Du duplessisme au F.L.Q. – Jean-Marc Piotte

Texte tiré de la Revue Parti pris, vol. 1, no 1 (octobre 1963). À noter: le terme « Canadien » désigne les ancêtres de ceux qu’on appel aujourd’hui « Québécois » et le terme « Canadians » désigne les colonisateurs anglais.


à Pierre Vadeboncoeur

« For good or ill, we are one family. We can bring ourselves to disaster in family quarrels or to happiness by means of harmony. »
The Royal Bank of Canada, Montreal, June 1963


« Il n’y a pas de parenté qui vaille l’égalité. La langue n’est qu’un prétexte ; le véritable enjeu est l’honneur de l’homme, qui ne peut se concevoir dans l’abaissement d’un peuple au profit d’un autre. »
Simon, dans La tête du roi de Jacques Ferron


La conquête du 1760 plaça le peuple du Québec dans un état d’infériorité et de servitude. Appuyés par une métropole, les Anglais s’installèrent au pays et le contrôlèrent. Les seigneurs et les riches de descendance française quittèrent le Canada: leur nouvelle situation ne leur permettait plus de réaliser des profits par le commerce. Les quelques commerçants canadiens qui s’obstinèrent à demeurer au pays furent bientôt réduits à des rôles subalternes. Bref, la conquête entraîna, pour les Canadiens, la perte du contrôle politique et économique du pays. Les faits les obligèrent de se restreindre à la religion et à la culture.

En 1789, les bourgeois français substituèrent, aux structures périmées de la société féodale, leurs propres structures. La bourgeoisie, nouvelle classe dirigeante, remplaçait l’aristocratie et le clergé. La société féodale se caractérisait par la hiérarchie très stricte qui reliait les différents groupes de la société, par le formalisme des institutions et par le paternalisme de l’élite dirigeante. Les droits civils ont été instaurés par les bourgeois: l’élite féodale n’avait pas de devoirs parce que les hommes n’avaient pas de droits. Ce qui unissait les seigneurs et les clercs à leurs sujets était un lien de supérieur à inférieur: le supérieur protège le faible. L’élite était charitable: elle n’était pas juste; elle octroyait des dons: elle ne remplissait pas des devoirs.

Nous n’avons pas subi les heureuses conséquences de la révolution française. Nos liens avec la France étaient rompus et nous ne possédions plus de bourgeoisie. De ce fait proviennent, en partie, les ressemblances de notre société avec celles du Moyen Âge: le formalisme des institutions, le paternalisme de notre société, la toute-puissance de la religion… D’ailleurs, notre clergé s’est aperçu très tôt des changements apportés par cette révolution. Il s’y opposa et, ainsi, s’opposa à la France (1) prit position pour les dominateurs contre les Français et les Canadiens. Pourvu que les Anglais respectent ses privilèges en religion et en morale, il les soutiendra.

Notre élite est très puissante. Par les moyens d’information, les écoles et les églises, elle conditionne et contrôle l’opinion publique. Son travail n’est d’ailleurs pas difficile: elle n’a qu’à perpétuer l’esprit féodal. De plus, elle s’appuie sur des faits: nous ne contrôlons pas la politique et l’économie de notre pays. Il ne s’agit alors que de convaincre le peuple québécois de la non-valeur de l’économie et de la politique pour une nation. Ainsi le compromis est sauvegardé: le pouvoir politique et économique aux Canadians et le pouvoir culturel et moral aux curés.

Le processus à suivre est simple. On s’appuie sur un fait de base: nous ne participons pas activement à la vie de la nation canadian. Il s’agit alors d’entraîner le peuple à se définir en fonction de ses dominateurs: nous sommes ce qu’ils ne sont pas. On valorise ensuite ce qui nous différencie d’eux — même nos lacunes — et on essentialise ces différences: nous sommes le peuple le plus catholique du monde, le plus cultivé de l’Amérique, etc. Ces caractéristiques définissent notre identité. Voilà notre essence. C’est dire que nous ne changerons pas: ce qui est essentiel ne se modifie pas.

Ce nationalisme négatif définit la période que nous allons étudier. Les forces centripètes de ce nationalisme nous repliaient sur nous-mêmes. Mais à l’encontre de ce repli maladif, se développaient les forces centrifuges de l’industrialisation qui devaient entraîner l’éclatement des rapports étroits qui structuraient notre société durant ces années de négativité. Les structures de notre société ne se sont pas adaptées normalement au processus évolutif des forces productives. Les clercs utilisèrent tous leurs pouvoirs pour s’y opposer: la révolution qui secoue le Québec est la conséquence de cette réaction.

Le repli culturel

L’agriculturisme

L’idéologie agriculturiste se propagea lorsque débuta l’industrialisation du Québec. Les Canadians et les Américains développèrent les ressources naturelles de notre pays: la classe dirigeante s’opposa à cette industrialisation et prôna le retour à la terre. « Nous sommes, dit l’historien de l’Union Nationale, les voisins d’un peuple nombreux, puissant et dynamique, dont certains éléments vont jusqu’à proclamer la primauté de la technique. Nous ne croyons pas à la primauté de la technique. Nous ne croyons pas qu’il faut penser avec les mains. Nous prétendons, nous, Canadiens français, représenter une civilisation particulière et apporter une note originale sur le continent américain. » (2) La civilisation industrielle est matérialiste: retournons à la spiritualité de la terre. L’avenir sera industriel: sauvegardons nos traditions. L’urbanisation de notre société nous plonge dans un milieu protestant et, ainsi, désorganise nos traditions familiales et religieuses: demeurons dans les comtés ruraux. Nos clercs, qui se faisaient fort de propager ces slogans, ne profitaient pas moins des avantages de l’industrialisation: ils ne cultivaient pas la terre. On essaya de faire croire au peuple que la prospérité provenait de la culture des terres: « L’agriculture doit être à la base de notre prospérité. La famille rurale est la véritable cellule de notre société canadienne française. Nous sommes tous d’accord sur ce point. » (3) On alla jusqu’à dire que le haut développement agricole caractérise les peuples supérieurs. Cette surévaluation de la culture de la terre explique les sommes importantes consacrées par l’État du Québec aux questions agricoles.

Pendant que les clercs — porteurs de robes ou non — ridiculisaient l’industrialisation et valorisaient l’agriculture, les étrangers avaient tout le champ libre pour développer nos ressources naturelles: le compromis se perpétuait…

D’ailleurs, ils possédaient plusieurs cordes à leur arc pour nous tromper. Ils nous ordonnaient de nous détourner de l’industrialisation — ainsi, nous demeurions ignorants de ce que nous ne pratiquions pas — puis ils essentialisaient notre incompétence commerciale: nous, peuple du Québec, n’avons pas l’esprit des affaires. Pour montrer la méchanceté des Québécois qui — malgré leurs conseils — s’étaient occupés de commerce, ils nous disaient: les commerçants canadiens-français se mangent entre eux. On ignorait délibérément que dans la situation de domination où nous étions placés, il était normal que les Québécois, qui désiraient se tailler une place dans l’économie de notre pays, se livrent à des luttes fratricides: on ne jette pas des miettes à des chiens affamés sans entraîner ces sortes de combats. (Dans une situation de domination, les valets ne voient pas tout de suite la cause de leur infériorité. Il faut un long processus historique pour les entraîner à tourner leur violence vers la source réelle de leurs maux: les maîtres). La dernière aberration enseignée, en s’appuyant sur l’autorité de saints hommes, est la pauvreté: l’argent ne fait pas le bonheur. Nous n’étions pas encore conscients que si l’argent ne fait pas le bonheur, le manque d’argent, lui, instaure le malheur…

La politique

Depuis 1760, le gouvernement étranger a toujours favorisé, de façon explicite ou non, la subordination des Canadiens français. La mesure la plus utilisée depuis la dernière grande guerre consiste à centraliser les pouvoirs du Québec à Ottawa où les Canadians règnent par la force de leur majorité. Jusqu’en 1867, les Canadiens français n’ont connu que ce pouvoir étranger et hostile. Peu à peu, gouvernement et anti-québécois devinrent synonymes. Ils associèrent ces deux réalités car ils les avaient toujours vécues étroitement reliées De plus, ils avaient perdu peu à peu l’habitude de se gouverner: de 1760 à 1867, ils demeurèrent sans gouvernement. Et pour apprendre à se gouverner de façon démocratique, il faut posséder un gouvernement qui soit nôtre. Durant cette longue période, des structures intermédiaires — famille et paroisse — prirent la place de l’État. Cette mentalité, imprégnée en nous par un siècle d’histoire, demeura. (4)

Le gouvernement qui nous fut octroyé en 1867 ne changeait pas grand chose à notre situation politique. Toutes les grandes décisions relevaient ou relevèrent d’Ottawa. Et, le plus souvent, les décisions prises à Québec étaient commandées par les financiers canadians et américains. On ne peut s’intéresser à un pouvoir tronqué, à un pouvoir qui ne l’est que de nom. Et lorsque les citoyens se désintéressent de leur gouvernement, celui-ci peut devenir fasciste. Ajoutez à ceci un fait sociologique: lorsqu’un peuple est collectivement dominé, certaines personnes de ce peuple tendent à dominer leurs compatriotes. « Telle est, dit Albert Memmi, l’histoire de la pyramide des tyranneaux: chacun, socialement opprimé par un plus puissant que lui, trouve toujours un moins puissant pour se reposer sur lui, et se faire tyran à son tour. » (5) Ainsi le duplessisme prend-il un tout autre sens à la lumière de ces faits; si les Québécois ignorent la démocratie, cela ne relève pas — quoi qu’en pensent nos clercs — de l’essence de notre peuple, mais de situations historiquement déterminées.

Les clercs, pour répandre leur propagande, s’appuient sur ces faits. La politique, dit-on, est corrompue. Il faut aussi montrer l’impuissance de l’État. Pour ce faire, on nous répète à qui mieux mieux l’impossibilité de faire disparaître le chômage et la misère, à cause d’une certaine faute commise par un certain couple… De plus, on répand chez les Québécois ce slogan: l’État est incompatible avec les libertés. Je ne veux citer, comme exemple de clercs opposés à l’État, que Brouillé et Ryan. Toute cette propagande massive tend à soutenir le pouvoir politique des Canadians et le pouvoir moral des clercs: si les Canadiens peuvent être convaincus de l’inutilité de l’État, ils ne pourront que se réfugier dans les familles, les églises…

Le traditionalisme

Les Québécois, rejetés hors du politique et de l’économique, encouragés par son élite à ne pas s’y intéresser, se réfugient dans la culture, la religion, la tradition et la famille. Réaction d’auto-défense contre l’anglicisation entraînée par le contrôle des Canadians sur l’économie, le repli culturel consiste à sauvegarder les institutions où nous pouvons communiquer entre nous: dans les familles, les confessionnaux et les tavernes, nous parlons français dans un milieu qui est nôtre. Bref, nous compensons notre manque de contrôle sur la politique et l’économie du pays par d’autres champs d’activité.

Nous avons assez expliqué, croyons-nous, le processus historique qui a conduit le peuple du Québec au repli culturel. Il serait inutile de décrire de façon élaborée la pensée traditionnaliste du milieu: nous la connaissons tous. Permettez-nous, cependant, d’utiliser un texte dans lequel Robert Rumilly se lance dans une envolée poétique et louange notre belle province: nous ne pourrions trouver meilleure synthèse des aberrations collectives créées par notre situation et notre élite:

« Quel honneur et quel bonheur que de s’identifier
à cette province,
Province sage, pétrie de bon sens;
Province fidèle qui se souvient et qui maintient;
Province croyante, qui préserve sa foi comme le
premier de ses biens;
Province endurante, parfois meurtrie, mais jamais abattue;
Province charitable, dont les médecins, les prêtres
et les religieuses sont morts au chevet d’immigrants
typhiques;
Province tolérante, qui traite sa minorité comme aucune
autre ne traite la sienne;
Province féconde, dont les fils et les filles ont
essaimé sur tout un continent;
Province missionnaire, dont les robes noires, brunes
et blanches s’éparpillent dans tous les secteurs de
la rose des vents;
Province équilibrée, qui concilie, mieux qu’aucun autre
pays du monde, les anciens modes de vie;
Province rayonnante, qui élève de plus en plus haut le
flambeau de la civilisation catholique et française;
Province diverse, province attachante, province bénie
entre les dix provinces,
O ma province de Québec! »
(6)

Les forces anti-duplessistes

À l’encontre de ce repli culturel se développaient des forces centrifuges qui devaient entraîner la mort du duplessisme. Quelles sont ces forces?

L’industrialisation

Nous avons vu que la propagande cléricale propageait le culte de l’agriculture et de la vie rurale. Mais le déterminisme économique de l’histoire se moque bien des sermons de nos curés. L’industrialisation et l’urbanisation du Québec se réalisèrent malgré eux. Elles commencèrent avec la première guerre mondiale, se stabilisèrent durant la dépression et reprirent avec plus de puissance lors de la deuxième grande guerre. L’urbanisation de notre société s’explique aisément: les Québécois, pour vivre, devaient émigrer dans les villes pour trouver des emplois. Aussi, de 1951 à 1961, la population augmenta de 43.3% à Montréal et de 29.4% à Québec.

L’économie du Québec — comme celle du Canada d’ailleurs — dépend des fluctuations du marché américain. Aussi suit-elle les étapes de développement de ce dernier. Lorsque les États-Unis utilisèrent de nouvelles techniques de production pour fabriquer, de façon massive, des marchandises uniformes, notre pays emboîta aussitôt le pas.

Pour vendre leurs produits standardisés, les capitalistes doivent entraîner les consommateurs à uniformiser leurs demandes: ils doivent rendre nos besoins uniformes. Pour ce faire, ils ont créé la culture de masse.

C’est le nouvel opium du peuple. Par cette culture, les capitalistes façonnent les besoins et les idées de chacun de telle sorte qu’ils ne soient pas destructeurs de l’ordre bourgeois. Par les journaux, la radio, le cinéma et la télévision, on entraîne les salariés à désirer le confort et la jouissance immédiate et à ne s’intéresser qu’à leurs satisfactions personnelles. (L’élaboration de ce sujet — d’ailleurs, très complexe — n’entre pas dans notre propos. Ceux qui seraient intéressés par cette question pourraient consulter l’excellente étude d’Edgar Morin, L’esprit du temps). Cette culture, qui s’adresse aux individus de toutes les classes sociales, rend uniformes les besoins de tous.

La culture américaine s’opposa au repli culturel. Tandis que celui-ci s’appuyait sur la famille et l’Église, celle-là ne prône que l’individualisme et la jouissance immédiate. L’amour, qui, dans la pensée américaine, sert de fondement à la vie personnelle, se situe au-dessus de toutes les institutions. Aussi la famille est-elle subordonnée à l’amour. Je n’en veux comme preuve que le nombre grandissant de divorces aux États-Unis. L’essentiel n’est plus le Ciel, mais to enjoy life. Le passé et l’avenir ne comptent plus: seul vaut le temps présent. Pourquoi s’intéresser à l’avenir? L’État, les grandes entreprises privées et les syndicats se chargent, par la création de diverses sécurités sociales (pensions de retraite, assurances diverses…), de prévoir l’avenir. L’accélération de l’histoire broie toutes les traditions: le passé devient « vieux jeu ». La culture de masse est un des facteurs important de l’échec du nationalisme négatif.

Une enquête conduite par MM. Gérald Fortin et Adélard Tremblay nous montre quelques-uns des effets de l’économie et de la culture de masse au Québec. (7) Par exemple, 80% de nos familles définissent de la même façon les biens qu’elles jugent essentiels. C’est dire que les modes de vie des familles rurales et des familles urbaines tendent à s’identifier. Les clercs, qui encourageaient la scission entre les vies rurale et urbaine, ont été défaits par les événements. On ne peut plus identifier les villes au mal et les campagnes au bien: les paysans et les ouvriers se ressemblent. De plus, on encourageait les Québécois à vivre simplement. Ce qui, il y a dix ans, était considéré comme un luxe est aujourd’hui devenu une nécessité. Il nous fallait produire le maximum de rejetons pour obéir à la volonté de Dieu et pour ne pas être assimilés par les Anglais. De nos jours, les couples préfèrent procréer moins d’enfants et leur donner une meilleure éducation. Aussi, tandis que notre taux de natalité était de 30/1000 en 1951, il est aujourd’hui de 26.1 pour le même nombre d’habitants. La pratique des bas de laine: il faut épargner. De nos jours, 75% des pères de famille désirent épargner, mais le même pourcentage de familles vivent à crédit. Comment expliquer ce décalage entre la pensée et l’agir de nos concitoyens? C’est que, d’une part, la culture de masse a créé, chez les Québécois, des besoins qu’ils n’ont pas les moyens de satisfaire et que, d’autre part, les besoins engendrés s’imposent à nous avec plus d’exigence que les prescriptions morales de l’épargne. Aussi la moitié de nos familles ont un revenu inférieur à celui qu’elles jugent vital. Nous pouvons tirer deux conséquences de cet état de fait: 1) le culte de l’épargne disparaîtra peu à
peu sous la poussée des besoins de jouissance; 2) le décalage entre nos besoins et nos moyens financiers est un des ferments révolutionnaires qui influencera le devenir du Québec.

L’infériorité économique des Québécois

Les clercs nous assuraient que la prospérité du pays dépend de l’agriculture. Ils nous incitaient à enrichir notre culture et notre foi car c’est par elles, disaient-ils, que les peuples se montrent supérieurs. Ils nous ont trompés. Nous sommes maintenant un peuple inférieur sur tous les plans parce que nous ne contrôlons pas l’économie et la politique de notre pays. Ils nous ont trompés: il n’y a pas de culture vivante sans les supports matériels que sont l’économique et la politique.

L’industrialisation du Québec se fit par les étrangers. Aussi les Canadiens français, qui forment 80% de la population du Québec, ne contrôlent que 25% de l’économie de leur pays. Les étrangers créèrent des industries primaires et rapportèrent dans leurs pays nos matières premières. (Les industries secondaires fournissent plus d’emplois que les industries primaires, et à de meilleurs salaires. Il est normal que les capitalistes étrangers veuillent faire profiter leurs compatriotes avant nous: ils ont besoin de leur soutien pour étendre l’impérialisme). Cette fuite des matières premières vers l’étranger est une des premières causes du chômage qui sévit dans notre province. Aujourd’hui, nous avons l’illustre honneur de faire vivre 37.6% des chômeurs du Canada. De plus, 7% des Québécois sont sans travail. Comparez ce pourcentage avec le 3.3% de chômeurs pour l’Ontario. (8)

La domination de notre industrie par des capitalistes étrangers entraîne les petits salaires octroyés aux Québécois. Il y a moins de deux ans, le gouvernement du Québec incitait les étrangers à venir investir au pays en faisant valoir la main-d’oeuvre à bon marché que nous pouvions leur offrir. A l’intérieur même du Québec, les Canadians occupent les emplois les mieux rémunérés. C’est dire qu’il s’exerce une discrimination en faveur de l’élément étranger dans notre pays même.

Il ne faut pas alors se surprendre si le Québec a un niveau de vie de 30% inférieur à celui de l’Ontario et si les familles québécoises ont un pouvoir d’achat de 37% inférieur à celui des familles ontariennes.

L’infériorité économique de notre peuple et le chômage qui sévit au Québec constituent deux autres ferments révolutionnaires.

L’assimilation

On prônait le retour à la terre pour empêcher, entre autres, l’anglicisation des Québécois: ceux-ci, pour travailler dans les usines, doivent apprendre l’anglais. Aussi, avec l’urbanisation de notre pays, notre langue fut reléguée au domaine folklorique et perdit peu à peu sa valeur. (Une langue, pour demeurer riche, doit s’exercer dans toutes les activités de l’homme et, surtout, là où il exerce son activité essentielle. La langue véhicule la culture: l’appauvrissement de celle-là conduit à l’affadissement de celle-ci). Nous ne sommes plus canadiens, mais des êtres hybrides formés des cultures canadienne et canadian.

La culture de masse a aussi aidé à angliciser les Québécois. Nous écoutons aussi fréquemment les postes anglais que français, les jeunes s’abrutissent de hit parade, la majorité de nos cinémas présentent des films américains…

Ajoutez à cela un fait psychologique: les hommes cherchent à imiter les gens qu’ils jugent supérieurs. Or, dans notre situation de colonisés, les Canadians sont en réalité supérieurs à nous: ils ont une patrie, ils jouissent d’un niveau de vie élevé, ils s’expriment bien dans leur langue, ils occupent des emplois qui exigent des responsabilités. Aussi chercherons-nous à les imiter et à nous assimiler à leur groupe. Mais on ne peut admirer les maîtres sans se mésestimer soi-même. Cela explique notre masochisme collectif: nous sommes incompétents et ignorants, nous sommes « la province la plus bête »…

De plus, nous serons bientôt une minorité comme les autres… L’immigration se fait au détriment des Canadiens
français: les immigrés préfèrent parler la langue des maîtres, la langue des affaires, c’est-à-dire la langue anglaise. Et c’est normal. D’autre part, notre taux de natalité baisse de plus en plus. Aussi, certains prévoient qu’en 1983 nous ne formerons plus que 16% de la population du Canada. Nous pourrons alors revendiquer, il sera trop tard… Dans notre réserve, nous serons les Indiens blancs d’Amérique.

Cependant, l’assimilation de notre groupe à la collectivité canadian n’est pas facile. Quoi qu’on en dise et quoi qu’on en pense, les Canadians ne la désirent pas. Pourquoi voudraient-ils supprimer leurs privilèges? D’une certaine façon, elle se fait malgré eux… D’un autre côté, il est difficile à un peuple de s’assimiler à un autre peuple: il faut au moins deux générations pour qu’une famille puisse changer de schème culturel.

De 1960 à 1963

La lutte entre les forces centripètes du duplessisme et les forces centrifuges du développement économique ne pouvait s’éterniser: l’avenir devait, un jour ou l’autre, vaincre les résistances du passé. Et cette victoire des forces historiques devait être d’autant plus brutale que la réaction s’est maintenue longtemps.

Le 22 juin 1960, le parti libéral s’empara du pouvoir. Son slogan Il faut que ça change répondait bien aux besoins du temps. Depuis la grève de l’amiante (1949), des syndicalistes, des disciples du père G.-H. Lévesque et des intellectuels s’étaient réunis pour faire front commun contre le duplessisme. Ce groupe se définissait de façon négative: il s’agissait de renverser le régime de Duplessis avec tout ce qu’il représentait. Ils réussirent: cette victoire coïncida, incidemment, avec la mort du grand bonze, Duplessis.

En 1962, les libéraux déclenchaient une élection surprise sur le thème de la nationalisation de l’électricité. Il fallait être maître chez nous. Il ne s’agit plus maintenant de s’opposer à un régime, mais de travailler à notre libération. La mesure proposée nous permettrait, disaient-ils, de reprendre le contrôle de notre économie: nous avions pris conscience de notre infériorité économique.

Le M.L.F. présente aussi un aspect intéressant. Il est l’extrême pointe du développement d’un esprit anticlérical chez les Québécois: les clercs nous ont assez trompés. Ce mouvement prône, entre autres, la séparation de l’Église et de l’État. Aussi veut-il diminuer la toute-puissance de l’élite cléricale au Québec. D’ailleurs, malgré les statistiques tronquées qu’on publie sur la pratique religieuse des Québécois, les mensonges de nos clercs trompent de moins en moins de gens et ces messieurs perdent peu à peu de leur importance.

Deux mouvements indépendantistes se formèrent: le Parti Républicain du Québec et le Rassemblement pour l’Indépendance Nationale. Leur postulat est simple: notre peuple est dominé par un autre. Tant que nous n’aurons pas conquis notre indépendance politique, l’indépendance économique et la culture canadienne française demeureront des mythes. Si nous ne nous séparons pas, nous continuerons de nous transmettre, de génération en génération, les tares psychologiques de tout peuple colonisé. Et, si nous désirons conserver notre culture, le temps presse: les Québécois s’assimilent de plus en plus aux étrangers. Cependant le P.R.Q. et le R.I.N. divergent sur un point essentiel. Le premier s’appuie sur notre petite élite commerçante et, sur certains points, il perpétue l’esprit traditionnaliste des Québécois. Si c’est le P.R.Q. qui réussit l’indépendance, elle se fera au profit de notre classe de sous-entrepreneurs. Le R.I.N. veut s’appuyer sur la classe ouvrière. Il ne possède pas une pensée socialiste structurée, mais son orientation est nettement progressiste. Ces deux partis ont des moyens d’action différents: le premier se sert des grands media d’information tandis que le second utilise les techniques « du porte en porte » et organise des manifestations. Tous deux recrutent de plus en plus d’adhérents.

Durant le mois de mars, des bombes éclatèrent à Montréal. Consternation chez notre élite. Qu’arrivait-il dans notre province si pacifique? Des jeunes — qui vivaient, avec le maximum d’intensité, les contradictions qui déchirent notre société — choisissaient la violence. On nous a fait violence en 1760, en 1837 et lors des deux conscriptions: à un état de violence doit répondre la violence. D’ailleurs, pensaient-ils, la violence a un effet thérapeutique: notre peuple, endormi depuis si longtemps sous le joug canadian, ne pourra se réveiller et retrouver sa dignité que dans un processus de violence. Celle-ci demeure le plus puissant moteur de l’histoire: elle aidera à propager l’idée d’indépendance. De plus, la démission des éléments progressistes de notre élite favorisa ces actes de violence. Vous n’en êtes pas convaicus? Écoutez les jeunes parler, entre eux, des Pelletier et des Laurendeau et voyez poindre le mépris dans leurs yeux.

L’histoire se précipite. Même les vieux partis deviennent, de façon positive, de plus en plus nationalistes. L’évolution des discours d’un René Lévesque ou d’un Daniel Johnson, depuis 1960, est très révélatrice à ce sujet. D’autres faits? La très conservatrice association St-Jean-Baptiste opte pour l’unilinguisme au Québec. Une fraction importante des membres de la section québécoise du N.P.D. délaisse ce parti et fonde le Parti Socialiste du Québec. Ce dernier prône, entre autres, une union confédérale entre les deux nations du Canada: l’application de cette mesure exigerait la transformation intégrale des rapports qui unissent les Québécois à leur dominateurs. Et nous pourrions continuer cette énumération des événements qui indiquent l’évolution de notre société.

Demain?

D’après les prédictions des économistes, le chômage qui sévit au Québec n’est pas près de disparaître. Et le chômage montre à tous, et de façon évidente, l’infériorité économique de notre peuple, infériorité due, en partie, à notre état de colonisés.

Québec et Ottawa s’orientent nécessairement dans des voies opposées. D’une part, Ottawa — pour planifier l’économie du pays et pour pallier à la domination économique des États-Unis sur le Canada — devra centraliser le maximum de pouvoirs entre ses mains. D’autre part, Québec — pour répondre aux besoins du peuple québécois et pour combattre la mainmise américaine et canadian sur notre économie — devra exiger la possession du maximum de leviers politiques. Les compromis (et même la reconnaissance par Ottawa de la particularité de notre situation) ne changeront pas les données fondamentales du problème. Tout pouvoir concédé par Ottawa sera, pour nous, insuffisant et, pour les Canadians, la dernière bonté consentie à un peuple tapageur et tracassier. Aussi les rapports entre les deux nations continueront de s’envenimer.

Les jeunes générations forment l’élément révolutionnaire des sociétés: toutes les révolutions ont été effectuées par des jeunes. Cela est bien compréhensible: la société n’a pas encore eu le temps de les enrôler dans des fonctions sociales, de les adapter. Si nous devons nous fier aux rumeurs qui circulent chez les jeunes — et ce serait préférable — la violence qui a recommencé au Québec deviendra de plus en plus organisée et systématique. Le premier F.L.Q. n’aura valu que comme expérience préliminaire…

Bref, la possession tranquille et confortable de la vérité n’est pas pour tout de suite. L’histoire va continuer son accélération: bientôt, les Canadians ne pourront plus parler, pour nous cajoler, de notre quiet revolution.

L’indépendance politique — car indépendance politique il y aura — se fera au service de notre petite bourgeoisie ou des salariés: cela dépendra de nous. Les clercs se sont toujours révélés de meilleurs stratèges et de meilleurs tacticiens que les éléments de gauche de la province. Aussi il ne faudrait pas s’étonner s’ils réussissaient à prendre le contrôle du mouvement révolutionnaire. Hier, prédicateurs du repli culturel, ils propageront demain l’idéal de l’indépendance. Tactique habile qui leur permettrait de réaffirmer leur suprématie et de sauvegarder leurs privilèges. Inutile d’insister sur le fait que l’indépendance réalisée par les clercs ne nous libérerait pas. Notre économie continuerait d’être dirigée par des capitalistes étrangers. Notre politique ne serait indépendante que sur le plan légal, formel: les décisions de nos représentants seraient toujours dictées par les financiers et les industriels étrangers. De plus, les capitalistes exploiteraient — comme aujourd’hui et comme ailleurs — les travailleurs. Cependant, la récente fondation du P.S.Q. et la possibilité que ce parti devienne indépendantiste nous permettent de conserver quelque espoir que notre indépendance politique pourra marquer le début de la libération des travailleurs. Quoi qu’il en soit, même si c’est le P.R.Q. qui réalise l’indépendance, notre société fera un pas vers l’avenir. Nous ne serons plus partagés entre Québec et Ottawa: nous saurons où combattre. Et nous en aurons fini avec notre passé d’échecs, d’humiliations et de soumissions.


Notes:

1) Cette méfiance des effets de la révolution française résista, comme le reste, à l’atteinte du temps. Ainsi, l’aumônier général de la C.T.C.C. (l’ancienne C.S.N.), l’abbé Maxime Fortin, écrivait sous le pseudonyme d’Aubert du Lac: «Ces sociétés ouvrières (les unions internationales) sont le fruit de la révolution sociale qui, au commencement du dernier siècle, suivit comme une tille, sa mère, la révolution française, apparemment politique. Elles sont nées de la haine contre Dieu, contre l’Eglise, contre la religion, contre l’ordre et contre l’autorité surtout patronale…» Aubert du Lac, L’action catholique, Québec, le 3 avril 1916. Cité par P. E. Trudeau, « La province de Québec au moment de la grève ». La grève de l’amiante, Éd. Cité Libre, p. 33.

2) Rumilly, Robert. Quinze années de réalisations. Les faits parlent. Montréal, 1956, p. 151.

3) Id., p. 9.

4) Brunet, Michel. «Trois dominantes de la pensée canadienne-française». Ecrits du Canada français, 111 (1957): 31-117.

5) Memmi, Albert, Portrait du colonisé précédé du portrait du colonisateur. Buchet/Chastel, 1957, p. 26.

6) Rumilly, Robert, op. cit., p. 233.

7) Fortin, Gérald, « La famille canadienne-française devant l’économie de masse», Le Devoir, le 22 juin 1963

8) Statistiques pour le mois de mai 1963. Statistiques de la province de Québec, vol. 11, no 3, p. 16.

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