La lutte idéologique contre le fascisme – Georgi Dimitrov

Extrait de L’Offensive du fascisme et les tâches de l’Internationale Communiste dans la lutte pour l’unité de la classe ouvrière contre le fascisme de Georgi Dimitrov, publié en 1935. Texte complet disponible ici.


Un des côtés les plus faibles de la lutte antifasciste de nos Partis consiste en ce qu’ils ne réagissent pas suffisamment et en temps opportun à la démagogie du fascisme et continuent jusqu’à présent à considérer avec dédain les questions de la lutte contre l’idéologie fasciste.

Beaucoup de camarades ne croyaient pas qu’une variété de l’idéologie aussi réactionnaire que l’idéologie du fascisme, arrivant dans son absurdité bien souvent jusqu’à la démence, fût, en général, capable de conquérir une influence de masse.

Ce fut une grande faute.

La décomposition très avancée du capitalisme pénètre jusqu’au cœur même de son idéologie et de sa culture, et la situation désespérée des grandes masses populaires rend certaines de leurs couches sujettes à la contagion des déchets idéologiques de cette décomposition.

Cette force de contagion idéologique que possède le fascisme nous ne devons en aucun cas la sous-estimer.

Nous devons, au contraire pour notre part, déployer une ample lutte idéologique sur la base d’une argumentation claire, populaire et d’une attitude juste et bien réfléchie à l’égard de la psychologie nationale particulière des masses populaires.

Les fascistes fouillent dans toute l’histoire de chaque peuple pour se présenter comme les héritiers et les continuateurs de tout ce qu`il y a eu de sublime et d’héroïque dans son passé, tout ce qu’il y a eu d’humiliant et d’injurieux pour les sentiments nationaux du peuple, ils s’en servent comme d’une arme contre les ennemis du fascisme.

En Allemagne, on édite des centaines de livres n’ayant qu’un seul but : falsifier à la manière fasciste l’histoire du peuple allemand.

Les historiens national-socialistes frais émoulus s’efforcent de représenter l’histoire de l’Allemagne de façon à faire croire que, en vertu d’on ne sait quelle  » continuité historique », on voit courir tout au long de deux mille années, comme un fil rouge, une ligne de développement qui a abouti à l’apparition sur la scène historique du « sauveur » national, du « Messie » du peuple allemand, le « Caporal » bien connu d’origine autrichienne !

Dans ces livres on représente les plus grandes personnalités du peuple allemand, dans le passé, comme fascistes, et les grands mouvements paysans comme les précurseurs directs du mouvement fasciste.

Mussolini s’applique de toutes ses forces à se constituer un capital politique avec la figure héroïque de Garibaldi.

Les fascistes français mettent en avant Jeanne d’Arc comme leur héroïne.

Les fascistes américains en appellent aux traditions des guerres américaines de l’indépendance, aux traditions de Washington, de Lincoln. Les fascistes bulgares utilisent le mouvement d’émancipation nationale de 1870-1880 et ses héros populaires favoris Vassil Levski, Stéfan Karadja, etc.

Les communistes, qui estiment que tout cela n’intéresse pas la cause de la classe ouvrière, qui ne font rien pour éclairer de façon juste, au point de vue historique, dans le véritable sens marxiste, léniniste-marxiste, léniniste-staliniste, les masses travailleuses sur le passé de leur propre peuple, pour rattacher sa lutte actuelle à ses traditions et à son passé révolutionnaire, ces communistes abandonnent volontairement aux falsificateurs fascistes tout ce qu’il y a de précieux dans le passé historique de la nation, pour berner les masses populaires.

Non ! Nous sommes intéressés dans chaque question importante, non seulement du présent et de l’avenir, mais aussi du passé de notre propre peuple. Car nous, communistes, n’appliquons pas une politique étroite faite des intérêts corporatifs des ouvriers.

Nous ne sommes pas les hommes bornés des trade-unions ou les dirigeants de guildes médiévales d’artisans et de compagnons.

Nous sommes les représentants des intérêts de classe de la classe la plus importante, la plus grande de la société moderne, de la classe ouvrière appelée à affranchir l’humanité des tortures du régime capitaliste, de la classe qui, sur un sixième du globe, a déjà renversé le joug du capitalisme, et est la classe régnante. Nous défendons les intérêts vitaux de toutes les couches travailleuses exploitées, c’est-à-dire de la majorité écrasante du peuple dans n’importe quel pays capitaliste.

Nous, communistes, nous sommes les irréconciliables adversaires de principe du nationalisme bourgeois sous toutes ses formes.

Mais nous ne sommes pas les partisans du nihilisme national, et ne devons jamais nous affirmer comme tels.

Le problème de l’éducation des ouvriers et de tous les travailleurs dans l’esprit de l’internationalisme prolétarien est une des tâches fondamentales de tout Parti Communiste.

Mais quiconque pense que cela lui permet de cracher, et même l’oblige à cracher sur tous les sentiments nationaux des grandes masses travailleuses, est loin du bolchévisme authentique, il n’a rien compris à la doctrine de Lénine dans la question nationale.

Lénine qui a toujours combattu, résolument et avec esprit de suite, le nationalisme bourgeois, nous a donné un exemple de la façon juste dont il convient d’aborder le problème des sentiments nationaux, dans son article : « De la fierté nationale des Grand-Russes », écrit en 1914. Voici ce qu’il écrivait :

« Le sentiment de fierté nationale nous est-il étranger, à nous, prolétaires grand-russes conscients ?

Evidemment non ! Nous aimons notre langue et notre patrie ; ce à quoi nous travaillons le plus c’est à élever ses masses laborieuses (c’est-à-dire les 9/10 de sa population) à la vie consciente de démocrates et de socialistes.

Le plus pénible pour nous, c’est de voir et de sentir quelles violences, quelle oppression et quelles vexations les bourreaux tsaristes, les nobles et les capitalistes font subir à notre belle patrie.

Nous sommes fiers que ces violences aient provoqué des résistances dans notre milieu, dans le milieu des Grand-Russes ; que ce milieu ait produit Radichtchev, les décembristes, les révolutionnaires roturiers de 1870-1880 ; que la classe ouvrière grand-russe ait créé en 1905 un puissant parti révolutionnaire de masse…

Nous sommes pénétrés d’un sentiment de fierté nationale : la nation grand-russe a créé, elle aussi, une classe révolutionnaire elle aussi a prouvé qu’elle est capable de fournir à l’humanité de grands exemples de lutte pour la liberté et pour le socialisme, et pas simplement de grands pogroms, des rangées de potences, des cachots, de grandes mines et une grande servilité devant les popes, les tsars, les propriétaires fonciers et les capitalistes.

Nous sommes tout pénétrés d’un sentiment de fierté nationale, et c’est pourquoi nous haïssons tant notre passé d’esclaves… et notre présent d’esclaves, quand ces mêmes propriétaires, secondés par les capitalistes nous mènent à la guerre pour étrangler la Pologne et l’Ukraine, écraser le mouvement démocratique en Perse et en Chine, renforcer la clique des Romanov, des Bobrinski, des Pourichkévitch, qui déshonorent notre dignité nationale de Grand-Russes. »

(V.I.Lénine, Œuvres complètes, t. XXI, pages 85-86.)

Voilà ce que Lénine écrivait à propos de la fierté nationale.

Je pense, camarades, ne pas avoir agi incorrectement au procès de Leipzig lorsque les fascistes ayant tenté de calomnier le peuple bulgare en le traitant de peuple barbare, j’ai pris la défense de l’honneur national des masses travailleuses de ce peuple qui lutte avec abnégation contre les usurpateurs fascistes, ces véritables barbares et sauvages et lorsque j’ai déclaré que je n’ai aucune raison d’avoir honte d’être Bulgare et qu’au contraire je suis fier d’être le fils de l’héroïque classe ouvrière bulgare.

L’internationalisme prolétarien doit, pour ainsi dire « s’acclimater » dans chaque pays pour prendre profondément racine en terre natale.

Les formes nationales de la lutte prolétarienne de classe et du mouvement ouvrier des différents pays ne contredisent pas l’internationalisme prolétarien ; au contraire, c’est justement sous ces formes que l’on peut défendre avec succès les intérêts internationaux du prolétariat.

Il va de soi qu’il est nécessaire, toujours et partout, de dénoncer et de prouver concrètement aux masses que, sous prétexte de défendre les intérêts de la nation en général, la bourgeoisie fasciste réalise sa politique égoïste d’oppression et d’exploitation de son propre peuple, de même que sa politique de pillage et d’asservissement des autres peuples. Mais on ne saurait s’en tenir là.

Il est nécessaire, en même temps, par la lutte même de la classe ouvrière et les interventions des Partis communistes, de montrer que le prolétariat, qui s’insurge contre tout genre d’asservissement et d’oppression nationale, est le véritable et l’unique champion de la liberté nationale et de l’indépendance du peuple.

Les intérêts de la lutte de classe du prolétariat contre les exploiteurs et les oppresseurs à l’intérieur du pays ne contredisent pas les intérêts de l’avenir libre et heureux de la nation.

Au contraire : la révolution socialiste signifiera le salut de la nation et lui ouvrira la voie d’un plus grand essor. Du fait que la classe ouvrière édifie actuellement ses organisations de classe et fortifie ses positions, qu’elle défend contre le fascisme les droits démocratiques et la liberté, qu’elle lutte pour le renversement du capitalisme, de ce fait même elle lutte pour cet avenir de la nation.

Le prolétariat révolutionnaire lutte pour la sauvegarde de la culture du peuple pour la libérer des chaînes du Capital monopoliste en décomposition, du fascisme barbare qui lui fait violence.

Seule la révolution prolétarienne peut conjurer la mort de la culture, l’élever à un épanouissement supérieur en tant que culture populaire véritable, nationale par sa forme et socialiste par son contenu, ce que nous voyons se réaliser sous nos propres yeux dans l’Union des Républiques soviétiques socialistes.

L’internationalisme prolétarien non seulement ne contredit pas cette lutte des travailleurs des différents pays pour la liberté nationale, sociale et culturelle, mais encore il garantit, grâce à la solidarité prolétarienne internationale et à l’unité de combat, le soutien nécessaire pour la victoire dans cette lutte. C’est seulement en union étroite avec le prolétariat vainqueur de la grande Union Soviétique que la classe ouvrière des pays capitalistes peut vaincre.

C’est seulement en luttant la main dans la main avec le prolétariat des pays impérialistes que les peuples coloniaux et les minorités nationales opprimées peuvent obtenir leur affranchissement.

C’est seulement par l’union révolutionnaire de la classe ouvrière des pays impérialistes avec le mouvement d’émancipation nationale des colonies et de pays dépendants que passe le chemin de la victoire de la révolution prolétarienne dans les pays impérialistes, car, selon l’enseignement de Marx, « un peuple qui en opprime d’autres, ne saurait être libre ».

Les communistes appartenant à une nation opprimée, dépendante, ne sauraient se dresser avec succès contre le chauvinisme dans les rangs de leur nation, s’ils ne montrent pas en même temps, dans la pratique du mouvement de masse, qu’ils luttent en fait pour l’affranchissement de leur nation du joug étranger.

D’autre part, les communistes de la nation qui opprime ne peuvent faire le nécessaire pour éduquer les masses travailleuses de leur nation dans l’esprit de l’internationalisme, sans mener une lutte résolue contre la politique d’oppression de leur « propre » bourgeoisie, pour le droit des nations, asservies par elle, à disposer entièrement de leur sort.

S’ils ne le font pas, ils n’aideront pas les travailleurs de la nation opprimée à surmonter leurs préjugés nationalistes.

C’est seulement si nous agissons dans ce sens, c’est seulement si dans tout notre travail de masse nous montrons de façon convaincante que nous sommes affranchis du nihilisme national aussi bien que du nationalisme bourgeois, que nous pourrons mener réellement et avec succès la lutte contre la démagogie chauvine des fascistes.

Voilà pourquoi l’application juste et concrète de la politique nationale léniniste-staliniste est importante.

Il y a là une condition absolument indispensable du succès de la lutte contre le chauvinisme, principal instrument de l’action idéologique des fascistes sur les masses.

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