Sur l’unité de la classe ouvrière québécoise et canadienne

« De même que l’humanité ne peut aboutir à l’abolition des classes qu’en passant par la période de transition de la dictature de la classe opprimée, de même elle ne peut aboutir à la fusion inévitable des nations qu’en passant par la période de transition de la libération complète de toutes les nations opprimées, c’est-à-dire de la liberté pour elles de se séparer. »

Lénine


Quel communiste indépendantiste n’a-t-il jamais entendu cette phrase classique lorsqu’il est confronté à un « communiste » fédéraliste: « Il faut sauvegarder l’unité de la classe ouvrière canadienne »? Une phrase absolument vide de sens, qui sert à balayer sous le tapis la question de l’oppression nationale au Canada, souvent accompagnée de vœux pieux sur le droit à l’autodétermination, qui se transforme en attitude hostile dès que l’on démontre une quelconque volonté de mettre en pratique ce même droit. À nos yeux, c’est une attitude qui, malgré ses bonnes intentions, est une mauvaise compréhension de la notion de l’unité de classe et de la question nationale, et qui nuit d’avantage à l’unité de la classe ouvrière canadienne et québécoise qu’autre chose. Comme disait le camarade François Mario Bachand:

« Aucun marxiste conséquent au Québec n’est contre l’unité avec les travailleurs anglo-canadiens ou même américains, cependant il y a une grande différence entre deux peuples libres qui s’associent pour diverses raisons, et nous au Québec qui n’avons aucun droit au chapitre mais à qui on impose constitutions par-dessus constitutions sans même nous demander notre avis. Nous voulons décider avec qui et pourquoi nous allons nous unir dans l’avenir. C’est un droit élémentaire. »
(François Mario Bachand, « Perspectives révolutionnaires ».)

La nation québécoise subit l’oppression nationale depuis la conquête de 1760, conquête qui l’a écartée de la gestion de son développement économique et politique. Avec les années, les élites petite-bourgeoises se sont arrachées de plus en plus de pouvoir, essayant même une révolution nationale démocratique (1837-1838) qui échoua. C’est au 20e siècle qu’on peut véritablement constater l’émergence d’une bourgeoisie québécoise réelle, une montée d’ailleurs accentuée par la Révolution Tranquille et la création d’un Québec Inc. par le Parti Québécois. Si une bourgeoisie québécoise existe bel et bien, on ne doit pas oublier qu’elle est subordonnée à la grande bourgeoisie canadienne, et surtout à l’impérialisme américain, notre économie étant complètement intégrée à la leur, et notre peuple subissant le rouleau compresseur de la culture américaine de consommation. La bourgeoisie nationaliste est quasi-inexistante, avec des exceptions comme le clan Péladeau. Ce qui fait de la bourgeoisie québécoise une classe sans volonté et sans capacité à réaliser la libération nationale.

L’oppression nationale du Québec est toujours en cours, n’en déplaise à certains « progressistes » qui ne cesse d’invoquer l’existence d’une bourgeoisie québécoise pour prétendre qu’elle n’est en fait que machination nationaliste. On se demande bien quel genre de socialistes voient en la bourgeoisie la clé d’une libération populaire, mais passons. Les droits nationaux du peuple québécois ont été brimés depuis la fondation de l’État canadien, à différents niveaux d’intensités, avec des épisodes violents. La domination politique, l’exploitation du cheap labor, le bilinguisme colonial, des politiques d’assimilations et la discrimination sur une base ethnique ont toutes été des caractéristiques de l’oppression nationale du peuple québécois. La montée nationaliste des années 70 a permis une série de réforme qui ont atténuée les différents aspect de l’oppression nationale, sans nécessairement les faire disparaître. L’aspect linguistique est celui qui se manifeste le plus clairement encore aujourd’hui. La question du français, surtout à Montréal, est d’une actualité brûlante.

La question linguistique, souvent boudée par la « gauche » montréalaise, est pourtant une question de classe. Le problème linguistique n’existe pas dans l’abstrait, et se manifeste principalement à un endroit précis: le milieux de travail. Ce sont effectivement les patrons qui demandent en grande partie la connaissance de l’anglais pour être embauché, dans des emplois qui la majorité du temps ne le requiert pas. La connaissance du français, elle, est plus souvent qu’autrement optionnelle. Cette politique a des conséquences sur la vie des travailleurs québécois, qui doivent apprendre une langue étrangère pour pouvoir travailler dans leur propre pays. Cela touche d’ailleurs aussi les travailleurs immigrants francophones, eux à qui ont été promis des opportunités de carrière en français, et qui, une fois arrivé ici, se voient condamnés à chômer.

Les travailleurs québécois, malgré les réformes réalisées depuis la révolution tranquille, demeurent, dans les faits, une classe opprimée à la fois par la bourgeoisie québécoise, la bourgeoisie canadienne et l’impérialisme américain. Opprimés comme travailleurs, car ils occupent la place d’exploité dans la chaine de production, et comme québécois, car ils sont dominés politiquement par la nation canadienne, la solution à leurs problèmes ne pourra arriver que par la conjugaison de ces aspects de leur oppression. C’est par la lutte de libération nationale et l’établissement d’une République socialiste du Québec que les travailleurs québécois seront libérés.

Quant à la classe ouvrière canadienne, elle est l’alliée objective du prolétariat québécois. Malheureusement, elle n’est pas imperméable à l’idéologie de sa propre bourgeoisie, et a souvent adoptée sa vision par rapport au peuple québécois. On peut souvent voir un énorme « Québec bashing » dans le « Rest of Canada », provenant des classes populaires anglo-canadiennes. En faisant cela, les travailleurs canadiens font le jeu de leur bourgeoisie. L’oppression nationale a été un outil des bourgeoisie des nations oppressives pour diviser le prolétariat. Elle blâme la nation dominée pour les problèmes des ouvriers de la nation dominante. La situation de domination nationale perpétue cet état de division du prolétariat. En combattant l’oppression nationale, la classe ouvrière combattra sa propre bourgeoisie.


« Ce qui est primordial, c’est que chaque centre industriel et commercial d’Angleterre possède maintenant une classe ouvrière divisée en deux camps hostiles : les prolétaires anglais et les prolétaires irlandais. L’ouvrier anglais moyen déteste l’ouvrier irlandais en qui il voit un concurrent qui dégrade son niveau de vie. Par rapport à l’ouvrier irlandais, il se sent membre de la nation dominante et devient ainsi un instrument que les aristocrates et capitalistes de son pays utilisent contre l’Irlande. Ce faisant, il renforce leur domination sur lui-même. Il se berce de préjugés religieux, sociaux et nationaux contre les travailleurs irlandais. Il se comporte à peu près comme les blancs pauvres vis-à-vis des nègres dans les anciens États esclavagistes des États-Unis. L’Irlandais lui rend avec intérêt la monnaie de sa pièce. Il voit dans l’ouvrier anglais à la fois un complice et un instrument stupide de la domination anglaise en Irlande.

Cet antagonisme est artificiellement entretenu et développé par la presse, le clergé et les revues satiriques, bref par tous les moyens dont disposent les classes dominantes. Cet antagonisme est le secret de l’impuissance de la classe ouvrière anglaise, malgré son organisation. C’est le secret du maintien au pouvoir de la classe capitaliste, et celle-ci en est parfaitement consciente. »
(Karl Marx, « L’internationale et un pays dépendant, l’Irlande. »)


La classe ouvrière canadienne, et particulièrement les communistes canadiens, doivent donc entreprendre comme tâche un soutien total aux revendications des québécois pour leurs droits nationaux. C’est un soutien qui doit être absolument concret, et non pas un vœux pieux, comme dit précédemment. Se dire favorable au droit à l’autodétermination tout en affirmant que le Québec ne doit pas se séparer est une position complètement inutile, qui ne sert souvent qu’à cacher un chauvinisme latent.


« Le droit des nations à disposer d’elles-mêmes signifie exclusivement leur droit à l’indépendance politique, à la libre séparation politique d’avec la nation qui les opprime. Concrètement, cette revendication de la démocratie politique signifie l’entière liberté de propagande en faveur de la séparation et la solution de ce problème par la voie d’un référendum au sein de la nation qui se sépare.(…)

Ce n’est pas seulement la revendication du droit des nations à disposer d’elles-mêmes, mais tous les points de notre programme-minimum démocratique qui ont été autrefois, dès le XVII° et le XVIII° siècle, formulés par la petite bourgeoisie. Et la petite bourgeoisie continue à les formuler tous d’une façon utopique, sans voir la lutte des classes et son aggravation à l’époque de la démocratie, et en croyant au capitalisme « pacifique ». Telle est précisément l’utopie d’une union pacifique de nations égales en droit à l’époque de l’impérialisme, utopie qui trompe le peuple et que prônent les partisans de Kautsky. A l’opposé de cette utopie petite bourgeoise et opportuniste, le programme de la social-démocratie doit mettre au premier plan, comme un fait fondamental, essentiel et inévitable à l’époque de l’impérialisme, la division des nations en nations oppressives et nations opprimées. Le prolétariat des nations oppressives ne peut se contenter de phrases générales, stéréotypées, rabâchées par tous les bourgeois pacifistes, contre les annexions et pour l’égalité en droits des nations en général. Il ne peut passer sous silence le problème, particulièrement « désagréable » pour la bourgeoisie impérialiste, des frontières des Etats fondés sur l’oppression nationale. Il ne peut pas ne pas lutter contre le maintien par la force des nations opprimées dans les frontières de ces Etats; autrement dit, il doit lutter pour le droit d’autodétermination. Il doit revendiquer la liberté de séparation politique pour les colonies et les nations opprimées par « sa » nation. Sinon, l’internationalisme du prolétariat demeure vide de sens et verbal ; ni la confiance, ni la solidarité de classe entre les ouvriers de la nation opprimée et de celle qui opprime ne sont possibles; et l’hypocrisie des défenseurs réformistes et kautskistes de l’autodétermination, qui ne disent rien des nations opprimées par « leur propre » nation et maintenues de force au sein de « leur propre » Etat, n’est pas démasquée. »
(Vladimir Lénine, « La révolution socialiste et le droit des nations à disposer d’elles-mêmes »)



Un parti canadien exemplaire sur la question du Québec est le Parti communiste du Canada (marxiste-léniniste). Le Parti Marxiste-Léniniste du Québec, leur affiliation québécoise, est ouvertement favorable à l’indépendance du Québec.

« En raison de sa conception du monde de sa conception du monde fondamentale, la classe ouvrière ne s’arrête pas à l’indépendance. Elle veut aller plus loin et établir une union libre et égale entre les peuples souverains du Québec, du Canada et des Premières nations. Il ne peut y avoir d’union libre et égale sans l’indépendance. (…) (Les travailleurs) doivent appeler à l’ensemble du peuple à dire oui à l’autodétermination et oui à une union libre et égale des peuples souverains du Québec, du Canada et des nations autochtones. »
(Parti marxiste-léniniste du Québec, « Pour un État libre et souverain du Québec ».)

La branche canadienne n’y voit aucune objection, et laisse libre-cours à la propagande en ce sens. Il applique donc un authentique internationalisme prolétarien. C’est tout le contraire qui s’est passé entre le Parti communiste du Canada et le Parti communiste du Québec. Le PCC a tout simplement dissout le PCQ lorsque celui-ci a décidé en congrès de demander au PCC de soutenir leur position en faveur de l’indépendance du Québec. Une situation qui n’est pas sans rappeler les heurts entres socialistes anglais et irlandais au 19e siècle:


« En ce qui concerne les prétendus heurts entre branches irlandaises et branches anglaises, ils ont été suscités uniquement par les membres du conseil fédéral anglais qui ont tenté de s’immiscer dans les affaires des sections irlandaises dans le but de les amener à renoncer à leur caractère national spécifique et à se soumettre à la direction du conseil anglais. (…)

Quoi qu’il en soit, il ne faut pas perdre de vue que les sections irlandaises n’accepteraient jamais ‑ et elles auraient parfaitement raison ‑ de renoncer à leur organisation nationale autonome pour se subordonner au conseil anglais.

Tout se ramène donc à l’alternative : doit-on permettre aux Irlandais d’être leurs propres maîtres, ou les chasser de l’Association ? Si la motion était acceptée, le Conseil général devrait informer les ouvriers irlandais qu’après la domination de l’aristocratie anglaise sur l’Irlande, qu’après la domination de la bourgeoisie anglaise sur l’Irlande ils doivent s’attendre maintenant à une domination de l’aristocratie ouvrière anglaise sur l’Irlande. »
(Karl Marx, « L’internationale et un pays dépendant, l’Irlande. »)


Alors que la classe ouvrière canadienne doit combattre son propre chauvinisme et sa propre bourgeoisie, le prolétariat québécois doit combattre à la fois l’oppression nationale et son chauvinisme à lui. Nous devons comprendre que les ouvriers anglo-canadiens ne sont pas nos ennemis, et que la séparation ne doit pas nous mener à plus de division, mais à une unité toujours plus grande avec eux, une unité enfin réalisée sur une base libre et égalitaire. Car en dernière analyse, les travailleurs québécois ont les mêmes intérêts de classe que ceux des travailleurs anglo-canadiens, et, tout en respectant mutuellement leurs nationalités respectives et leurs droits à l’indépendance, doivent travailler ensemble face à au capitalisme et à l’impérialisme.


« D’autre part, les socialistes des nations opprimées doivent s’attacher à promouvoir et à réaliser l’unité complète et absolue, y compris sur le plan de l’organisation, des ouvriers de la nation opprimée avec ceux de la nation oppressive. Sans cela, il est impossible de sauvegarder une politique indépendante du prolétariat et sa solidarité de classe avec le prolétariat des autres pays, devant les manœuvres de toutes sortes, les trahisons et les tripotages de la bourgeoisie. Car la bourgeoisie des nations opprimées convertit constamment les mots d’ordre de libération nationale en une mystification des ouvriers : en politique intérieure, elle exploite ces mots d’ordre pour conclure des accords réactionnaires avec la bourgeoisie des nations dominantes (voir l’exemple des Polonais en Autriche et en Russie, qui concluent des marchés avec la réaction pour opprimer les Juifs et les Ukrainiens); en politique extérieure, elle cherche à pactiser avec une des puissances impérialistes rivales pour réaliser ses buts de rapine (politique des petits Etats dans les Balkans, etc.). »
(Vladimir Lénine, « La révolution socialiste et le droit des nations à disposer d’elles-mêmes. »)

« Le nationalisme, aussi bien celui de la nation dominante que celui de là nation opprimée, a contribué à créer des barrages entre les peuples, en rendant difficile leur entente et en provoquant une suspicion mutuelle. Cette suspicion ne disparaîtra définitivement qu’avec l’élimination de sa cause, c’est-à-dire, en dernière instance, de l’oppression nationale. Mais, dès maintenant, les révolutionnaires doivent s’efforcer d’éduquer les ouvriers et les masses populaires de la nation dominante ainsi que ceux de la nation opprimée, de leur inculquer les principes de l’internationalisme, en insistant sur l’absurdité d’un quelconque chauvinisme, d’un côté comme de l’autre, et d’en arriver à éliminer peu à peu la suspicion et la méfiance.

Cette éducation devra être donnée aux ouvriers et au peuple de la nation opprimée pour combattre toute forme d’égoïsme national, en insistant sur la nécessité de leur solidarité de classe avec leurs frères des autres peuples de l’État, en insistant sur l’intérêt de l’union volontaire dirigée non seulement contre l’ennemi commun, mais de plus en pensant à la construction de la future société socialiste et communiste qui, comme le signale Marx, ne pourra être qu’internationale. »
(Euskadi Ta Askatasuna, « Le prolétariat devant l’oppression nationale d’Euskadi ».)




Maxime Robert






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