Réalisé par Jules Falardeau et Jean-Philippe Nadeau-Marcoux, Journal de Bolivie nous raconte à la manière des documentaires classiques de l’ONF l’aventure d’un groupe de jeunes boliviens politisés qui vont, à l’instigation des réalisateurs, (re)faire1 la route du maquis ayant il y a tout juste cinquante ans mené Ernesto ‘Che’ Guevara vers sa mort dans la forêt bolivienne. Loin d’être un documentaire portant exclusivement sur Che Guevara, Journal de Bolivie se présente plutôt comme la restitution anthropologique et culturelle du sens que prend aujourd’hui, pour ces jeunes militants, l’épopée guévariste des années cinquante et soixante. C’est que, s’étant d’abord rendus en Bolivie pour filmer les célébrations du cinquantième de la mort du ‘Che’, les deux réalisateurs québécois ont plutôt, au fil des rencontres, tissé des liens qui leur ont permis de s’insérer dans le groupe en question.
Jalonné de citations provenant des carnets manuscrits relatant l’épopée bolivienne du défunt guerillero, l’excellent documentaire réalisé avec peu de moyens nous laisse voir, à travers les yeux de deux Québécois, le voyage et la rencontre des protagonistes boliviens – certains adolescents, d’autres bien dans la quarantaine – à la recherche de sens ; sens emblématiquement représenté par la figure mythique du ‘Che’ menant la révolution. Rappelons que l’Argentin a d’abord mené une révolution couronnée de succès à Cuba, puis, après quelques tentatives infructueuses, a terminé sa course en Bolivie où il fut pris prisonnier puis tué par les forces armées boliviennes sous l’œil attentif de la CIA.
Ce semble être le plus digne d’être discuté ici, c’est toutefois ce que j’appellerais la situation herméneutiquedes protagonistes boliviens, c’est-à-dire leur situation dans un réseau de références et de sens – c.-à-d. dans une époque, dans l’histoire de leur patrie, dans l’histoire des idées politiques, des religions, etc. Ce qui apparaît évident est que ceux-ci, bien qu’appartenant à une groupe de militants « guévaristes » – appellation assez vague, que certains semblent d’ailleurs prendre plus au sérieux que d’autres –, ne sont pas les représentants d’une idéologie monolithique et orthodoxe : bien au contraire, certains font preuve de cette ferveur catholique qui est typique à une bonne partie de l’Amérique du Sud, d’autres sont athées ; certains se disent communistes, socialistes ou marxistes, d’autres « n’aiment pas vraiment la politique » ; finalement, certains sont satisfaits du gouvernement de l’époque2 tandis que d’autres croient au contraire qu’une lutte pour la libération est toujours nécessaire. Leur situation herméneutique, bien qu’ancrée dans un même passé historique, dans une même époque présente et dans un même objectif – celui de refaire la route du ‘Che’ –, diffère donc sensiblement.
La question se pose alors d’elle-même : qu’est-ce qui unit ces gens d’horizons divers, d’abord dans leur organisation politique, mais aussi dans cette quête de sens et ce voyage à l’improviste ? Si pour certains le Dieu chrétien est « mort », pour d’autres il est encore bien vivant. Pour certains, c’est plutôt Marx qui semble « mort », la figure du ‘Che’ n’étant plus associée qu’à l’idée de libération, alors que d’autres se revendiquent encore activement de la doctrine du marxisme. Que reste-t-il alors pour unir ces compatriotes, si les idées et les dieux ont une jeunesse et une vieillesse, des périodes de force et d’autres de faiblesse ; bref, une vie et une mort ? Si je m’intéresse à cette question précise, c’est que nous sommes nous aussi, Québécois, « latino-américains » à notre manière. Nous nous distinguons d’ailleurs souvent de la majorité anglophone par les mêmes catégories culturelles que les Latino-Américains : on nous dit plus festifs, plus communautaires, moins axés sur l’entreprenariat individuel que sur la solidarité sociale, etc. ; autant de traits culturels propres aux sociétés culturellement catholiques.
Revenons à notre question : la réponse nous apparaît, me semble-t-il, vers la fin du film, alors que les participants doivent, chacun à leur manière, répondre à la question de savoir quel est pour eux le sens de la célèbre palabre du Che : patria o muerte ! Si ce que veut dire « être bolivien » – comme d’ailleurs ce que signifie « être québécois » – est sujet à la variation dans le temps humain, la patrie, elle, demeure cependant, à la fois comme idéal solidaire d’un peuple et comme sol réel de paysages familiers. Si les idées sont sujettes à êtres déformées, infirmées ou oubliés par l’histoire, le sol sur lequel elles sont construites, celui du sens accessible à un peuple donné et à une époque donnée, reste. Si, finalement, la foi en Dieu tend à s’amenuiser en Occident et à ne devenir plus qu’une figure culturelle, celle en la capacité d’un peuple à disposer de lui-même semble ici immortelle3, à l’instar de ces montagnes et de ces fleuves qui ne peuvent être détruits que par un temps géologique, où l’histoire humaine n’apparaît plus que comme un instant vain et minuscule. Le rapport que les protagonistes entretiennent d’ailleurs au paysage natal, au sol nourricier, aux compatriotes présents, passés et futurs et à leurs ancêtres fondateurs est frappant : ce sol de la patrie constitue le fondement vrai de leur engagement politique et de leur périple, de même que la condition de possibilité de toute humanité véritable.
Et en effet, le cri du cœur que constitue la réponse que chacun livre à la question précédente dans un moment transi d’émotion et où le détail des visages crève totalement l’écran – révélant au passage le talent des deux réalisateurs pour la mise en scène de ce type de récit personnel –, constitue le fil directeur, le lien unissant ensemble tous ces participants. La Bolivie est leur patrie, et ils n’hésitent jamais à la chanter. Non seulement cela, mais ils sont de ceux – généralement un petit nombre, mais qui est probablement suffisant – pour qui la patrie passe avant tout le reste, et pour qui il signifie véritablement quelque chose d’élever sa voix dans l’histoire pour proclamer : patria o muerte ! C’est ainsi que nous, « latins du Nord », avons me semble-t-il encore beaucoup à apprendre des nationalismes d’Amérique du Sud ainsi que de leurs repères culturels, idéologiques et « mythologiques ».
-Mathieu Hamelin
1 Seulement pour certains : les générations plus jeunes étant emmenées sur la route mythique par les plus précédentes ayant déjà fait le chemin une ou plusieurs fois. On assiste ici à un exemple parfait de la transmission intergénérationnelle des traditions politiques et culturelles à travers le militantisme.
2 Le film a été tourné en 2017. Il s’agit donc du gouvernement du Mouvement vers le socialisme d’Evo Morales, en poste de 2006 jusqu’à la « crise » de 2019.
3 Pour citer Bolivar, « tous les peuples du monde qui ont combattu pour la liberté ont finalement éteint leurs tyrans ».