Dans cet essai paru en 2019 aux éditions Varia, Pierre Mouterde nous livre une réflexion plus que nécessaire sur la rectitude politique. Bien plus qu’un mot vague, «elle se présente comme un ensemble un peu disparate des façons de parler, de penser et d’agir individuellement qu’il devient préférable d’adopter, vu l’existence de puissantes injonctions collectives et sous peine d’opprobre social marqué.» Peu de gens de gauche osent aborder la question sous peine d’être vilipendé par leur propre camp. Pourtant, plus qu’un simple phénomène isolé, la rectitude politique est bien enchâssée dans la pensée hégémonique du néo-libéralisme et «les caractéristiques de la société-spectacle telles que définies par Guy Debord.» Il est urgent de réfléchir à la question, vu la place toujours plus grande qu’elle prend dans les rangs de certains groupes de gauche au Québec et ailleurs.
Mouterde montre bien la longue tradition de la gauche pour la défense de la liberté et la vision collective de celle-ci qui est aujourd’hui en danger. C’est une perte totale du fil rouge qui traverse notre histoire, causée par l’abandon de groupes de gauche qui en viennent à défendre la rectitude politique. «C’est qu’avec la rectitude politique, l’affaire va en effet beaucoup plus loin qu’il n’y paraît. […] avec la rectitude politique, c’est tout le domaine du politique, de la lutte collective qui se trouve bousculée, qui apparaît, à travers elle, sous forme dégradée, affaissée, transformée.»
Avec de nombreux exemples d’événements tels les contreverses Cantat, Jutra, Kanata et Slav, les réflexes purement émotifs qui mènent à la rectitude politique pour le paraître nous sont montrés, mais en complète rupture avec les positions progressistes défendues jadis. Cette posture empêche tout débat et donc toute réflexion qui sont primordiaux pour penser un projet collectif émancipateur. «si l’on n’ose pas passer de la forme au fond, des paroles aux actes, des symboles culturels à leurs soubassements socio-économiques, des droits individuels aux droits collectifs, si l’on ne décide pas de s’attaquer précisément à ces structures inégalitaires […] on retombera inévitablement dans les travers de la rectitude politique et de sa victimisation maladive qui, tout en dénonçant l’oppression sur le monde plaintif , ne fait que finalement la maintenir en son état, l’entretenir et la reproduire.»
C’est par une grille de lecture post-moderniste que se déploie les nouveaux objets de la gauche, tels les espaces protégés (safe-spaces) et intersectionnalité, objet d’un «individualisme hypertrophié», qui mise tout sur la représentation, le paraître et sur une attitude moralisante, voire un filtre de moraline manichéen. Le moralisme politique, dit Lordon, « consiste en des pures positions de principes. Des positions de principes qui sont systématiquement coupés de toute analyse de leurs conditions d’effectuation concrète. C’est ne pas penser les conditions de possibilité, ne pas penser les conditions d’effectuation concrète. Ça voue à cette espèce de sautillement grotesque et pénible.»1 Et Mouterde en tire les conséquences : «Cette fragmentation postmoderne de la société, de son atomisation en une myriade d’éléments séparés les uns des autres, d’identités différenciées et changeantes, rendant par conséquent au passage bien plus difficile toute vision d’une société commune, donc d’un bien commun et d’une action politique rassembleuse nécessaire pour l’incarner et le faire vivre.»
Ainsi ce livre, loin de se terminer par un point final, ouvre le débat sur une réorientation du cadre culturel de la nouvelle gauche. Débat courageux s’il en est un, s’attaquer à l’hégémonie qu’exerce le postmoderniste du centre-droit à l’extrême-gauche, et qui est défendu tant par nos médias libéraux que par les divers partis et groupes de gauche. C’est donc un essai essentiel à lire pour avoir une vision claire de toutes les implications de la rectitude politique, « car c’est bien de cela qu’elle est finalement le nom : un formidable poison, asphyxiant non seulement les espaces démocratiques qui existent en régime de démocratie libérale, mais aussi et surtout les possibles subversifs et révolutionnaires de la gauche du XXIe siècle. Plus encore, en recouvrant de bonnes intentions les prédations suscitées par les logiques du libre marché capitaliste, […] Elle n’est donc rien d’autre qu’un masque de bonne conscience jeté sur les barbaries de notre temps.»
Jean Lecompte
1. Frédéric Lordon- abattre le capitalisme : mode d’emploi, conférence février 2020.