LE MARXISME-LÉNINISME ET LA QUESTION NATIONALE QUÉBÉCOISE

Par Maxime Robert

Le retour de la question nationale au Québec, avec la montée du Parti Québécois dans les sondages, et la mise à l’avant d’une campagne indépendantiste chez Québec Solidaire, pose la question aux mouvements révolutionnaires québécois qui se réclament du marxisme-léninisme ou plus largement du socialisme. D’une part, il y a ceux qui nous répètent ad vitam aeternam qu’il faut sacrifier les revendications nationales du Québec au nom de la sacro-sainte unité du prolétariat canadien d’un océan à l’autre, faisant preuve, selon nous, d’un internationalisme abstrait, et de l’autre, ceux qui considère que l’indépendance nationale du Québec est une partie de la Révolution prolétarienne au Québec, mais aussi au Canada et dans le monde.

Position du marxisme-léninisme sur la question nationale

Marx et Engels, déjà à leur époque, affirmaient qu’ « un peuple qui en opprime un autre ne saurait être libre ». Cela s’est traduit chez eux par un soutien à la lutte pour l’indépendance de l’Irlande et de la Pologne.

Dans un extrait fort intéressant de Marx sur la question irlandaise, lors d’une polémique entre les socialistes anglais et irlandais, une réponse est donnée aux partisans de l’internationalisme abstrait:

« Le citoyen Hales a dépeint les rapports entre l’Angleterre et l’Irlande sous un jour tout à fait idyllique, comme si la plus grande harmonie régnait entre elles. Or, ce sont exactement les mêmes rapports qui ont existé entre la France et l’Angleterre au moment de la guerre de Crimée, lorsque les classes dominantes des deux pays ne trouvaient pas assez de mots pour se congratuler, et que tout respirait l’harmonie la plus parfaite. Mais le cas est tout différent. Il y a le fait de sept siècles de conquête et d’oppression de l’Irlande par l’Angleterre. Or, tant que durera cette oppression, c’est insulter les ouvriers irlandais que de leur demander de se soumettre à un conseil fédéral anglais. La position de l’Irlande vis-à-vis de l’Angleterre n’est en rien celle de l’égalité, mais bien plutôt celle de la Pologne vis-à-vis de la Russie. Que dirait-on si le Conseil général exigeait des sections polonaises qu’elles reconnaissent la suprématie du conseil fédéral russe de Pétersbourg, ou s’il demandait aux sections de la Pologne prussienne, du Schleswig septentrional et de l’Alsace de se soumettre au conseil fédéral berlinois ? Or, c’est exactement ce que l’on demande aux sections irlandaises.

Lorsque les membres de l’Internationale appartenant à une nation conquérante demandent à ceux appartenant à une nation opprimée, non seulement dans le passé, mais encore dans le présent, d’oublier leur situation et leur nationalité spécifiques, d’« effacer toutes les oppositions nationales », etc., ils ne font pas preuve d’internationalisme. Ils défendent tout simplement l’assujettissement des opprimés en tentant de justifier et de perpétuer la domination du conquérant sous le voile de l’internationalisme. En l’occurrence, cela ne ferait que renforcer l’opinion, déjà trop largement répandue parmi les ouvriers anglais, selon laquelle, par rapport aux Irlandais, ils sont des êtres supérieurs et représentent une sorte d’aristocratie, comme les blancs des États esclavagistes américains se figuraient l’être par rapport aux noirs.

Dans un cas comme celui des Irlandais, le véritable internationalisme doit nécessairement se fonder sur une organisation nationale autonome : les Irlandais, tout comme les autres nationalités opprimées, ne peuvent entrer dans l’Association ouvrière internationale qu’à égalité avec les membres de la nation conquérante et en protestant contre cette oppression. En conséquence, les sections irlandaises n’ont pas seulement le droit mais encore le devoir de déclarer dans les préambules à leurs statuts que leur première et plus urgente tâche, en tant qu’Irlandais, est de conquérir leur propre indépendance nationale. » (1)


Lénine et Staline ont poussé plus loin la réflexion sur la question nationale, en constatant que les luttes de libération nationales dans les colonies et les pays dépendants jouent un rôle qui s’accroît toujours plus à l’époque de l’impérialisme.

Lénine, qui a été le défenseur des mouvements de libération des peuples colonisés, qui a mis fin à l’attitude chauvine et le désintérêt de la seconde internationale à leur égard, n’en oublia pas pour autant les mouvements nationaux au sein des pays impérialistes. Il les considère au contraire comme étant complémentaires, les seconds ayant même un plus grand potentiel de déstabilisation de l’impérialisme :

« Croire que la révolution sociale soit concevable sans insurrections des petites nations dans les colonies et en Europe, sans explosions révolutionnaires d’une partie de la petite bourgeoisie avec tous ses préjugés, sans mouvement des masses prolétariennes et semi-prolétariennes politiquement inconscientes contre le joug seigneurial, clérical, monarchique, national, etc., c’est répudier la révolution sociale. C’est s’imaginer qu’une armée prendra position en un lieu donné et dira « Nous sommes pour le socialisme », et qu’une autre, en un autre lieu, dira « Nous sommes pour l’impérialisme », et que ce sera alors la révolution sociale ! C’est seulement en procédant de ce point de vue pédantesque et ridicule qu’on pouvait qualifier injurieusement de « putsch » l’insurrection irlandaise.

N’est-il pas clair que, sous ce rapport moins que sous tous les autres, on n’a pas le droit d’opposer l’Europe aux colonies ? La lutte des nations opprimées en Europe, capable d’en arriver à des insurrections et à des combats de rues, à la violation de la discipline de fer de l’armée et à l’état de siège, « aggravera la crise révolutionnaire en Europe » infiniment plus qu’un soulèvement de bien plus grande envergure dans une colonie lointaine. A force égale, le coup porté au pouvoir de la bourgeoisie impérialiste anglaise par l’insurrection en Irlande a une importance politique cent fois plus grande que s’il avait été porté en Asie ou en Afrique. » (2)

Staline a continué l’application conséquente du léninisme dans la question nationale, fut l’architecte de la politique des nationalités en URSS et de l’aide soviétiques aux peuples colonisés. Sur le potentiel révolutionnaire des mouvements nationaux, il dira :

« Existe-t-il dans le mouvement d’indépendance nationale des pays opprimés des possibilités révolutionnaires, et, si oui, y a-t-il lieu de les utiliser pour la révolution prolétarienne, de transformer les pays coloniaux et assujettis, de réserve de la bourgeoisie impérialiste, en alliés du prolétariat révolutionnaire ? C’est ainsi que se pose la question.

Le léninisme y répond affirmativement ; autrement dit, il reconnaît l’existence de ces possibilités révolutionnaires et juge nécessaire de les utiliser pour le renversement de l’ennemi commun, l’impérialisme. Le mécanisme du développement de l’impérialisme, la guerre impérialiste et la révolution russe confirment entièrement les déductions du léninisme sur ce sujet.

De là, pour le prolétariat, la nécessité de soutenir activement, résolument le mouvement libérateur des peuples opprimés.

Il ne s’ensuit pas évidemment que le prolétariat doive soutenir n’importe quel mouvement national. Il doit appuyer ceux qui tendent à l’affaiblissement, au renversement de l’impérialisme et non à son maintien et à sa consolidation.

Il arrive que les mouvements nationaux de certains pays opprimés soient en conflit avec les intérêts du mouvement prolétarien.

Dans ces cas, il ne saurait être question de les soutenir. La question des droits d’une nation n’est pas une question isolée, indépendante, mais une partie de la question générale de la révolution prolétarienne. » (3)

Dans cette dernière citation, Staline précise la position léniniste sur les mouvements nationaux. Les mouvements nationaux qui affaiblissent l’impérialisme (on peut parler aujourd’hui de la Palestine, de l’Irlande, de Porto Rico, du Québec, du mouvement de réunification de la Corée) doivent être soutenu par les communistes. Les mouvements nationaux qui renforcent l’impérialisme (les séparatistes Kabyles, les kurdes alliés aux USA et à Israël, les séparatistes Taiwanais, les courants tribalistes qui sapent la lutte panafricaniste, etc.) quant à eux, doivent être critiqués.

La deuxième moitié du 20e siècle a été marqué par de nombreuses luttes de libération nationales, souvent menée par de larges front unis nationaux mené par les communistes, ou par des forces socialistes non-marxistes. Le Vietnam, le Laos, la Corée, les colonies africaines, les pays du monde arabe en sont d’excellent exemple. Ils ont donné raison au marxisme-léninisme, à Lénine et Staline.

Ho Chi Minh, père de l’indépendance vietnamienne, confirmera la justesse des thèses léninistes :

« Le marxisme-léninisme a montré que les mouvements nationaux, s’ils sont vraiment dirigés contre l’impérialisme, contribuent objectivement au combat révolutionnaire en général ; que les revendications nationales et les mouvements nationaux doivent être jugés non seulement selon leur caractère politique ou social étroitement local, mais selon le rôle qu’ils jouent par rapport aux forces internationales de l’impérialisme. » (4)

Kim Il Sung, qui mena l’héroïque lutte de libération du peuple coréen contre les impérialistes japonais et américain, abonda dans le même sens :

« Sur la base des thèses fondamentales de Marx et d’Engels, Lénine a bâti une théorie scientifique sur la question nationale et la question coloniale conformément à la nouvelle conjoncture historique qu’était celle de l’époque de l’impérialisme. Cette théorie tient une place de choix dans le léninisme.

Lénine a mis en lumière le fait que l’association de la lutte de libération nationale des peuples des pays dépendants et de la révolution prolétarienne est une condition majeure du triomphe de cette révolution et qu’elle est le moyen le plus efficace pour libérer les peuples de l’oppression impérialiste.

La grande révolution socialiste d’Octobre a exercé une grande influence sur la lutte libératrice de notre peuple. Le triomphe de cette révolution a marqué chez nous un tournant dans l’infiltration et l’information des idées révolutionnaires marxistes-léninistes, qui se sont alors accélérées.

Les meilleurs patriotes de Corée ont commencé à étudier à fond la doctrine de Lénine. Les thèses de Lénine les ont encouragés et les ont guidés dans la juste lutte qu’ils menaient pour affranchir le peuple. » (5)

Libération nationale et alliances de classe

Les mouvements de libération dans les colonies fut, dans la plupart des cas, bâti sur des alliances interclasse. Les marxistes-léninistes ont toujours reconnu que la petite-bourgeoisie et la bourgeoisie nationale des pays colonisés peuvent être des alliés, mais qu’elles ont tendances à être ambivalentes et instables dans leur opposition à l’impérialisme, d’où la nécessité d’une direction prolétarienne. Dans le cas des pays dépendants situés au coeur du monde impérialiste et capitaliste développé, la bourgeoisie de la nation dominée a généralement réussi à s’arracher davantage de privilèges que la bourgeoisie des colonies et ex-colonies. Sa situation avantageuse la rend encore moins fiable dans la lutte pour l’indépendance nationale et contre l’impérialisme. Ce phénomène pourrait partiellement expliquer que les mouvements de libération à caractère socialiste dans les pays comme le Québec ou l’Irlande insistent moins sur la nécessité de l’alliance avec la bourgeoisie nationale. Chaque peuple doit donc analyser concrètement sa situation pour évaluer quelles alliances doivent être faites, avec quelles classes et de quelle manière, pour éviter de tomber dans le piège du gauchisme et de l’aventurisme, ou pour ne pas finir à la remorque de la bourgeoisie nationaliste.

La question nationale au Québec

La question nationale se pose au Québec depuis la conquête britannique de 1760.

La nation québécoise a été porteuse d’une volonté révolutionnaire, démocratique et progressiste d’indépendance nationale, notamment à travers la rébellion des Patriotes de 1837-1838. Déjà à cette époque, les patriotes québécois ont une sensibilité avant-gardiste à la question de classe :

« Les commerçants, comme groupe, constituent une classe utile, mais qui n’est pas des plus patriotiques. L’esprit du négoce est toujours contraire à celui de la liberté. Peu importe à qui nos remarques plaisent ou déplaisent, il en est une vérité que toute l’histoire démontre : c’est que dans l’ensemble les commerçants sont toujours inspirés, dans leurs actes, par des motifs sordides. Leur principal mobile réside dans l’intérêt immédiat du commerce et non pas dans l’intérêt permanent de leur pays. Ils mettent plus de dévotion à scruter leurs livres de comptes que la Constitution. Ils attachent plus d’importance à l’indépendance pécuniaire qu’à l’indépendance politique. Ils porteraient volontiers les chaînes les plus ignominieuses si elles étaient en or. L’égalité des monnaies a pour eux plus d’importance que l’égalité des droits, et un système de change uniforme leur semble un idéal plus attirant qu’un système uniforme de liberté. Pour établir une société politique saine, il faut se tourner vers les classes dont le travail est la vraie source de richesse. »

« Le Paysan est membre d’une classe sur laquelle nous pouvons compter principalement pour défendre de façon efficace et permanente les institutions fondées sur la liberté, en dépit des féroces assaut dont, comme on peut facilement le prévoir, ils feront l’objet de la part des commerçants rapaces. C’est vers les cultivateurs, simples et bons, et vers les vigoureux pratiquants des arts mécaniques, que nous devons tourner les yeux pour trouver le calme bon sens et l’intrépidité nécessaire pour obtenir le grand bienfait de l’égalité des droits politiques. » (6)

À l’instar du chef républicain irlandais Theobald Wolfe Tone, les Patriotes québécois comprennent que ce sont les classes populaires qui sont appelées à jouer le rôle d’avant-garde dans la libération nationale.

Après la défaite des Patriotes et la répression coloniale contre le peuple québécois, ce n’est que dans les années 1860 qu’un mouvement indépendantiste se reformera, autour du socialiste utopique Médéric Lanctôt. Lanctôt prône l’union des travailleurs dans une grande organisation, fonde des coopératives, soutien les luttes ouvrières et lutte pour l’indépendance du Québec par opposition au projet de confédération canadienne de John A. MacDonald en 1867. Ce court épisode de l’histoire québécoise qui ne débouche pas sur une révolte demeure un progrès idéologique du mouvement d’indépendance du Québec en liant pour la première fois socialisme (utopique) et libération nationale.

Le 20e siècle, avec la Révolution bolchévique, rallume la flamme des mouvements nationaux dans le monde. Au Canada, le Parti communiste du Canada préfère refouler la question nationale québécoise, attitude qui n’a jamais vraiment changée. Dans la section québécoise du Parti, on retrouve notamment Henri Gagnon qui pose la question de l’autodétermination de la nation québécoise et de l’autonomie des québécois au sein du Parti. La direction anglaise du Parti préfère finalement expulser les membres de la section québécoise pour « nationalisme étroit ».

Au début des années 60, le vente de la décolonisation souffle sur le monde entier, et le peuple québécois commence à s’identifier, à la manière des irlandais ou des basques, aux luttes anticolonialistes de l’Algérie, du Vietnam, à la Révolution cubaine. Naissent de cette génération des organisations qui marient indépendance et socialisme et parfois lutte armée comme l’Action Socialiste pour l’Indépendance du Québec, le Front de Libération du Québec, l’Armée de libération du Québec, l’Armée Révolutionnaire du Québec, le Mouvement de libération populaire, le Comité Indépendance et Socialisme, le Front de libération populaire, qui participent aux diverses luttes à caractère indépendantistes, ouvrière et internationalistes (des membres du FLQ ont notamment combattu en Palestine contre les forces d’occupation sionistes). Des organisations nationalistes petites-bourgeoises et bourgeoises naissent également : notamment le Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN) et le Parti Québécois (PQ), ce dernier créant énormément de débats au sein de la gauche québécoise. Divers courant du socialisme se côtoient dans le mouvement indépendantiste à cette époque, dont une branche marxiste-léniniste, représentée par François Mario Bachand, membre de la première vague du FLQ, du CIS, du FLP et militants syndicalistes. Le camarade Bachand, à propos du rapport entre l’indépendance et le socialisme, disait :

« Aucun pays n’a instauré le socialisme chez lui avant d’avoir obtenu son indépendance nationale ou, s’il ne l’avait pas, il la faisait simultanément avec le socialisme. L’indépendance d’un pays est une chose absolument nécessaire parce que le joug colonial freine le développement intellectuel de toute la société, particulièrement celui des travailleurs, doublement aliénés. Si l’on veut un jour l’établissement d’un système socialiste de participation mondiale, il faut que cela se fasse concrètement à tous les échelons. Aujourd’hui, la nation est un de ces échelons. Aucun marxiste conséquent au Québec n’est contre l’unité avec les travailleurs anglo-canadiens ou même américains, cependant il y a une grande différence entre deux peuples libres qui s’associent pour diverses raisons, et nous au Québec qui n’avons aucun droit au chapitre mais à qui on impose constitutions par-dessus constitutions sans même nous demander notre avis. Nous voulons décider avec qui et pourquoi nous allons nous unir dans l’avenir. C’est un droit élémentaire.» (7)

Après l’échec du FLQ et des premiers mouvements populaires indépendantistes, la gauche québécoise fait le bilan des années 60. L’erreur du FLQ, qui avait déjà été soulevée par le camarade Bachand, était de faire du spontanéisme, de n’avoir aucun lien avec les masses, de ne pas être organisé autour d’une formation politique de la classe ouvrière. Deux des grands théoriciens du FLQ, Pierre Vallières et Charles Gagnon, bien qu’ils soient d’accord sur le fait que la stratégie de guerilla urbaine spontanéiste ait écouchée, tirent deux conclusions différentes de leur expérience et, par les solutions qu’ils proposent, incarnent les deux courants principaux des années 1970. Vallières croit que le Parti Québécois, qui reçoit l’appui de la classe ouvrière, est un parti de masse que les socialistes doivent investir pour mener la lutte de décolonisation, qui est un préalable nécessaire avant de pouvoir accomplir la révolution socialiste. Charles Gagnon, quant à lui, croit que le PQ est destiné à servir les intérêts de la bourgeoisie et qu’il n’affrontera jamais l’impérialisme. Gagnon croit que la tâche principale du prolétariat et de la gauche québécoise est la fondation du Parti prolétarien, qui seul pourra mener la lutte de libération nationale et la révolution socialiste au Québec. Charles Gagnon fondera le groupe marxiste-léniniste En Lutte!, qui, à partir de 1973, abandonnera graduellement la lutte de libération nationale pour sombrer dans le gauchisme, en faisant la promotion de l’unité abstraite de la classe ouvrière canadienne et en demandant au peuple québécois de sacrifier ses revendications nationales au nom de la Révolution socialiste, rompant ainsi avec les positions historiques du marxisme-léninisme authentique.

Plusieurs groupes auto-proclamés marxistes-léninistes se formeront dans les années 70, notamment la Ligue communiste (marxiste-léniniste) du Canada, qui deviendra le Parti communiste Ouvrier. Malheureusement, ils partageront presque tous la même position gauchiste d’opposition à l’indépendance du Québec, préférant fustiger les indépendantistes en les traitants de « nationalistes bourgeois » plutôt que de combattre pour prendre la direction du mouvement de libération nationale. Les maoïste pancanadiens avançaient que la question nationale du Québec était une contradiction secondaire, que l’indépendance du Québec diviserait les ouvriers, qu’une indépendance véritable n’était pas possible à l’époque de l’impérialisme (rejoignant ainsi les position de Rosa Luxembourg que Lénine avait dénoncé au début du siècle). La théorie des trois mondes viendra empirer la situation, faisant du Canada un pays du « second monde » devant défendre son indépendance face aux deux superpuissances, c’est-à-dire les USA et l’URSS.

Parallèlement aux groupes maoïstes pancanadiens et à la gauche ayant investi le PQ, des socialistes québécois ont tenté de former des organisations indépendantistes et marxistes-léninistes. Le Parti des travailleurs du Québec, qui demeurera marginal, en est un exemple. Plus influent sera le Centre de formation populaire, un regroupement de syndicalistes, de socialistes (marxistes-léninistes et autres courants de gauches), de groupes du communautaire, etc.

C’est au sein du CFP que les positions les plus justes se sont exprimées à propos de la question nationale. Le CFP a répondu aux positions dogmatiques des maoïstes pancanadiens

Sur la « division du prolétariat canadien » :

«Ainsi, pour En Lutte « travailler aujourd’hui à l’indépendance du Québec, ou à la lutte de libération du Québec ou même des Inuits et des Amérindiens du Canada ne peut mener qu’à une plus grande division du prolétariat face à la bourgeoisie canadienne ». De même pour la Ligue, « la séparation du Québec affaiblirait le prolétariat canadien tout entier dans sa lutte pour le socialisme ».

Quand on scrute la démonstration de cette thèse, on se rend compte qu’elle ne tient qu’à des énoncés d’évidence selon lesquels le plus on est nombreux, le plus on est uni, le mieux on lutte, ainsi qu’à des évocations d’ordre quantitatif, selon lesquelles « la séparation ne ferait que diviser le prolétariat canadien : elle le priverait du tiers de ses forces ». L’unité de la classe ouvrière n’est donc analysée que de façon purement quantitative. Le nombre n’est pourtant pas, par définition, une garantie de la force. L’unité n’a jamais résulté d’un refus de considérer la réalité des spécificités historiques et nationales. » (8)

« Le problème national est déjà une manifestation de la division du prolétariat canadien. C’est la bourgeoisie canadienne qui entretient l’oppression nationale ; la cause première, c’est le capitalisme. La forme même de son hégémonie engendre cette oppression nationale, et la rend nécessaire à son maintien. Elle l’exerce sur les Québécois, mais aussi sur les autochtones (les Inuit et les Amérindiens) ; la discrimination est le fait dominant, lié à l’exploitation capitaliste, partout au Canada. Les travailleurs immigrants sont eux aussi sans cesse soumis à la discrimination. » (9)

À propos de la direction du mouvement de libération nationale :

« Le fait que la montée des luttes politiques de la classe ouvrière prennent la forme d’un soutien au PQ ne tient pas à des conditions historiques fondamentales (nécessité d’une étape démocratique, comme dans le cas de la révolution de 1905 en Russie et la révolution de démocratie nouvelle en Chine) mais strictement de l’absence d’une organisation politique autonome de la classe ouvrière et à la direction petite-bourgeoise des luttes ouvrières et populaires. Le soutien au PQ est une étape dans le développement idéologique de la classe ouvrière, mais pas le signe de la nécessité de l’indépendance réalisée par la bourgeoisie comme étape dans la lutte pour le socialisme. Avec le développement de la lutte politique autonome de la classe ouvrière et de son organisation politique, la situation sera renversée, la lutte pour la démocratie deviendra subordonnée à la lutte pour le socialisme, l’indépendance sera un aspect de la victoire du socialisme.

La lutte contre l’oppression nationale (pour la solution de la contradiction entre le peuple québécois et la domination politique anglo-canadienne) menant à l’indépendance nationale est une des aspects de la lutte du prolétariat pour le socialisme à mettre sous la rubrique des tâches démocratiques du prolétariat (droit des nations à disposer d’elles-mêmes). Seul le prolétariat dans le cadre de sa lutte pour le socialisme peut mener de façon conséquente, c’est-à-dire entièrement démocratique, la lutte pour l’indépendance politique. Cependant, il est possible que la petite-bourgeoisie mène cette lutte et réalise, quoique de façon non-conséquente (souveraineté-association) l’indépendance politique. C’est une position gauchiste que de critiquer comme telle l’indépendance politique en refusant de voir sa spécificité par rapport ce qu’on appelle « l’indépendance économique ». Ainsi, on doit reconnaître le caractère progressiste de l’indépendance politique même réalisée par le PQ, et critiquer le PQ sous ses aspects anti-démocratiques, c’est-à-dire en révélant sa nature de classe, son marchandage avec la bourgeoisie, son alliance avec l’impérialisme, dont la classe ouvrière fera les frais sous la forme d’une législation syndicale anti-démocratique et anti-ouvrière. Une alliance du prolétariat avec la petite-bourgeoisie dans la lutte pour l’indépendance n’est cependant pas impensable, mais il est erroné de la penser sous la forme d’un soutien électoral seulement. Elle doit prendre la forme d’une alliance entre des formes politiques constituées et autonomes, c’est-à-dire qu’elle suppose l’existence d’une organisation politique autonome de la classe ouvrière. Donc, la tâche prioritaire du prolétariat, à l’étape actuelle est la construction de son organisation politique autonome en vue de réaliser le socialisme.

La révolution est impensable au Québec et au Canada sans la prise en charge par le mouvement prolétarien de la lutte nationale. La lutte nationale n’est pas un bien commun, elle appartient à la classe sociale qui s’en saisit afin de la diriger et de la résoudre dans l’intérêts des masses de notre peuple. Seul un mouvement prolétarien conscient et conséquent peut prendre en charge le contenu et la direction de la question nationale et en faire une partie inséparable de la lutte pour le socialisme au Canada.

L’abandon de la question par les militants nouvellement convertis au marxisme-léninisme, à un marxisme-léninisme dogmatisé et empâté dans le conditionnement bourgeois, est une bêtise politique qui va coûter extrêmement cher si elle persiste encore plus longtemps. Cette bêtise ne peut que conduire les marxistes à une marginalisation croissante. L’histoire se fera sans eux, et même contre eux. Si c’est cela qu’ils appellent aller à contre-courant, ils devraient se demander si le courant auquel ils s’opposent avec tant d’acharnement n’est pas celui auquel Trudeau lui-même s’oppose?
(…)
Le parti prolétarien que nous voulons voir se dresser sur la scène politique canadienne et québécoise, ne saurait naître à partir d’une telle méconnaissance du phénomène national, et à partir d’une telle abdication devant la bourgeoisie canadienne et ses complices québécois. Méconnaître la question nationale, ne pas prendre position maintenant dans la conjoncture, c’est ni plus ni moins se mettre à la remorque de la bourgeoisie, c’est abandonner par là même les alliés du prolétariat ainsi qu’une large fraction du prolétariat lui-même, entre les mains de ceux qui, par intérêt de classe, peuvent être conduits à sacrifier et la nation et son héritage et son avenir.

Le parti prolétarien que nous voulons doit déterminer son attitude par l’analyse des situations historiques concrètes en prônant la solution qui assure le meilleur développement à la lutte de la classe ouvrière

Nous devons démontrer la supériorité du socialisme scientifique pour résoudre la question nationale. Il faut dire que l’on peut lutter ici et maintenant contre l’oppression nationale sans abriller la question d’un voile nationaliste, mais en l’intégrant à la lutte pour le socialisme au Canada. Il faut insister sur le fait que l’on peut faire reculer maintenant les forces sociales qui entretiennent à leur profit cette oppression. Les masses peuvent le faire si nous savons les organiser et les mobiliser contre l’ennemi principal. » (10)

En 1980 a lieu le premier référendum sur l’indépendance du Québec. Organisé par le PQ au pouvoir depuis 1976, les organisations maoïstes appel leurs membres à ne pas voter « Oui ». La majeure partie des militants du groupe En Lutte! et du PCO ayant été d’abord indépendantistes pendant les années 60 et au début des années 70, les organisations finissent par imploser. L’incapacité des maoïstes à résoudre la question nationale, ainsi que d’autres contradictions internes, les ont menés à leur propre échec de devenir l’avant-garde du prolétariat québécois. La seule organisation de l’époque ayant survécu est le Parti communiste du Canada (marxiste-léniniste), le PCCML, et sa branche québécoise le Parti marxiste-léniniste du Québec (PMLQ), qui a revu sa position sur la question nationale pour appuyer l’indépendance lors du deuxième référendum de 1995. À noter qu’à l’heure actuelle, le PCCML est le seul parti pancanadien à reconnaître de manière conséquente le droit à l’autodétermination du Québec.

En 1982, le Canada opère le rapatriement de la constitution, constitution qui finira par être imposée à la nation québécoise sans jamais qu’elle ne l’ait signé, reconfirmant une fois de plus son état de peuple dominé.

L’implosion des groupes maoïstes et leur incapacité à saisir la question nationale ont fait du mouvement communiste le grand absent des deux référendums sur l’indépendance. Les camps étaient pourtant clairement définis : d’un côté, la petite-bourgeoisie nationaliste, le prolétariat et ses syndicats, les groupes populaires dans le camp du « Oui », et de l’autre, la grande bourgeoisie canadienne et québécoise, le conseil du patronat et les colonialistes anglophones dans le camp du « Non » (avec la bénédiction de l’impérialisme américain).

Depuis les années 60, le Québec a changé, le prolétariat et la petite-bourgeoisie nationalistes ont réussi à arracher un certain nombre de réformes et de concessions des mains du Canada, mais l’oppression nationale demeure. Sur le plan culturel, l’anglicisation du peuple québécois ne cesse de croître, permettant une plus grande pénétration culturelle de l’impérialisme américain, donc conséquemment une plus grande intégration du Québec dans le giron de l’impérialisme américain, puisque la perte de notre culture et de notre langue éteint également notre volonté d’indépendance et de combattre l’impérialisme. Sur le plan économique, les illusions du Parti Québécois de créer une bourgeoisie québécoise forte (la fondation du Québec Inc. dans les années 80) sont partie en fumée avec les faillites et les rachats continuels des entreprises québécoises par des multinationales américaines et canadiennes. Le Québec, bien que se trouvant au coeur du monde impérialiste, n’est pas à l’abri de la misère sociale qui touche toute société capitaliste. La crise sociale se développe dans notre pays, en même temps que la question nationale revient à l’avant-plan sur la scène politique pour une énième fois de notre histoire. Les différentes organisations communistes seront mises devant ce fait, et devront décider si elles répètent les erreurs du passé, ou si elles mènent enfin le combat pour la direction du mouvement de libération nationale. Pour notre organisation, la lutte de libération nationale ne se pose pas uniquement dans le cadre étroit local, mais dans la lutte mondiale contre l’impérialisme. De par la position de talon d’Achilles de l’impérialisme qu’est le Québec, l’indépendance est une RESPONSABILITÉ révolutionnaire à l’égard des peuples opprimés par l’impérialisme nord-américain.

Les marxistes-léninistes conséquents doivent savoir utiliser à leur avantage les contradictions qui traversent la bourgeoisie canadienne et québécoise. La situation d’oppression nationale sert à la division du prolétariat, en animant la haine entre les peuples et l’esprit de compétition, et ce n’est qu’en dépassant la contradiction qui oppose nos deux nations que la contradiction fondamentale qui oppose le prolétariat à la bourgeoisie sera révélée entièrement aux travailleurs québécois et canadiens, et que la véritable unité de classe pourra être réalisé, sur une base d’égalité. S’obstiner à maintenir le cadre étatique colonialiste canadien est un refus du mouvement de l’histoire, elle nous condamne à demeurer statique. L’indépendance du Québec est non-seulement une partie de la Révolution pour le prolétariat québécois, mais aussi pour le prolétariat canadien. L’indépendance nationale du Québec sera à la source d’une crise du fédéralisme canadien. Ce sont les fondements même du capitalisme et de l’impérialisme canadiens qui seront ainsi déstabilisés. L’indépendance du Québec agira comme bougie d’allumage de la Révolution canadienne, comme Marx avait vu dans le mouvement de libération de l’Irlande le salut du mouvement révolutionnaire du prolétariat anglais.

Le Parti Québécois et Québec Solidaire, parti sociaux-démocrates incapables de s’entendre malgré le peu de différences qui le séparent, peuvent assurer momentanément la direction du mouvement d’indépendance. En cas de victoire de l’un ou l’autre de ces partis, nous aurions seulement une indépendance formelle. Il est urgent que les éléments ouvrier et révolutionnaires s’organisent et gagnent la direction du mouvement de libération nationale. Les positions du PQ et de QS sont partielles, inconséquentes et n’affrontent pas de face l’impérialisme. C’est notre travail de faire avancer les idées révolutionnaires, de montrer aux masses québécoises que les communistes sont les plus grands défenseurs de la liberté nationale, que la révolution socialiste sera la seule garante de la véritable indépendance nationale.


NOTES:

1) L’internationale et un pays dépendant, l’Irlande – Karl Marx

2) Bilan d’une discussion sur le droit des nations à disposer d’elles-mêmes – Vladimir Lénine

3) Des principes du léninisme – Joseph Staline

4) La révolution d’Octobre et la libération des peuples d’Orient – Ho Chi Minh

5) La doctrine de Lénine est notre guide – Kim Il Sung

6) Le capitalisme et la confédération – Stanley B. Ryerson

7) Trois textes – François Mario Bachand

8) Les « M-L » canadiens et la question de l’indépendance du Québec – Centre de formation populaire

9) Comment caractériser le P.Q.? – Centre de formation populaire

10) Comment caractériser le P.Q.? – Centre de formation populaire

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