Tiré de Parti Pris no 1, octobre 1963.
Quand les hommes sont habitués à une forme d’oppression — état du salarié face au fournisseur de capital, du noir vis-à-vis l’homme blanc, des nations colonisées face à l’impérialisme — ils sont aussitôt portés à concevoir leur état comme naturel, fatal et insurmontable. Ce fatalisme cependant cède la place à la révolte, lorsque ces hommes prennent conscience de leur condition et qu’ils espèrent pouvoir un jour y mettre fin.
Ainsi, l’espoir naît lorsqu’on en arrive à la conviction que TOUT PEUT ETRE SURMONTE, que la société elle-même, dans ses manifestations les plus complexes, est en continuelle transformation et que l’homme est la source de ce changement — par son travail, ses révoltes, son idéal.
La conscience des problèmes qui confrontent l’humanité, la recherche de solutions adéquates, ainsi que la volonté de les mettre en pratique, tout cela conduit inévitablement à une REVOLUTION TOTALE; « totale », parce qu’elle englobe la totalité de la vie d’un peuple: économie, structures sociales, organisation politique, culture. Elle ne se borne pas à un déplacement des pouvoirs politiques: elle vise surtout à un changement radical dans les structures de la société. C’est la société qu’il s’agit de construire sur DES BASES NOUVELLES. Une Révolution totale ne signifie pas la destruction de tout ce qui existe (ce qui serait à la fois absurde et impossible), mais plutôt le DEPASSEMENT de l’état actuel des choses, la solution des contradictions inhérentes à l’ordre social présent, la refonte de la société dans un nouveau moule, où seront éliminées ces mêmes contradictions.
L’analyse de la situation québécoise nous mène à la constatation de deux contradictions fondamentales: 1 — le Québec est dominé par l’impérialisme canado-américain; 2 — notre société est caractérisée par l’appropriation privée des richesses nationales et par l’exploitation du travail salarié.
Comment résoudre ces contradictions? Telle est la question à laquelle je m’efforcerai de répondre brièvement.
Une république française en Amérique
La première étape vers une Révolution totale est l’indépendance politique du Québec.
Il se trouve encore des gens pour nier aux Canadiens français leur existence en tant que nation distincte. Mais il est mille fois plus facile de démontrer que l’expression « nation canadienne » ne possède aucun fondement objectif. M. Jean-Marc Léger l’a très bien souligné dans une réponse qu’il fit à un éditorial paru dans le « Montreal Star » (Cf. Le Devoir, 29 juillet).
Tout se résume à ceci: l’Etat ne peut pas être un critère de nationalité, car ce serait justifier par là l’annexion, la domination, et finalement l’assimilation des peuples faibles et minoritaires. Exemple: le Canada français. L’élément principal qui caractérise une nation est d’ordre culturel et, plus précisément, linguistique.
De cette définition découle le droit à l’autodétermination de toute nation ayant une certaine importance — géographiquement et numériquement. Quelques-uns poussent le cynisme jusqu’à nous accorder ce droit, mais ils affirment par contre que nous n’avons pas le droit de nous en servir… Eh bien, nous n’avons actuellement AUCUN intérêt à NE PAS nous en servir, pour la simple raison que la Confédération est un frein à l’émancipation du Québec, au lieu d’en être le support. Qu’on en juge par les réactions d’Ottawa aux mesures adoptées au compte-goutte par le cabinet Lesage. Ce ne sont que refus, réponses évasives ou discours démagogiques.
La conférence fédérale-provinciale de juillet dernier, que M. Lesage a qualifiée béatement d’étape vers une ère nouvelle, illustre bien la situation de valet du Québec dans la Confédération. De cette conférence le Québec, quoi qu’on en dise, est sorti perdant. Aucun « pis-aller » n’est admissible. Il s’agissait d’obtenir pour la province les moyens fiscaux nécessaires pour qu’elle puisse aider elle-même les municipalités, en élargissant notre champ de taxation. Au lieu de cela, c’est Ottawa qui conserve l’offensive, qui décide.
Il en est de même, bien que sur un plan différent, de la Commission d’enquête sur le biculturalisme. S’il n’était question que d’enquêter, aucune objection. L’objectivité risque de disparaître lorsque nous arrivons à l’interprétation des faits. Or, nous savons déjà quelle politique ont suivie les membres de la commission dans le passé. Aucun changement notable n’est à prévoir. Une seule ligne de pensée les unit: la réforme de la constitution actuelle. Mais une Confédération, même remaniée, quand l’économie du Québec est dominée par le capital étranger, ne ferait que nous donner un semblant d’égalité, sur le plan linguistique. C’est à cela qu’en arrivera la Commission: c’est pourquoi elle est de trop.
La réelle égalité des deux nations au Canada sera démontrée, non pas par des Constitutions nouvelles ou autres morceaux de papier du genre, mais par la séparation de fait du Québec d’avec les autres provinces. Il ne s’agit pas d’un « divorce »; il aurait fallu d’abord être mariés… Et le mariage suppose au départ l’égalité des deux partenaires, ce qui n’était guère le cas en 1867. C’est à cela qu’en arrivera la Commission: c’est pourquoi elle est de trop.
Se séparer ne veut pas dire s’isoler du reste du monde, ainsi qu’aiment à nous le faire croire les ennemis de l’indépendance du Québec, qui n’ont d’ailleurs souvent jamais étudié objectivement la question. Nous ne serons pas plus « isolés » que le Brésil, le Mexique ou tout autre pays (le Canada par exemple…) La Confédération, au contraire, ISOLE le Québec, en lui enlevant tout pouvoir en matière internationale.
M. Pearson, récemment (il y a un mois environ), donnait une variante de cet « argument », en disant qu’un Québec libre serait noyé dans une mer anglo-saxonne. Mais serait-on plus « noyés » qu’aujourd’hui? La Confédération est-elle une protection efficace contre la « mer anglo-saxonne »? Non, décidément, puisque la Confédération favorise l’assimilation des Canadiens français. De tels « arguments », on le voit, ne résistent pas à l’examen, comme quoi l’impérialisme est injustifiable, parce qu’injuste.
A l’« unité des deux nations » au Canada, nous devons répondre par l’unité des travailleurs de TOUTES les nations. Les travailleurs canadiens-anglais montreront réellement leur « bonne volonté » lorsqu’ils appuieront le mouvement pour l’indépendance du Québec, ce qui les obligera du même coup à lutter, dans ce domaine au moins, contre LEUR bourgeoisie et contre l’impérialisme en général.
Autre argument, très valable à mon avis: la séparation du Québec d’avec la Confédération éliminera les divisions qu’a suscitées la question nationale depuis la Conquête de 1760 et, par le fait même, elle favorisera la lutte pour le socialisme tant au Québec que dans le reste du Canada.
Les arguments en faveur de la création d’une République française en Amérique sont multiples. On trouvera dans cette revue d ’ autres études qui développent plus longuement ce sujet.
Socialisme et libération économique
La deuxième étape vers une Révolution totale est la nationalisation de toutes les entreprises de quelque importance contrôlées de l’étranger.
L’idée d’obtenir une libération économique du Québec sans nationaliser le capital étranger est parfaitement puérile. M. Gérard Filion, le directeur de la SGF, ne disait-il pas un jour qu’il est plus avantageux, pour un capitaliste canadien-français « d’être actionnaire minoritaire d’une grande entreprise prospère, que le seul propriétaire d’une usine ou d’un commerce en voie de disparition »? Le seul secteur où nous sommes à peu près les maîtres — la petite entreprise— est en train de disparaître peu à peu. La politique de la SGF est d’en aider quelques-unes, afin de leur permettre de s’agrandir, de progresser, ou simplement de se renflouer. Mais que fait-on de la grande entreprise? C’est vers elle que doivent converger tous nos efforts de libération économique.
Inutile de dire qu’il n’est pas question, pour la Société Générale de Financement, de viser au contrôle de ces grandes entreprises, même si l’article 5 de la loi constituant la SGF souligne que celle-ci a le pouvoir « d’acquérir, par souscription ou autrement, des actions, des obligations ou autres valeurs de TOUTE entreprise ». En effet, si nos capitalistes, qui contrôlent eux-mêmes une partie de l’épargne québécoise, se voient obligés de devenir « minoritaires dans une entreprise prospère », comment la SGF, qui elle possède des moyens de fortune, pourrait-elle acheter suffisamment d’actions ordinaires de compagnies canado-américaines ou anglaises pour en avoir la direction? Et pense-t-on sincèrement que les capitalistes étrangers se départiront ainsi librement d’une source de profit considérable, sans l’action coercitive de l’Etat qui accompagne toute nationalisation?
M. Jean Lesage répétait souvent, durant les dernières élections provinciales, que la nationalisation de l’électricité était la « clé ». Qu’attend-il donc pour s’en servir?…
Ajoutons que l’article 92 de l’Acte de l’Amérique du Nord britannique (notons que s’il y avait eu « égalité » en 1867, il aurait fallu écrire « bi-ethnique », non pas « britannique » …), stipule que seule « la constitution en corporation de compagnies pour des objets provinciaux » appartient à la législation provinciale. Pour nationaliser l’électricité, Québec a payé une forte indemnité. Mais s’il faut toujours emprunter aux Etats-Unis pour racheter des entreprises elles-mêmes sous contrôle américain, dans la plupart des cas, il est clair que de cette façon la libération économique du Québec est remise aux calendes grecques. L’expropriation est le seul moyen efficace dont nous disposons pour obtenir cette libération. Cependant, de par l’acte de 1867, il nous est refusé d’exproprier une entreprise ayant reçu sa charte du gouvernement fédéral (ce qui est le cas pour un grand nombre d’entreprises, et parmi les plus importantes). D’où nous pouvons conclure qu’il est utopique d’espérer une libération économique du Québec dans les cadres de la Confédération, d’une part, et du capitalisme, de l’autre.
La nationalisation du capital étranger au Québec créerait un large secteur socialiste dans l’économie nationale. On pourrait définir le socialisme comme l’organisation rationnelle de la société moderne, industrielle, en jonction des besoins de la collectivité et, en définitive, des individus. L’instaurer, c’est remettre entre les mains du peuple les richesses nationales, exploitées auparavant au profit d’une classe privilégiée, et qui se trouve en grande partie, dans notre cas, dans d’autres pays.
Cette propriété collective, publique, sera la base d’une réelle planification, par le peuple et pour le bien du peuple. Parler de planification quand les moyens de production sont la propriété d’une classe privilégiée, c’est mettre la charrue devant les boeufs. Il est parfaitement logique que les moyens de production, étant le fruit du travail de millions de gens, deviennent la propriété des travailleurs.
Dans une société socialiste, les investissements proviennent des fonds publics, non plus de l’étranger; nous avons ainsi la meilleure garantie d’une indépendance économique complète et durable.
Une démocratie nouvelle
Les tâches de la Révolution québécoise, la lutte contre l’impérialisme et la Réaction intérieure, exigeront l’UNITE de toutes les forces démocratiques dans un Front commun. Ce dont nous aurons besoin, c’est d’un GOUVERNEMENT D’UNITE NATIONALE.
Si le socialisme instaure une société supérieure, il représente aussi une démocratie supérieure, où le « pouvoir du peuple » reflète l’appropriation collective, publique, des moyens de production. Il est en effet illusoire de parler de démocratie, quand le peuple ne possède pas les moyens de production. La démocratie suppose l’égalité des hommes, et une égalité fondamentale est réalisée sous le socialisme au moyen de l’appropriation collective.
La démocratie socialiste est nouvelle — par son contenu, du fait de l’inexistence de la bourgeoisie, laquelle sous le capitalisme avait, en dernière instance, le contrôle de l’Etat; — par sa forme, du fait de l’abolition du régime parlementaire qui reflétait les contradictions inhérentes au capitalisme.
Or dans une société socialiste, où la propriété collective établit nécessairement entre les individus une interdépendance réelle, il ne peut y avoir, compte tenu de tous les facteurs, qu’un seul intérêt: celui du peuple. Cette communauté d’intérêts détermine l’existence d’un FRONT national et populaire (union de plusieurs partis), dans lequel la critique pour le bien général remplace la politicaillerie bourgeoise. Autrement dit, l’impossibilité pour les partis bourgeois de se manifester en régime socialiste est le résultat de l’élimination de la bourgeoisie elle-même, élimination qui peut se faire avec ou sans indemnisation du capital exproprié, suivant les circonstances.
Le « pouvoir du peuple » ne se mesure pas au nombre de partis politiques, mais à la participation consciente des masses laborieuses à la vie économique, sociale, politique et culturelle de la nation. Cette participation nécessite une forte décentralisation de la vie politique, pour que le plus grand nombre possible de gens gèrent les affaires publiques, de même qu’un Front populaire assez large et suffisamment lié aux problèmes du peuple. En somme, si la représentation populaire, la démocratie, est impossible sans le principe électif au suffrage universel, elle est par contre possible sans le système parlementaire.
POUR TERMINER, soulignons que « socialisme, démocratie populaire et indépendance » tenues composant en fait une seule réalité — le premier en tant que système social où le peuple est maître du pouvoir économique; le deuxième où il a réellement, en conséquence du premier, le contrôle du pouvoir politique; et le troisième, financement, en tant qu’Etat nouveau, libre et français, où la nation, le peuple et l’Etat correspondent de façon presque parfaite.