Le texte qui suit est un discours du groupe Iniciativa Comunista d’Espagne, lors de la conférence de la Plateforme anti-impérialiste mondiale à Athènes en Grèce en novembre 2023.
L’escalade impérialiste en Europe de l’Est et plus récemment au Moyen-Orient montre une fois de plus les graves limites idéologiques et politiques dont souffre le mouvement communiste occidental, surtout lorsqu’il s’agit, comme dans ce cas, de prendre des positions fermes, rigoureuses et fondées face aux manœuvres du bloc impérialiste auquel appartiennent les oligarchies d’État espagnoles et européennes elles-mêmes.
De larges secteurs du mouvement communiste continuent de recourir à l’épouvantail de l' »inter-impérialisme » pour cacher leur ignorance de la nature concrète de l’impérialisme actuel ; pour légitimer leur équidistance face à la énième offensive diplomatique, politique et même militaire de l’impérialisme occidental ; pour contourner sur la pointe des pieds le caractère impérialiste de l’Union européenne, alors que, au contraire, ils claironnent aux quatre vents la perversité d’un prétendu impérialisme russe. Ces dernières années, l’Ukraine a fait l’objet de pressions pour continuer à harceler la Fédération de Russie, en lui retirant ses sphères d’influence historiques et en essayant de gagner aux intérêts de l’impérialisme l’ensemble de l’Europe de l’Est. La campagne médiatique déployée par l’oligarchie occidentale a trouvé, pour la énième fois, plus d’écho qu’elle ne le devrait parmi certaines voix communistes.
Le grand doigt accusateur de ces soi-disant marxistes désigne la Russie comme une puissance impérialiste, mais n’offre aucun soutien théorique pour justifier une thèse aussi audacieuse. Ce silence est compréhensible. Après tout, si l’on se donnait la peine d’étudier rigoureusement la réalité économique et le rôle international de la Fédération de Russie, on n’y trouverait pas l’impérialisme monstrueux qui occupe les fantasmes de la gauche occidentale, mais, au contraire, un pays de nature secondaire et manifestement subordonné dans les réseaux économiques du capitalisme contemporain. Qualifier la Russie d’impérialiste, c’est faire un véritable acte de foi, en ignorant l’évidence très palpable qu’il s’agit d’un pays occupant une position intermédiaire dans les chaînes de valeur mondiales, sans grands capitaux dominant la scène internationale et avec une richesse par habitant inférieure même à celle d’autres pays clairement non impérialistes d’Asie, d’Europe de l’Est et d’Amérique latine. (c’est ici que j’ai supprimé d’autres preuves économiques).
Cette ignorance du véritable caractère économique de la Fédération de Russie découle, en partie, de l’absence d’une théorie scientifique de l’impérialisme dans les rangs du communisme occidental. Certains s’éloignent directement des apports du léninisme et tombent dans les conceptions idéalistes du « capitalisme mondial », du « capitalisme déterritorialisé », ignorant ainsi la division persistante du monde en nations oppressives et opprimées. De ce point de vue, tout conflit international se réduit à un jeu d’intérêts géopolitiques entre acteurs de force équivalente.
D’autres, en revanche, acceptent en paroles les thèses léninistes sur l’impérialisme, mais n’appliquent pas leur mot d’ordre fondamental : l’analyse concrète de la situation concrète. Ainsi, ils se limitent à proposer des fragments décontextualisés d’ouvrages vieux de plus d’un siècle, mais ignorent les profonds changements intervenus depuis lors.
Il existe également une confusion absolue entre les tendances naturelles du capitalisme et l’affirmation réelle d’un pays en tant que puissance impérialiste. De nombreux communistes supposent que des pays comme la Chine ou la Fédération de Russie sont impérialistes simplement parce qu’ils entretiennent des relations de domination sur d’autres nations plus faibles autour d’eux, ou parce qu’ils ont des ambitions expansionnistes – politiquement, économiquement ou même militairement – vers l’extérieur. Mais ces ambitions et ces rapports de domination ne constituent pas une spécificité de l’impérialisme, mais au contraire une tendance propre à tout Etat bourgeois, qui cherchera toujours à étendre au maximum ses sphères d’influence. Selon cette logique absurde, qui confond le capitalisme « en général » avec la réalité concrète de l’impérialisme, il faudrait aussi compter parmi les puissances impérialistes des pays clairement exploités par l’oligarchie occidentale comme le Brésil, l’Afrique du Sud, le Mexique, l’Inde ou la Turquie. En ce sens, la Russie bénéficie-t-elle de sa relation inégale avec les pays de l’ex-environnement soviétique ? Sans aucun doute. Mais cela signifie-t-il que la Russie s’est érigée en puissance impérialiste ? Pas nécessairement. Et cela devra être tranché par une analyse qui prenne en compte non seulement le rapport de la Fédération de Russie à son orbite d’influence historique en Europe de l’Est, en Asie centrale ou dans le Caucase, mais son rôle global dans les réseaux internationaux du capitalisme contemporain. Où, nous insistons, chacun pourra découvrir un pays de nature intermédiaire, très loin de pouvoir occuper à court et moyen terme une position dominante dans le cadre de l’économie capitaliste mondiale.
Ces secteurs du mouvement communiste continuent d’identifier l’impérialisme à la puissance militaire et non à la domination économique au niveau international.
Les positions politiques observées ces dernières années montrent qu’il existe un secteur assez important du mouvement communiste occidental qui s’adapte immédiatement à la matrice discursive des Etats-Unis, de l’OTAN, de l’UE et de l’oligarchie du pays lui-même. Leur silence habituel sur le caractère rapace et prédateur de l’impérialisme occidental contraste malheureusement avec leur condamnation sans appel de l' »impérialisme » russe. Une condamnation qui coïncide, de manière très révélatrice, avec le moment où les puissances occidentales intensifient leur siège économique, militaire et diplomatique de la Fédération de Russie. Par conséquent, dans un conflit où l’impérialisme des États européens prend une part active et intervient en tant qu’agresseur, un communiste qui choisit de se mettre en avant et de souligner les péchés du gouvernement russe ne fait que rendre service à sa propre bourgeoisie impérialiste, en devenant un complice objectif des campagnes de son propre impérialisme.
Les analyses sur l’impérialisme qui prévalent dans le mouvement communiste européen sont, en règle générale, plutôt faibles, partiales, incohérentes, dépassées. Elles se réfugient dans certains textes de Lénine, mais dénaturent le cœur de sa théorie de l’impérialisme. Tout cela traduit un truisme historique : les superprofits captés par le capital impérialiste ont contribué à la droitisation de l’ensemble du paysage politique dans les pays occidentaux, y compris, bien sûr, du mouvement communiste lui-même.
De même, nous voyons comment cette tendance se reproduit, heureusement de manière plus timide, mais encore plus absurde en ce qui concerne l’escalade qui a lieu depuis ces dernières semaines au Moyen-Orient autour du conflit palestinien. Où certains secteurs communistes remplacent la Russie dans leurs discours par l’Iran ou le Hamas, en soulignant leurs caractéristiques réactionnaires, afin de justifier des positions équidistantes.
Nous devons donc déployer les plus grands efforts pour combattre toute tendance conciliante au sein du mouvement communiste et, en général, de la classe ouvrière. Nous devons abandonner les formules et les slogans creux et proposer une étude rigoureusement marxiste de l’impérialisme contemporain, en surmontant les dogmes dépassés et les distorsions auxquels beaucoup ont voulu soumettre la théorie léniniste de l’impérialisme.
Il faut dépasser toutes ces déviations dont la prétendue équidistance – « ni OTAN, ni Russie » – ne fait que favoriser la diabolisation des ennemis de notre propre impérialisme. Il faut, en somme, ramener le mouvement communiste sur le terrain qui est le sien : celui d’une opposition frontale, complète et sans concession à l’oligarchie de notre propre État et à son bloc de parasites impérialistes.