Tiré de Révolution Québécoise, No 3, Volume 1, novembre 1964.
M. René Jutras, médecin, séparatiste et l’un des fondateurs du « Regroupement National », dernier né des mouvements indépendantistes, signait dans « Le Devoir » du 31 août dernier un long article où il mettait en garde « tous les indépendantistes honnêtes, sincères du Québec contre la présence et l’activité de ces faux patriotes, adeptes du marxisme ». L’article sur trois colonnes du Dr Jutras portait comme sous-titre, « Alerte à tous les Québécois indépendantistes » et déclarait emphatiquement dans sa conclusion que la promotion de l’indépendance par ces « adeptes du marxisme est fallacieuse et hypocrite ».
Produit typique du cours classique traditionnel, le Dr Jutras, avec son encéphale compartimenté par la logique formelle, déclare qu’ « un adepte du marxisme ne saurait épouser avec sincérité une cause nationale comme l’indépendance du Québec » puisque « Marx a déclaré que les ouvriers n’ont pas de patrie. »
Et qu’est-ce que la patrie pour le Dr Jutras? « La patrie, dit-il, est l’extension ou le développement ultime du concept de famille » et « prend racine dans la spiritualité de l’homme ».
La patrie et la spiritualité de l’homme
La patrie, selon le Dr Jutras, étant l’extension d’un concept basé sur la spiritualité, les classes dirigeantes peuvent donc, en toute quiétude de conscience, s’approprier toutes les terres, toutes les richesses matérielles, toutes les industries, tous les commerces, toutes les institutions bancaires et financières d’un pays sans frustrer, par conséquent, les classes laborieuses de leur patrie. Les richesses matérielles, la réalité concrète vont aux classes dirigeantes, soit environ 10% de la population, le CONCEPT, la SPIRITUALITE, les idées pieuses restent aux classes laborieuses, soit environ 90% de la population.
Quel partage merveilleux pour les classes capitalistes que défend le Dr Jutras!
Et quand ces richesses matérielles sont menacées par la convoitise des classes dirigeantes de pays étrangers, l’on fait appel pour les défendre au CONCEPT de patrie des classes laborieuses. Ceux qui ne possèdent que leur vie et leur force de travail vont alors les sacrifier, au nom du CONCEPT de patrie, pour défendre les richesses de leur pays, qui ne leur appartient pas.
Voilà une autre aubaine pour les classes capitalistes que défend le Dr Jutras! Car c’est un avantage suprême de pouvoir troquer les richesses d’un pays contre un CONCEPT, d’échanger la proie pour l’ombre et de faire gober à 90% des citoyens que, non seulement ils doivent, accepter que l’ensemble des richesses de leur pays appartienne à 10% de la population, mais qu’ils doivent également défendre ces richesses contre ceux qui menaceraient cette « répartition ».
Le patriotisme et la survie des classes dirigeantes
La patrie, toujours selon Ier Dr Jutras, étant un CONCEPT assis sur une SPIRITUALITE, il suffit, pour perpétuer l’« Ordre social » (90% des citoyens soumis à 10%) de développer ce CONCEPT de patrie en une idéologie, le Patriotisme, à coups de réflexes conditionnés, dès le jeune âge, par l’école ,et la propagande. C’est ainsi d’ailleurs que s’est créé le patriotisme bourgeois actuel, cette pseudo-fierté nationale qui est l’opium des classes dirigeantes à l’usage des classes laborieuses.
Car ce que les classes dirigeantes craignent c’est qu’un jour les 90% des citoyens, les dindons de la farce, les spoliés éventent la supercherie et renversent les 10%, les privilégiés, les spoliateurs des richesses nationales. Le patriotisme développé jusqu’au chauvinisme devient donc une nécessité, une garantie de survie pour les classes dirigeantes capitalistes.
Car ce patriotisme chauvin réunit dans la même émotivité les exploiteurs et les exploités et fait oublier à ces derniers qu’ils ne sont que les laquais d’une grande maison qu’ils sont chargés d’entretenir et de défendre, mais qu’ils ne posséderont jamais.
Le Dr Jutras, qui n’appartient pas aux classes laborieuses, l’a bien compris quand il dit, dans son article: « l’amour de la patrie qui unit d’amitié les citoyens de différentes classes au sein d’une nation ».
Mais malheureusement pour tous les docteurs Jutras des classes dirigeantes capitalistes, la patrie n’est pas un CONCEPT mais une réalité CONCRETE et les classes laborieuses, n’en déplaise au Dr René Jutras, n’ont pas de patrie, parce qu’on les en a spoliés.
Les classes laborieuses, les classes salariées, c’est -à-dire l’immense majorité de la population, n’ont pas d’autre patrie que celle de la pauvreté, du chômage et de l’insécurité économique.
Patrie de misère
Car le peuple n’a pas accès à une patrie véritable, puisque les sites enchanteurs, les richesses naturelles, les industries, les banques, les grands moyens de transport, etc., etc., ne lui appartiennent pas. Tout ce qui fait une patrie concrète et non imaginaire appartient aux classes dirigeantes qui en ont la nue-propriété en plus de l’usufruit.
Qui jouit par exemple, des sites enchanteurs, des forêts giboyeuses, des lacs poissonneux du Québec? Les classes laborieuses ou les individus fortunés du Canada ou des U.S.A.?
La patrie des classes laborieuses se réduit, hélas! à l’attachement émotif aux lieux de leur naissance et de leurs misères. Mais cet attachement lui-même est surtout fondé sur l’absence de moyens d’évasion. Car lorsqu’un travailleur peut quitter son patelin pour mener ailleurs une vie moins misérable, il ne revient pas vivre dans la patrie de sa misère.
C’est pourquoi il est illusoire de croire que les Canadiens français hors du Québec y reviendront vivre si le Québec fait sécession. Ces émigrés reviendront seulement s’ils peuvent y vivre plus à l’aise que là où ils vivent présentement. Car le Québec n’a jamais été leur véritable patrie, leur grande patrie, mais seulement leur lieu de naissance et d’insécurité économique, leur petite patrie. Ce n’est pas par véritable patriotisme que ces exilés reviennent parfois visiter le Québec, mais par un sentiment de curiosité et d’attendrissement pour le lieu de leur naissance et de leur jeunesse, et par certains réflexes conditionnés qu’on appelle pompeusement la nostalgie.
Cependant, le peuple du Québec aspire à une patrie véritable, à une grande patrie, à une contrée qui serait CONCRETEMENT à lui. Il aspire, par conséquent, à un patriotisme véritable, à un sentiment de fierté réelle pour une contrée qui serait CONCRETEMENT à lui.
Patriotisme et socialisme
Mais il n’y a qu’une façon pour le peuple du Québec de posséder une patrie véritable au lieu de la mystification d’un CONCEPT, de tenir la réalité au lieu de son ombre, c’est d’être maître des richesses nationales. Et pour devenir maître , de son sol et de son sous-sol, de ses industries et de ses ins-titutions, le peuple du Québec doit s’en emparer, doit exproprier les expropriateurs du patrimoine national.
Le peuple du Québec doit briser l’emprise de l’axe Ottawa-Washington sur l’économie et la politique du Québec, non au profit des classes capitalistes québécoises mais au profit des classes laborieuses, au profit de tous les salariés québécois. Seul l’établissement d’un régime socialiste au Québec permettra à la fois de récupérer les richesses nationales et d’éliminer les classes capitalistes québécoises qui jouent actuellement la carte nationaliste afin que ce transport de richesses se fasse à leur profit.
Ce serait un désastre pour le peuple du Québec de faire les frais d’une sécession pour simplement changer de maîtres, pour remplacer les capitalistes anglo-canadiens et américains par les mesquins petits bourgeois québécois. Une sécession sans révolution c’est-à-dire sans transformation des structures socio-économiques capitalistes en structures socialistes ferait le jeu des petits capitalistes québécois que défend le Dr Jutras.
Le Dr René Jutras est peut-être un excellent praticien dans le diagnostic d’une rougeole ou d’une scarlatine, mais il est un lamentable analyste politique et un primaire en sociologie. Car qui sont les vrais patriotes? Qui sacrifient leur vie pour défendre la patrie véritable, la patrie concrète pendant les guerres? Les adeptes du marxisme ou les docteurs Jutras des classes dirigeantes capitalistes?
« Loin de désespérer de l’avenir des Canadiens français, la gauche saura les faire entrer dans l’histoire. » (1)
Marcel Rioux
Notes:
1) Cité libre, décembre 1955