Socialisme et indépendance, un mot d’ordre qui ne résonne plus autant qu’au court des années 60, en plein réveil national et ouvrier au Québec. Certains, comme le Parti Communiste du Québec, s’affaire à le faire renaître. Un des problèmes fondamentaux est que cette tendance est très peu étudiée dans les milieux de gauche: le gauchisme d’aujourd’hui ne s’inscrit pas dans une continuité historique propre à nos conditions concrètes, mais ne fait que copier vulgairement les dernières théories à la mode dans les universités américaines. Ces courts textes se veulent un petit historique des différentes figures qui ont luttées pour la libération nationale et sociale au Québec.
Henri Gagnon: les communistes et la question nationale

Henri Gagnon est le premier socialiste à avoir milité concrètement pour l’indépendance du peuple Canadien-français. Devenu membre du Parti Communiste Canadien (PCC) dans les années 30. Pendant la conscription, il participe à l’alliance tactique entre les nationalistes de la Société Saint-Jean-Baptiste et les communistes pour organiser des manifestations anti-conscription. En 1947, le PCC (devenu le Parti Ouvrier Progressiste) l’expulse pour son nationalisme trop affiché. Il fonde en 1949 le Parti communiste du Canada français, l’ançêtre du Parti communiste du Québec. Gérard Fillion, directeur du journal Le Devoir à cette époque, écrira dans un article:
«Nos communistes vont plus loin dans la voie des réclamations nationales que n’ont jamais osé le faire les nationalistes»
Le Parti communiste du Canada français serait-il le premier véritable parti indépendantiste de notre histoire? C’est une possibilité dont les indépendantistes eux-même ne pourraient se douter. L’épopé d’Henri Gagnon conclue la première phase de l’indépendantisme socialiste au Québec: une idéologie enracinée dans un marxisme-léninisme orthodoxe, se basant sur les écrits de Lénine et Staline.
Lecture essentielle: Les militants socialistes du Québec d’un époque à l’autre.
Raoul Roy et le socialisme décolonisateur

Raoul Roy est probablement l’un des militants qui a fait le plus pour l’indépendance mais qui a reçu le moin de reconnaissance pour son apport à la cause. Et pourtant, c’est lui qui est l’origine de l’idéologie qui a dominé toute une génération d’indépendantistes: le socialisme décolonisateur.
Née en 1914, le jeune Raoul Roy est d’abord proche de la tendence nationaliste groulxiste des années 30. Après la deuxième guerre mondiale, un tournant idéologique se produit: ayant toujours été attiré par les idées sociales du communisme, il rejoint le Parti ouvrier progressiste. Il en est expulsé pour ses idées nationalistes en même temps qu’Henri Gagnon.
À la fin des années 50, il fonde l’Action Socialiste pour l’Indépendance du Québec (ASIQ) et la Revue Socialiste en réponse au mouvement naissant de l’Alliance Laurentienne, qui est à droite. C’est à ce moment qu’une nouvelle influence majeure s’insère dans l’idéologie indépendantiste-socialiste: la décolonisation. À Marx et Lénine s’ajoutent Memmi et Fanon. La Revue Socialiste aceuillera Jacques Ferron, André Major, et plusieurs autres qui pour certains passeront à la revue Parti Pris plus tard dans les années 60. À l’ASIQ, on retrouve de jeunes indépendantistes qui, influencés par les idées de Roy, iront fonder un mouvement de libération armé: le Front de Libération du Québec.
Fondateur du socialisme décolonisateur québécois, père idéologique du FLQ, Raoul Roy sera à l’origine d’une multitude de revue, dont: L’indépendantiste, Les cahiers de la décolonisation du Franc-Canada et La revue indépendantiste.
Déchanté par l’attitude anti-nationalistes des marxistes-léninistes dans les années 70, il se rapprochera de plus en plus du tiers-mondisme, son admiration se portant sur le socialisme de Nasser en Égypte et Kadhafi en Lybie.
Lecture essentielle: Manifeste de la revue socialiste
Pierre Vallières, le nègre blanc d’Amérique

Pierre Vallières est né en 1938. Il est donc sensiblement plus jeune que nos deux précédents sujets. Nous verrons aussi qu’il n’a pas passé par le marxisme-léninisme orthodoxe du POP ou le nationalisme traditionnel; il est un pur produit de la génération décolonisatrice.
Vallières grandit à Villes-Jacques-Cartier (aujourd’hui dans Longeuil), un ghetto canadien-français aux rues goudronnés, aux maisons en tôle et sans eau courante. Ses origines ouvrières influenceront grandement ses idées politiques.
Après un passage à Cité Libre, il passe à l’indépendantisme et fonde en 1964 la revue Révolution québécoise, qui fusionnera plus tard avec Parti Pris pour fonder le Mouvement de libération populaire (MLP).
En 1966, il intègre le FLQ avec son camarade Charles Gagnon. Ils deviennent tous les deux les chefs idéologiques du mouvement, multipliant les écrits dans La cogné, journal clandestin du front, dans lesquels ils mettent l’emphase sur la lutte ouvrière. Arrêté à New York la même année, il est envoyé en prison, et c’est là qu’il y écrit sa célèbre autobiographie: Nègres blancs d’Amérique. C’est dans cet ouvrage que l’on découvre sa vie et sa pensée. Influencé par Mao Tsetoung et Gaston Miron, porté vers l’autogestion, Vallières est un marxiste peu orthodoxe. C’est probablement ce qui le séparera de son ami Gagnon, qui optera pour un marxisme-léninisme dogmatique et sectaire. Les deux amis se retrouveront après l’éclatement du mouvement M-L dans les années 80.
Lecture essentielle: Nègres blancs d’Amérique et L’urgence de choisir
François Mario Bachand, Léninisme et indépendance

Avec François Mario Bachand, c’est un retour au marxisme-léninisme pur et dur; si les M-L ont eu la réputation de répudier l’indépendance dans les années 70, il existe bel et bien une tradition du mouvement qui est nationaliste.
François Mario Bachand est née en 1944. Il est membre du FLQ dès 1963, et le demeurera jusqu’à son assassinat. Au cours de sa carrière militante, il est: fondateur de la Jeunesse Socialiste Québécoise, milite au sein du Syndicat canadien de la fonction publique, fonde le Comité Indépendance Socialisme (CIS), participe à la grève des employés de la Régie des alcools, organise le 24 juin 1968, participe à la grève de 7-Up en 1969, organise et coordone l’Opération Mcgill Français, est exilé à Cuba, et fini assassiné à Paris, le tout parsemé d’une série d’actions armées.
La pensée de Bachand est probablement la plus avancée en ce qui attrait à la lutte armée au Québec. Si Vallières et Gagnon on développé l’idéologie felquiste, Bachand considère qu’ils n’allaient pas assez loin dans leur réflexion, et demeuraient au stade du gauchisme idéaliste.
Pour Bachand, le FLQ devait absolument se lier à un parti d’avant-garde révolutionnaire pour coordoner ses actions. Il fallait aussi que toute action de « terrorisme » soit l’extension des revendications des masses: par exemple, ne poser des bombes que lorsque les protestations légales ne mènent à rien. Pour Bachand, c’est de cette façon que les révolutionnaires obtiendront l’appuie des masses, et non par le terrorisme aveugle.
Bachand dénonçait le gauchisme comme l’opportunisme de droite, mais il mettait quand même ses espoirs dans la collaboration entre les divers groupes marxistes. Tout en reconnaissant leurs bonnes intentions, il rappelait aux groupes Maoïstes comme le Parti communiste du Québec (marxiste-léniniste) que de porter des photos du président Mao en agitant des petits livres rouges n’attirerait pas le soutien des ouvriers, mais plutôt leur railleries. Il fallait enraciner la lutte, utiliser les symboles du peuple tout en mettant en pratique la théorie marxise-léniniste.
Bachand, de tout temps, a reconnu que l’indépendance devait se faire avant ou en même temps que le socialisme. Dans ses propres mots:
«Chez nous, l’indépendance est une chose absolument nécéssaire, nous devons donc conclure puisque nous ne sommes pas encore assez fort pour prendre la tête de la lutte de libération nationale, des alliances avec le PQ sur ce point. En politique, à plus forte raison lorsqu’on est marxiste, il ne s’agit pas de donner dans le purisme révolutionnaire, mais de servir le peuple, de travailler pas à pas à sa libération. Comme je l’ai déjà dit cela ne sert à rien de condamner René Lévesque dans l’abstrait. Il faut que par les actes qu’il pose que le peuple voit les limites de son programme politique. Notre rôle, je le répète, est essentiellement de radicaliser la lutte.»
Lecture essentielle: Trois textes de François Mario Bachand
Éric Martin: l’avenir de l’indépendantisme socialiste

Éric Martin est professeur de philosophie au CEGEP Édouard-Monpetit. Il est actif au sein de Québec Solidaire depuis l’époque de l’Union des Forces Progressistes, c’est-à-dire avant la fusion avec Option Citoyenne. Il est aussi l’auteur du livre « Un pays en commun: socialisme et indépendance au Québec ».
Un pays en commun trace un bref portrait des différents mouvements et penseurs du socialisme indépendantiste au Québec. La dialectique d’Hubert Aquin, le combat socialiste pour la laïcité de Parti Pris, le féminisme anticolonialiste du Front de Libération des Femmes, le socialisme d’ici de Fernand Dumont, Pierre Vadeboncoeur, Marcel Rioux… Chaque chapitre rappel un élément de la lutte du peuple Québécois. Éric Martin analyse des idées qui, malgré leur âge, sont d’une brûlante actualité.
Un pays en commun est un livre important. Il est important car il est un rappel de l’héritage politique de la gauche québécoise. Il est adressé à la jeune gauche d’aujourd’hui, cosmopolite et américanisé. Il leur rappelle que les luttes populaires doivent être enracinés dans l’histoire et le contexte local, sinon elles deviennent caduc et déconnectés des masses. Certains de mes camarades ont fait leur retour à l’indépendantisme après l’avoir lu. Ils ont abandonné les luttes stériles de la chambre à écho des étudiants « radicaux » pour se donner à une véritable cause: l’établissement d’une république socialiste du Québec. Car ce n’est que dans ce cadre que peut se matérialiser les aspirations de justice sociale de la jeunesse et du peuple: la souveraineté, c’est le pouvoir au peuple.
Lecture essentielle: Un pays en commun: socialisme et indépendance au Québec
David Savard, mai 2019
Notes:
Toute les citations apparaissent dans les livres au bas de chaques textes.