsi un confrère briser une directive de silence à l’égard de la couronne c’est un bien grand abandon pour un geste qui ne demandait qu’à se tenir (dans la sécurité des institutions). On ne s’en remet pas à l’institution pour espérer obtenir d’elle ce qui la remet radicalement en cause, tout comme on ne lâche pas ses collègues dans la grève pour espérer obtenir gain de cause du patron. On ne fait que reculer sur la dimension indépendantiste de notre projet et on avance l’idée qu’il n’y a de politique qu’en abandonnant et qu’en tassant des virgules sur un texte de loi.
Le parti québécois, loin de concevoir ainsi le mouvement qu’il a initié contre la couronne britannique, n’en a pas moins fait résonner le vieil écho d’une humiliation collective que les Québécois, même s’ils ne la combattront pas comme des Irlandais, n’accepteront jamais. On se serait d’ailleurs attendu à ce que la participation de la formation de gauche radicalise d’un cran la démarche du parti québécois. Et par « radicalise », j’entends justement « politiser » : c’est-à-dire rendre cet enjeu à sa dimension historique. Sinon quoi, pour reprendre une expression de Pierre Falardeau, on avance le nez dans le cul du présent — en l’occurrence d’un juridisme abstrait. L’aspect fondamental du combat contre le colonialisme et son extension canadienne se neutralise alors en des discussions sur l’abolition d’un protocole.
Rendre le rejet de la monarchie à sa dimension politique et historique ne peut donc se dissocier d’une action d’égale vigueur pour l’indépendance. On dira qu’il s’agit d’une évidence acquise. Mais c’est justement cela que nous risquons de perdre. En faisant acte de servilité sous le couvert d’une posture utilitariste visant l’abolition plus rapide du serment au roi, Québec solidaire réduit toute la dimension politique de cette tradition coloniale à une loi parmi d’autres. Et voilà, comme le dit Christian Saint-Germain, que le parlement consacre le french-canadian par excellence : l’ambivalent suprême qui, de ratage en ratage, assimile le peuple québécois à ses contradictions de colonisés. Car on verra alors députés caquistes et peut-être même libéraux affirmer que la monarchie, « ça ne sert pas à grand-chose ». Ni trop Québec, ni trop Canada (mais en invisibilisant son cadre, donc le rendant plus pernicieux), on agitera ainsi des solutions aux différents problèmes qu’elle soulève, tous pris séparément et hors d’une problématique indépendantiste : « ça coûte trop cher, ce n’est pas beau, c’est archaïque, etc. ». Cela est bien envisageable, mais dans la mesure où l’on est prêt à sacrifier toute la dimension politique, la réalité concrète qui soutient les arguments économiques, juridiques, sociaux : soit l’existence québécoise.
Nous ne voulons ni rapidité ni efficacité à l’égard de la couronne britannique et encore moins prétendre que son abolissions formelle fonderait un rapport vivant entre les institutions québécoises et le peuple. Ce serait chercher l’effet d’une libération en refoulant la Cause ; à savoir demander au peuple de se reconnaître dans les institutions que le serment remet radicalement question… en isolant le serment. Au contraire, que dure ce combat le plus longtemps possible ! On espèrerait de dirigeants indépendantistes qu’ils exploitent à fond les possibles de la situation qu’ils ont provoqués au parlement. Qu’ils nous fassent comprendre que la monarchie, peu importe par quel bout nous la prenons, nous appelle à la barre de l’histoire en cela qu’elle nomme et le blocage de ce que nous pourrions être en tant qu’entité agissante dans l’histoire et ses ramifications dans un ensemble de pratiques politiques. Qu’ils assument le caractère problématique du moment et qu’il en tire la seule attitude tenable : risquer leur présence au parlement, à cet égard, aurait tenu lieu d’acte politique bien plus significatif que de saper les énergies d’un mouvement citoyen pour y entrer. Que les partis présentent leur refus de prêter serment au roi comme une démarche illégale, mais nécessaire. Car alors devraient-ils nous dire, notre existence de peuple même est illégale dans les paramètres du Canada et ce n’est qu’en se concevant hors de cette légalité que l’on se réalisera.
Rappelons finalement que la monarchie pour les Canadiens tout comme l’indépendance pour les Québécois ne trouve de raison décisive et n’est réductible à aucune cause ni domaine particulier. Ce ne sont pas des lois parmi d’autres, de même que la monarchie ou l’indépendance ne peuvent s’articuler autour d’arguments strictement économiques, juridiques ou autre. Que la monarchie coûte cher, nous n’en rejetterions pas plus la république — notre existence — si elle en venait à couter davantage.
L’indépendance tout comme la monarchie viennent certes avec leurs programmes. Derrière les postures visant à réduire la monarchie à un symbole se dissimulent tous les intérêts d’un système. Et ceux qui, comme Québec solidaire, laissent entendre qu’au-delà de ce protocole un terrain neutre où gérer les affaires de l’État attend ceux qui veulent bien s’y soumettre — alors ceux-là nous cachent les moyens par lesquels l’existence canadienne signifie la négation de notre être. Geste typique par lequel nous intériorisons la volonté d’un autre, nous nous imaginons aptes à diriger notre vie collective du seul fait que les institutions nous laissent survivre parmi celles du maître. Nous nous rabaissons de peuple à gérant de protocole, voyant le compromis partout où il s’envisage comme si, en abandonnant la monarchie avec tout ce qu’elle implique, nous nous retrouverions gueule ouverte, incapable de nous concevoir hors de ce qui nous niait. C’est ça la monarchie et le colonialisme : être incapable de prendre la mesure de cette complémentarité et de cette relation avec le maître ; chaque compromis qu’il nous laisse entreprendre sous la condition de sortir du politique et de l’historique endosse sa situation sur nous.
Il n’existe pas de solution fragmentaire ni de compris face à la monarchie et au Canada : si l’existence canadienne, pour nous, signifie l’ambivalence, le juridisme abstrait et notre perte dans un ensemble d’enjeux tous désaxés de notre situation, alors la politisation de ces phénomènes nous rend à notre homogénéité. L’indépendance comme unique solution face à la monarchie se présente ainsi comme l’existence préalable, le cadre — le seul — dans lequel exercer une volonté de transformation appliquée à chacun de ces domaines. Du RIN lors du samedi de la matraque aux militants du RRQ en 2009, l’histoire québécoise nous apprend cette solidarité dans la cause — son effet fondateur — lorsqu’il s’agit de combattre la monarchie : solidarité primordiale qui l’emporte sur la recherche de compromis névrotique menée par Québec solidaire. Le parti fera peut-être bien la une d’un journal en abolissant le serment. Mais l’histoire, elle, est bien entêtée à ne pas revenir sur cette vieille promesse qu’elle a noué avec la rue : en finir avec ce qui l’empêche d’affirmer son existence.