Le texte qui suit est un témoignage du militant de l’ETA José Miguel Beñaran Ordeñana dit « Argala », originalement publié en 1977, reproduit ici à partir de la revue de gauche québécoise « Révolte », no2, automne 1984 sous le titre « Euskadi : témoignage d’un révolutionnaire ».
Je suis né à Arrigorriaga en 1949. D’après mes calculs, lorsque j’y vivais, Arrigorriaga était une bourgade d’environ 8000 habitants, dont une grande partie était des immigrés provenant des différentes régions et peuples de l’État espagnol. Proche de la zone de langue basque de la vallée d’Aratia, elle était cependant exclusivement dans l’orbite de la ville industriel de Bilbao et de ses alentours, avec un fort pourcentage d’immigrés et, pour cette raison et beaucoup d’autres, historiques, on y parlait presqu’exclusivement espagnol. Jusqu’à il y a une douzaine d’années, l’euskara était une langue en voie de disparition, connue seulement du secteur très réduit des « baserritarras » (parlant basque) qui sans aucun doute, l’utilisait chez eux, alors que les jeunes avaient honte de le parler dans la rue. La connaissance de l’euskara, au lieu d’être un motif d’affirmation nationale, en tant que peuple différent, provoquait surtout un complexe d’infériorité.
Mon père, né dans la même ville, était d’origine ouvrière, travaillant depuis l’enfance. Pendant mes six premières années, il fut co-propriétaire d’une petite affaire de menuiserie avec ses frères. Cette affaire n’employait qu’un seul salarié qui, fréquemment hors des heures de travail, vivait avec eux, en famille. Mon père, fils de Basques, ne parlait absolument pas l’euskara. Ma mère, d’origine basque, fut obligée, très jeune, d’aller offrir ses services comme « femme de ménage » chez de riches bourgeois, travail qu’elle devait poursuivre jusqu’à son mariage. Bien que parlant basque, je ne sais pas si ce fut du fait de la vie en commun avec mon père et sa famille – tout en vivant dans un seul appartement – ou par un complexe d’infériorité très répandu à cette époque parmi les euskaldunes, à la maison on ne parlait que l’espagnol. Et c’est pourquoi jusqu’à il y a peu, je ne parlais pas euskara.
Alors que j’étais encore enfant, par hasard, en jouant à la loterie, mon père parvint à réunir une quantité d’argent suffisante pour se lancer à son compte dans la construction de logements. Il devint ainsi un petit industriel de la construction.
Pendant longtemps, l’enseignement reçu à l’école fut un facteur déterminant de mon éducation. J’étudiais les prouesses des conquérants espagnols et les fameuses Croisades, considérant la perte de l’empire espagnol comme le résultat lamentable d’une accumulation d’injustices historiques de la part d’autres nations comme l’Angleterre et la France. Pour moi, Primo de Rivera, fondateur de la Phalange, était un héros national et les « Rouges » comme on appelait dans les livres d’histoires tous ceux qui étaient contre le franquisme, étaient des hordes athées, de violeurs et d’assassins.
Jamais, durant mon enfance, je ne me posais sérieusement et positivement de questions sur l’existence de la problématique nationale basque. Même si je la connaissais un peu par mon père qui écoutait chaque soir une émission de radio interdite, dont les nouvelles étaient à moitié étouffées par un flot de bruit et d’interférences qui les rendaient presqu’inaudibles.
Ma famille paternelle, ainsi que ses connaissances, pour la plupart nationalistes, formaient mon milieu ambiant. Je pouvais fréquemment percevoir cette étrange atmosphère de conversations dans l’intimité de leurs foyers au cours desquelles on citait les noms de Sabine Arana, fondateur du PNV (Parti nationaliste basque) et de J.A. Aguirre, alors président du gouvernement basque en exil. Cependant, tout cela, sans que je m’en rende compte, imprégnait mon subconscient. C’était insuffisant pour combattre l’influence de l’enseignement scolaire et même pour m’amener à me poser des questions auxquelles, de toutes façons, j’étais peu sensible étant donné mon jeune âge.
Par contre, je garde un vif souvenir de l’impossibilité dans laquelle je me trouvais de communiquer avec ma grand-mère maternelle. Elle parlait à peine espagnol et je ne connaissais pas l’euskara. Pour cette raison, nos conversations se limitaient à l’échanges de quelques mots. Elle mourut sans que nous soyons parvenus à avoir une véritable conversation. Je me rappelle aussi que, lorsque nous allions lui rendre visite, ma mère ne parlait pas euskara avec sa famille, sans que je ne puisse rien comprendre. Ces visites sporadiques produisaient en moi un sentiment d’infériorité. Sentiment qui, je le compris plus tard, était celui d’une grande partie – sans aucun doute la plus authentique – de mon peuple.
D’autre part, malgré son nationalisme sabinien, mon père était un fervent admirateur de l’organisation sociale de l’URSS et du communisme en général. Même si peut-être, il l’entendait d’une façon un peu particulière. C’est certainement pour cela que les termes « socialisme » et « communisme » une fois libérés du poids de l’éducation reçue à l’école, me parurent une option sociale plus positive que les autres, contrairement à l’héritage anti-communiste que trop de Basques de toutes les couches sociales ont reçu du nationalisme traditionnel. La difficulté pour me rapprocher d’eux se situait sur le terrain idéologique car j’étais profondément religieux.
Les amis de mon père étaient ouvriers et mes amis, fils d’ouvriers, et c’est là le milieu social dans lequel j’ai grandi. Même si, jusqu’à l’adolescence, je fus incapable de connaître la division de la société en classes. Ce ne furent pas non plus ces relations qui me poussèrent à prendre position pour la classe ouvrière et à opter pour le modèle social marxiste. Je crois que mon évolution dans ce sens se fit en deux étapes. La première fut caractérisée par trois éléments : négation de l’individualisme petit-bourgeois, condamnation de l’exploitation capitaliste et, en réponse à cela, l’affirmation ouvrière et la vision idéaliste, d’inspiration religieuse, de la société.
De l’action catholique
Je me rappelle très bien les préoccupations économiques que le développement de son entreprise causait à mon père. La construction d’un édifice dépendait de la vente des locaux construits antérieurement et des crédits bancaires. Je me le rappelle souvent, seul dans son bureau, malade jusqu’à l’angoisse, sentiment dont la contagion ne pouvait m’épargner. Je compris rapidement que cette concurrence, cette loi de la jungle, qui régit les relations sociales entre patrons, ne pouvait apporter un minimum de bien-être social. De la façon dont moi je l’entendais, bien sûr, c’est-à-dire qu’il était préférable de collectiviser la propriété pour que les bénéfices et les préoccupations soient égaux pour tous. Ce souvenir resta ancré en moi et c’est pourquoi je n’ai jamais voulu reprendre les affaires de mon père, malgré les bénéfices que, sans doute, il en retirait.
Dès que j’ai eu l’âge de raison – façon de parler – j’ai pu mesurer l’exploitation de la classe ouvrière sans, pour cela, la comprendre en tant que telle pendant longtemps. J’ai vu des travailleurs – mes propres voisins – qui, après leur journée de travail, étaient obligés de faire des heures supplémentaires dans l’entreprise de mon père ou dans d’autres pour pouvoir survivre avec leurs familles. Vers l’âge de 17 ans, j’entrais dans un mouvement d’action catholique, la Légion de Marie, dont un des buts était de « plonger » dans la misère pour tenter de consoler ceux qui devait la subir. Ce qui, progressivement, devint évident pour moi, c’est que la consolation ne supprime ni la faim, ni les maladies. C’est seulement avec les luttes ouvrières qui produisirent dans ma région au milieu des années 60, et particulièrement, avec la grève de Bandas et la répression pendant l’état d’exception qui suivit, ainsi que la lecture de romans sur le thème du sacerdoce ouvrier, que j’arrivais à comprendre la division de la société en classes et leurs intérêts opposés.
Je comprenais le problème, mais je méconnaissais encore les solutions possibles pour le résoudre. Le caractère antagonique de l’affrontement entre la bourgeoisie et le prolétariat m’échappait et, de façon générale, toute la rationalisation de la problématique sociale. Ma vision était faite d’expériences personnelles et de mon interprétation idéaliste. Je devais faire quelque chose pour celui qui souffre mais je n’arrivais pas à comprendre l’existence d’un mode de production capitaliste qui provoquait l’exploitation de la classe ouvrière et sa répression. Je me rappelle par exemple, que pour sensibiliser l’opinion sur la guerre du Vietnam, nous affichions, à la porte de l’église paroissiale, des photographies d’enfants tués par les bombes. Mais, ce qui ni moi ni mes compagnons ne comprenions alors, avec toutes ses conséquences, était que la guerre du Vietnam n’était pas un mal en soi, mais le produit de l’impérialisme américain dans sa lutte contre les justes aspirations de libération nationale et sociale du peuple vietnamien. Et que la seule solution possible résidait dans la défaite des troupes US sur ce territoire.
C’est un peu plus tard, dans une seconde étape, que j’ai connu une profonde transformation idéologique qui me permit de mettre chaque élément du casse-tête à sa place. J’aimais l’étude et je voyais la nécessité de rationaliser mes expériences, de comprendre le pourquoi des choses. Ma conception religieuse de la vie, de l’homme et de ses relations sociales, entra en crise. Cette crise était due au fait que cette conception religieuse était insuffisante pour expliquer chacun des problèmes que je me posais. C’est alors que j’ai commencé à étudier la théorie marxiste.
… À l’ETA
À ce moment, on parlait déjà d’une nouvelle organisation politique patriote, basque et socialiste, qui luttait pour l’indépendance d’Euskadi. Il s’agissait d’ETA. Les ikastolas se développaient et des jeunes commençaient à chanter en euskara. La question basque se posait dans toute son ampleur. Notre peuple, pratiquement anéanti, ressuscitait et cette résurrection se fit également sentir à Arrigorriaga. Les classes du soir d’euskara pour adultes commençaient et ceux qui parlaient basque commençaient à dominer leurs complexes et étaient fiers de parler euskara.
Ces deux facteurs – l’étude du marxisme et la renaissance du nationalisme basque – eurent pour résultat de me faire prendre conscience de l’existence d’Euskadi comme nation différente, composée de sept régions, séparées par les armes des États oppresseurs, espagnol et français, de la division de la société en classes dressées l’une contre l’autre par des intérêts irréconciliables, et qu’Euskadi n’était pas une exception dans ce sens. J’ai également compris ce que fut l’« Évangélisation de l’Amérique » par les Espagnols et ce que furent les « Croisés », les « Rouges » et le « glorieux soulèvement national ». Que la question n’était pas que les riches aident les pauvres, ni seulement que les salaires des ouvriers soient augmentés, mais qu’il fallait socialiser les moyens de production. Que pour rechercher la solidarité, la bonne volonté n’était pas suffisante, mais qu’il fallait procéder à une transformation du mode de production capitaliste, qui domine actuellement, par un autre, le mode de production socialiste. Que pour cela, il fallait que la classe ouvrière prenne le pouvoir politique, qu’un appareil d’État n’était pas neutre, ce qui obligeait la classe ouvrière à détruite l’État bourgeois pour en créer un autre, le sien. Que la bourgeoisie avait recours aux armes lorsque ses privilèges étaient en danger, ce qui permettait de penser que si la classe ouvrière ne se posait pas le problème en des termes semblables, nous pourrions vivre de nombreux massacres et peu de révolutions. Une fois ce processus de compréhension entamé – et je souhaite ne jamais devoir le considérer comme terminé – je fus amené à envisager mon entrée dans ETA et à l’accepter.
Débat sur la question nationale.
Malgré les difficultés des relations organisationnelles dues aux exigences de la clandestinité dans laquelle notre activité politique devait se développer, mon militantisme dans ETA m’a permis d’approfondir la connaissance de la question nationale et de ses relations avec la lutte de classes. Mais ce fut fondamentalement la scission qui se produisit lors de la VIe Assemblée – déclarée illégale – qui m’obligea à réviser toute ma vision du monde.
Le groupe appelé VIe Assemblée défendait la thèse selon laquelle l’oppression nationale dont souffrait le Peuple Basque était une conséquence historique de plus d’un développement social dont le moteur était la lutte des classes. Dans le processus de consolidation du mode de production capitaliste, les bourgeoisies des États espagnols et français, recherchant la domination des plus vastes marchés possibles, avaient séparé Euskadi en deux. En essayant d’homogénéiser leurs marchés respectifs, tant sur le plan juridique que linguistique, ils avaient détruit l’ancienne organisation juridique proprement basque et tenté de supprimer sa langue, en imposant les cultures française et espagnole qui non seulement devenait dominantes, mais, de plus, les seules admises. Une fois que le mode de production capitaliste sera dominé et que les travailleurs français et espagnols – nouvelle classe hégémonique – n’auront plus aucun intérêt à maintenir l’oppression du Peuple Basque, celle-ci disparaîtra automatiquement. Par conséquent, l’objectif fondamental était constitué par le triomphe de la révolution socialiste au niveau des États français et espagnol.
Pour y arriver le plus rapidement possible, il était nécessaire d’unir les travailleurs au niveau de l’État, car c’est à ce niveau que la lutte de classe se développe de façon significative. ETA avait toujours défendu l’indépendance d’Euskadi et, d’après la VIe Assemblée, cette revendication divisait les travailleurs basques. Il fallait donc l’abandonner et adopter une politique en faveur de l’autodétermination nationale, sans adopter une option concrète à son sujet. L’option indépendantiste était non seulement contre-révolutionnaire, car elle semait la division dans la classe ouvrière et freinait le processus révolutionnaire. Mais, en plus, elle était petite-bourgeoise car elle représentait une tentative de la petite bourgeoisie basque de devenir la classe dominante du nouvel État basque à créer. Tentative qui, par ailleurs, s’avérait bénigne étant donné le point où en était arrivé le processus de développement historique.
L’option indépendantiste était alors réactionnaire. Très curieusement, coïncidant avec cette thèse, la lutte armée était considérée comme une méthode réservée aux élites, aux ambitions messianiques, qui tentaient de se substituer au protagonisme des classes ouvrières. Elle ne représentait plus que l’expression d’une petite-bourgeoisie qui se débattait désespérément contre son inexorable marginalisation historique.
Si j’étais d’accord avec leur analyse quant à l’origine de l’oppression du Peuple Basque, je rejetais par contre totalement les conclusions qu’ils en tiraient. Leur schéma, copie exacte de celui appliqué par Lénine en URSS, me paraissait erroné pour Euskadi. Les peuples et, en eux, chaque secteur, ne choisissent pas à un moment donné, mais continuellement, dans un processus au cours duquel leurs options peuvent changer si la réalité le conseille. L’impérialisme espagnol n’était pas la seule cause de l’existence de l’option indépendantiste. Il y avait également l’incompréhension historique dont ont fait preuve les partis ouvriers espagnols à propos de la question basque. L’option indépendantiste était l’expression politique qui ne pouvait être menée à bien que par les couches populaires, sous la direction de la classe ouvrière. Elle seule est capable d’assumer aujourd’hui, en Euskadi, avec toutes ses conséquences, la direction d’un processus d’une telle envergure. C’est précisément parce que la classe ouvrière a assumé la question basque que la renaissance nationale d’Euskadi a été possible.
Mes relations postérieures, comme membre d’ETA, avec les représentants de divers partis ouvriers révolutionnaires espagnols, n’ont servi qu’à confirmer cette vision. Ces partis ne comprenaient la question basque que comme un problème gênant qu’il fallait faire disparaître. Il me semblait toujours que l’unité de l’« Espagne » était pour eux quelque chose d’aussi sacré que pour la bourgeoisie. Ils n’arrivaient jamais à comprendre que le caractère national qu’adoptait la lutte de classe en Euskadi était un facteur révolutionnaire. Au contraire, pour eux, elle n’était qu’une note discordante dans le processus révolutionnaire espagnol qu’ils souhaitaient contrôler.
Lutte armée et classe ouvrière.
Quant à la lutte armée, mon interprétation ne correspondait pas non plus à celle formulée par la VIe Assemblée. Le fait qu’elle soit pratiquée de façon minoritaire ne voulait absolument pas dire qu’elle exprimait les intérêts de la petite bourgeoisie basque. Elle représentait seulement l’expression la plus radicale du mécontentement des couches populaires basques et, en particulier, de la classe ouvrière. L’identification de cette classe avec ceux qui la pratiquaient commença à apparaître de façon évidente à l’occasion du jugement de Burgos en décembre 1970. Depuis lors, elle n’a fait qu’augmenter. La lutte armée était le résultat de la convergence de l’oppression nationale et de l’exploitation de classe que les travailleurs basques - compris dans le sens le plus large – subissait sous la dictature franquiste. Elle ne pouvait pas se développer tant que celle-ci se maintenait. L’accélération, moindre ou plus importante, de son processus de développement obéissait aux conditions de vie et de formation idéologique historiques du peuple basque par rapport à la lutte armée.
La lutte armée ne freinait pas non plus le travail des organisations de masse à d’autres niveaux. Au contraire, parce qu’elle devenait le pire ennemi du régime espagnol, le reste des formes de lutte devenait les ennemis secondaires, pouvant plus facilement être admises par le franquisme. Elle provoquait bien sûr d’intenses vagues de répression dans les secteurs qui tentaient d’organiser les masses travailleuses patriotiques. Mais cela n’était pas dû à la lutte armée en elle-même, sinon à l’unité organique qui se produisait au sein d’ETA, entre ces secteurs et ceux qui étaient chargés de la lutte armée.
La VIe Assemblée se déclarait internationaliste et qualifiait ETA de « nationaliste petite-bourgeoise ». Mais qu’est l’internationalisme prolétarien? Être internationaliste exige-t-il des travailleurs d’une nation divisée et opprimée de renier leurs droits nationaux pour, ainsi, fraterniser avec ceux de la nation dominante? À mon avis, non. L’internationalisme prolétarien signifie la solidarité de classe exprimée dans le soutien mutuel entre les travailleurs des différentes nations, mis dans un respect mutuel de leurs formes particulières d’identité nationale. Si les relations entre les forces prolétariennes espagnoles et les forces patriotiques basques n’ont pas été meilleures, ce n’est pas à cause des justes revendications de ces dernières, mais de l’incompréhension et de l’action opportuniste des premières concernant la question nationale basque.
L’internationalisme prolétarien exige-t-il que les travailleurs de la nation politiquement plus avancée freinent leur rythme pour donner la main à ceux des nations les plus attardées? S’il devait en être ainsi l’humanité serait encore dans un état stationnaire. Si plusieurs révolutions socialistes de nombreuses luttes de libération nationale, dont on ne peut nier le caractère progressiste, ont triomphé, ceci est dû à l’existence de pays qui n’ont pas compris ainsi l’internationalisme prolétarien. Et plus encore, l’expérience prouve que chaque pays qui triomphe sur le capitalisme pose les prémisses pour l’extension de la révolution socialiste mondiale, car il n’y a pas de meilleur conseil que l’exemple. La meilleure façon de cultiver l’internationalisme, c’est de faire avancer le processus révolutionnaire social, là où les conditions s’y prêtent.
Le secteur patriotique de la classe ouvrière basque – qui n’existait pas de façon consciente il y a quarante ans, ce qui a permis à la petite-bourgeoisie de diriger de façon prépondérante la lutte nationale – existait déjà dans les années ’60. L’évolution d’ETA, avec ses brusques sauts et déviations dans un sens et dans l’autre, ne faisait qu’exprimer la recherche de l’affirmation idéologique et politique de cette classe au sein d’une réalité occupée par des intérêts lui étaient étrangers.
Plus précisément, la prise de conscience de ce secteur social constitué par les travailleurs basques ayant une conscience nationale permettait de penser à Euskadi comme un cadre autonome pour la révolution socialiste qui devait forcément aller unie à la lutte de libération nationale, avec toutes ses dépendances face aux États espagnol, français et du monde.
La réalité postérieure n’a fait que confirmer ces hypothèses. Les luttes ouvrières d’Euskadi ont toujours eu leurs limites à la frontière de la Nation basque. La lutte politique a également eu en Euskadi un caractère différent du reste des États voisins. Ceci a obligé les partis espagnols de dimensions étatique à décentraliser leurs structures, en créant des organismes de direction et des sigles au niveau d’Euskadi péninsulaire (Sud). Les partis ouvriers espagnols ont cessé d’être l’ennemi principal de l’État. Ce rôle est réservé aux forces patriotes ouvrières basques et, spécialement, à ETA. Les mêmes forces ont servi de révulsif et à radicaliser le processus révolutionnaire de tout l’État espagnol, confirmant la juste vision qu’a ETA de l’internationalisme prolétarien. Malgré l’inégalité qui existe entre Euskadi Nord et Sud, due aux différentes formes d’oppression nationale et aux différentes structures sociales et économiques, le processus de rapprochement entre les deux zones est déjà évident (relations culturelles, économiques, inter-coopératives, partis politique étendus aux deux zones). Leurs relations internes toujours plus importantes contredisent la thèse de ceux qui prétendent les insérer respectivement dans les processus français ou espagnol, indépendantes entre elles. Au contraire, étant donné les inter-relations déjà mentionnées, ce sont les appareils d’État espagnol et français qui ont commencé à unifier leur lutte contre le peuple basque.
Une fois le processus de décomposition du franquisme commencé, ETA, loin de grossir les rangs des organisations petites-bourgeoises, a suscité la création de partis ouvriers qui sont en plus en train de prouver qu’ils sont capables de donner une impulsion aux secteurs qui représentent une pratique révolutionnaire face à une politique réformiste de ceux qui se sont toujours proclamés d’authentiques communistes révolutionnaires.
Aujourd’hui, devant la double solution – petite-bourgeoise basque ou socialiste espagnole – que l’on a présenté au peuple basque au cours du premier tiers de ce siècle, un secteur de la classe ouvrière est en mesure d’offrir une troisième voie : la révolution socialiste basque.
Une révolution en Euskadi
Nous ne devons pas nous bercer d’illusions. Le triomphe de cette option est difficile. Et ses principaux obstacles – qui sont importants – ne seront pas exclusivement les partis bourgeois, qui peuvent seulement rendre la lutte plus longue, ni l’existence d’un nombre élevé de travailleurs dépourvu de conscience nationale. La renaissance et l’extension de la conscience nationale basque, ainsi que son assimilation par les émigrants, signifie un processus long, mais, de nos jours, suffisamment profond pour pouvoir la considérer comme difficilement réversible. Aujourd’hui, l’obstacle le plus important est peut-être le niveau élevé de consommation qui existe en Euskadi péninsulaire – moteur du processus révolutionnaire basque – qui peut nous faire oublier que l’objectif des travailleurs basques n’est pas de consommer ce qui est nécessaire et superflu jusqu’au ridicule – et en même temps dramatique – mais de transformer nos relations sociales de production, en les rendant fraternelles et solidaires et nos relations avec les moyens de production, en nous les appropriant et en les mettant à notre service. Décider de ce que nous voulons produire et comment nous voulons les distribuer, pouvoir penser et communiquer dans notre langue propre et créer notre propre culture, en résumé être des hommes libres dans un pays libre. Ceci constitue une révolution sociale et pour pouvoir la réaliser, il faut que le pouvoir politique nous appartienne sans aucune substitution quelle qu’elle soit. Il faut que nous l’arrachions aux bourgeoisies espagnoles et françaises qui, aujourd’hui le possède : une révolution politique est nécessaire.
Il est certain que les forces politiques de la bourgeoisie vont s’y opposer. Mais le plus triste serait que les forces politiques qui représentent la classe ouvrière espagnole le fassent également.
Parmi le peuple espagnol, nous avons également rencontrés d’authentiques révolutionnaires qui ont su reconnaitre l’existence et les droits de notre peuple. Mais ils sont malheureusement très peu nombreux. Si les partis ouvriers espagnols avaient été comme eux, il se peut qu’aujourd’hui, nous qui défendons l’indépendance d’Euskadi, eussions choisi une autre solution, plus unitaire. De toute façon, les peuples marchent vers leur intégration économique et politique et les travailleurs doivent renforcer la solidarité et l’unité internationaliste, tant que cela ne nous oblige pas à sacrifier notre personnalité nationale. Et de là, pour éviter l’affrontement et effacer les susceptibilités entre les travailleurs basques, espagnols, et français et commencer un processus de rapprochement et d’aide mutuelle, ce sont ces derniers qui doivent cesser de penser en terme d’Empire et comprendre une fois pour toute que nous, travailleurs basques, ne sommes ni Espagnols, ni Français, mais seulement et uniquement Basques, et que ce qui nous unit à eux, ce n’est pas le fait d’appartenir à la même nation mais à la même classe.
José Miguel Beñaran Ordeñana « Argala »
